31 08 13

Chibrône Manifesto (FR)

An english version of this manifesto can be read there, there.

À Moscou, le 17 mai 2008, un chibron voletant radiotéléguidé que nous nommons chibrône a fait irruption dans la salle où se tenait une conférence de presse. Sur Second Life, un essaim de chibrônes avait déjà perturbé en 2006 l’interview d’une vendeuse de biens virtuels. Sans égard aux messages politiques divers qui voulaient là ou là s’exprimer, l’irruption du chibrône seul ou multiplié nous inspire la déclaration suivante.

Le chibrône est pour nous une sorte de principe anhypothétique de toute prise de parole, principe dont la valeur tient dans sa capacité à réguler les discours et l’action au sens large. S’il n’était pas une grosse bite volante, il serait relégué à la quincaillerie des tropes moustiquants de la menace ordinaire (cf. Damoclès).

Le chibrône agit de deux façons :
— En acte, comme machine diffamante.
— En puissance, comme débusqueur de dominations symboliques.

***

— En acte, le chibrône fait concurrence au discours parce qu’il le couvre d’un buzzouillement subversif. Sa contestation d’une mise en scène de prise de parole en fait une machine diffamante (dis- + fama est à l’origine de la notion juridique de diffamation, définie comme tort fait à l’honneur). Le chibrône diffame, déshonore, en ce qu’il met en danger les discours qui ont misé l’assentiment de leur public sur l’observation d’un honneur au travail. Il interrompt les “performances de statut” complaisantes, qui sont des réductions du discours à ses attributs de pénétration sociale.

Chibrône rafle les mises.
Chibrône recueille les bises.

La légitimité institutionnelle du lieu (cf. sa hauteur de plafond) devient l’allié de la réussite de l’irruption du chibrône. La hauteur des bâtiments sont des intimidations architecturales (des “signaux-handicaps”, dit l’anthropologue cognitif). Le chibrône brouille et neutralise les signaux de handicap. Sa fréquentation ambulatoire des moulures et des faux-plafonds alliagés en fait un individu compliqué à reconduire aux portes.

***

Le chibrone, organe fibré
Mi chibre mi drone, profilé
Comme un poisson du Rhône, quenelle fatiguée.
Héros.
Un jour au Crémelin, le brône a surgi.
Un point.
Pas le Crémelin. Lui. Hélicieuse bête !
Un drône sabré, empapilloté         prançant
Rigolot
Devant les jeunes légionnés.

***

— En puissance, le chibrône identifie ce qui dans un discours exerce une intimidation de ce type, et l’en dépouille. Le discours politique est évidemment le prototype de l’objet appelant une intervention du chibrône. Le discours politique attend le chibrône. Mais dans la mezzanine de la rhétorique passée au divan, le phallus est ofiédènefalle une fonction qui règle les degrés d’intensité symbolique d’un discours.

Le chibrône prothétique, naïf, buzzouillant, téméraire, un point moraliste, déloge des postures qui n’ont pas l’apparence de l’autorité, mais qui serrent sournoisement des vis, et qui se présentent comme des discours émancipateurs charriant leurs propres chibrèmes, c’est-à-dire des tropes discursifs qui déplacent l’assentiment sur la performance de statut.

Considérant, nous décidons aujourd’hui de mettre notre écriture sous la condition du chibrône. Tout discours qui ne supporte pas l’irruption du chibron voletant est pour nous disqualifié. Tout discours qui est ébranlé par cette irruption n’existe plus pour nous.

Le 31 août 2013, à Berlin
Antoine Hummel et Jacques Pradillon

 

EXERCICE PRATIQUE

Nous avons soumis la lecture de quelques écrivains à l’irruption du chibrône. Malgré la tentation de célébrer Rabelais, nous l’avons exclu de ce classement, puisque les chibrônes, dans son œuvre, peuvent proliférer comme des nanotubes de carbone et exister comme une faune de butinants ordinaires au milieu des pâquerettes.

Gombrowicz et le chibrone, + + +
Bataille et le chibrône, + +
Proust et le chibrône, +

Dante et le chibrône, 0 (échec et pat)

Roubaud et le chibrône, -
Valéry et le chibrône, – -
Blanchot et le chibrône, – - -