12 01 22

Des pantalons de yoga en plastique recyclé, Tik Tok, et le complexe militaro-industriel ; on en était là, c’est-à-dire pas loin, même pas en nous-mêmes. On se méprenait sur le commencement du monde. L’Éden n’était pas sur terre mais dans les plaines célestes, et bien qu’effectivement tenté⋅e⋅s par le fruit défendu, Adam et Ève se méprirent aussi sur la nature du fruit. La pomme ne conférait pas la sagesse. C’était le seul fruit du paradis qui, une fois dégusté, ne se dissolvait pas. Pourtant, chez ce premier couple humain, la faim et les intestins étaient illicites dans un paradis dépourvu de toilettes. Un ange leur désigna ce qu’il prétendait être les latrines de l’univers et leur promit, une fois la pomme ingérée, de les y emmener. Adam et Ève mangèrent, puis chevauchèrent les ailes de l’ange jusqu’aux chiottes promises. Plus tard, alors que nos deux ancêtres faisaient leurs besoins, l’ange s’envola, les abandonnant loin du paradis. Les toilettes, c’était la terre. Et c’est de ce premier couple – les excrémentalistes – que, sans exception, nous descendons.

Une fois le fruit défendu absorbé, tout ce que les premiers humains seraient amenés à consommer se transformerait en merde : les entrailles tendres des mollusques, la chair sanglante du sanglier, les céréales réduites en bouillie, le lait des ongulés, les baies de ronciers. Les premiers enfants, Caïn et Abel, furent à leur naissance plongés dans un liquide teinté de leurs propres déjections. Ces déjections, appelées meconium, se formaient dans chaque fœtus humain à partir de la douzième semaine de gestation, au moment où le lit des ongles se couvre d’ongles et où émergent les organes sexuels. Le triumvirat de la folie humaine – chier, baiser, se battre – parvenait ainsi à son stade embryonnaire dans chaque embryon au même instant, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Pleins de merde, en ingérant parfois avant même de prendre leur premier souffle, tous les rejetons de cette première paire naquirent, eux aussi, mêlés aux déjections de leur mère – la vie humaine émergeant toujours du même endroit que la merde.

Sans surprise, encomium – terme ancien désignant un discours flatteur – est une anagramme de meconium – le tas de merde dont nous sommes chargé⋅e⋅s à la naissance. Les plus illustres de notre espèce furent excrémentalistes. Lao Tseu, Socrate, Gertrude Stein ; commis aux étrons ! Les saints et les saintes sans nom, et les rebelles ? Des complices et acolytes de la merde ! Les plus nobles d’entre nous étaient à la naissance un tas de merde, naquirent parmi la merde, et chient la plupart des jours de leur vie. Les misérables et les petites gens également. Il y en a peu dans l’histoire qui jamais ne chièrent, subsistant temporairement, comme les anciens Israélites, sur ce pain des anges qu’on appelle la « manne » ; consommant uniquement de l’opium ; ou refusant tout simplement, par lassitude devant ce monde de merde, de s’alimenter. Il n’y a guère que les hérétiques pour croire que Jésus lui-même – avant ou après la résurrection – fut capable de sauver l’humanité sans s’accroupir une seule fois. Il n’est pas jusqu’à la Sainte-Cène qui, probablement, voyagea par quelque intestin. Qui croit Dieu et la merde incompatibles n’a qu’une maigre compréhension des deux.

Truelles, trous, hygiène des mains : le traitement de nos déjections a sa technologie. Certains de nos décrets les ont prises pour objet. Merdes de la haute, merdes de la basse société ; toutes se sont confondues dans les caniveaux et les stations d’épuration, les décharges et les tas d’ordures, les cours d’eau principaux comme secondaires. Nous avons construit des bains-douches pour nous nettoyer, dont l’eau était parfois chauffée avec des pages arrachées aux livres de nos grandes bibliothèques. Il y a eu les bidets, les toilettes extérieures, les toilettes sèches, les toilettes à chasse d’eau, les WC, les urinoirs et les trous creusés à la bêche. Je ne sais pas de livre, quels que soient les fulgurants éclairages qu’il renferme, qui soit à l’abri d’un destin de papier toilette.

Une fois chez nous dans notre maison terrienne – ce trône terrestre, les toilettes du mégacosme – ce n’est pas seulement la nourriture que notre espèce mangeait qui se transformait en déchets : tout ce que nous touchions semblait faire de même. Nous naquîmes si vulnérables, si capables et dignes d’adoration, et nous le restâmes si souvent tout au long de notre vie, que nous compensâmes notre faiblesse constitutive en acquérant pour nous et pour qui nous aimions les substances de la terre, non seulement à sa surface, mais au plus profond de ses ravines. Nos industries ont digéré toute la terre comme nous avons digéré notre nourriture. Nous avons extrait, foré, récolté, abattu et confectionné, jusqu’à pouvoir reboucher complètement, avec les déchets produits par le produit de nos trous, les trous que nous avions creusés. Aujourd’hui encore, ce projet – qui consiste à ne rien laisser passer sans être touché par les mains humaines, sans être vu par les yeux humains, ou sans être dévoré et digéré par la cupidité gargantuesque du premier couple déchu débarqué dans ses toilettes terrestres – se poursuit.

Les rejetons maudits des premiers excrémentalistes ont toujours désiré, comme un papillon de nuit désire une étoile, soumettre la terre à la manufacture. Dans les mains de notre espèce, la neige devient bonhommes de neige. Les fleurs deviennent couronnes. Le mouton se change en sa peau. Les veines d’or de la planète finissent en chaîne autour du cou d’un riche. L’un d’entre nous a ensuite signé un urinoir – le sommet de nos arts. Nous avons plus souvent donné les formes du déchet à notre art que nous ne lui avons donné les formes de la vie, qui ne semblait elle-même, pour l’essentiel, qu’un déchet en attente. Avant la conception, c’était l’heure de la pré-chiure, et après la mort, le post-crépuscule de l’ordure.

À mesure que notre espèce progressait en nombre et en sophistication, nos déchets devinrent plus nocifs que des excréments, et plus durables – barres de combustible usagé, poubelles à couches-culottes, émissions de carbone, glyphosates, nano-particules de plastique. Nous avons créé des ruines et édifié sur ces ruines des ruines à venir, et sur celles-ci encore d’autres ruines à venir. Les oiseaux chanteurs vinrent s’écraser contre les fenêtres de nos tours. Les biches s’explosèrent le cou contre le capot de nos voitures. Et les autres animaux s’étranglèrent avec nos languettes d’aluminium, s’étouffèrent dans nos emballages en plastique, se retrouvant sans ressources et sans repères tandis que leurs habitats se changeaient en mines et en centres commerciaux. De ce que nous inventions à partir des substances de la terre, rien n’était trop cruel – notre merde était mortelle et complexe.

Le philosophe antique Héraclite, qui savait qu’il ne pouvait pas se baigner deux fois dans le même fleuve, est mort à la manière de celui qui avait mangé le vrai fruit de la sagesse, et qui nous a fait chuter dans cette décharge, la terre :
« …il était allé se coucher au soleil et avait ordonné à des enfants de le couvrir de fiente de bœuf ; le lendemain on le trouva mort dans cette position et on l’enterra sur la place publique. Néanthe de Cyzique prétend qu’il ne put se débarrasser du fumier et que, rendu méconnaissable par les ordures qui le couvraient, il fut dévoré par des chiens. »

« Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse », murmura le premier tentateur devant l’Ève de Milton, et notre propre Ève – n’ayant besoin d’aucun serpent – a probablement murmuré la même chose à l’arbre de la corporéité. Les vers à soie font de la soie avec de la salive ; c’est de la même manière, déclara Karl Marx, que Milton a fait le Paradis perdu. Chaque épopée de la chute – aussi étrange et éblouissante soit-elle – témoigne de l’excrétion sans fin de notre espèce, car ce n’est pas seulement de la merde que nous avons appris à excréter en mangeant le fruit défendu, ce sont tous nos orifices – pores, narines, yeux, organes génitaux – qui sont devenus des réservoirs de déchets, chacun ayant une viscosité et un but distincts.

Ayant été condamné⋅e⋅s à vivre dans les toilettes du cosmos, « merde » ou ses variantes est un mot qui tombe facilement de nos bouches. Lorsqu’on nous attrape en flagrant délit, lorsque nous nous cassons une cheville, lorsque nous déclenchons une mine, ou lorsque nous plantons la camionnette, nous lâchons un « merde ! » et sa myriade de synonymes multilingues. Il est possible que « merde » soit l’une des dernières paroles les plus populaires parmi notre espèce, se disputant la première place avec « dieu ».

Comme nous naissons, nous mourons, et bien que le sort de nos âmes demeure incertain, nos cadavres finissent par devenir – comme le Paradis perdu lui-même, et aussi le Paradis retrouvé – une excrétion véreuse de plus. Et lorsque nous avons trop de quoi que ce soit – trop de problèmes, trop de couvercles en plastique, trop de chagrins, trop de longues heures au compteur et de journées difficiles au calendrier – nous contemplons ce trop, vexé⋅e⋅s et fourbu⋅e⋅s, et nous nous disons à nous-mêmes ou à qui nous entend : J’en peux plus de toute cette merde !

Ainsi, déclarer qu’une année entière fut de la merde – comme beaucoup d’entre nous l’ont fait en 2020 – s’apparente à un acte de lucidité, car déclarer une année « année de merde », c’est pour les humains la déclarer, avec une candeur pure, conséquence logique de nous-mêmes.

Anne Boyer « Les Excrémentalistes » trad. maison 2020 lien