• Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature 02 04 16

    On ne peut assi­gner un domaine par­ti­cu­lier à l’essai. Au lieu de pro­duire des résul­tats scien­ti­fiques ou de créer de l’art, ses efforts mêmes reflètent le loi­sir propre de l’enfance, qui n’a aucun scru­pule à s’enflammer pour ce que les autres ont fait avant elle. Il réflé­chit sur ce qu’il aime et ce qu’il hait, au lieu de pré­sen­ter l’esprit comme une créa­tion ex nihi­lo, sur le modèle de la morale du tra­vail illi­mi­tée. Le bon­heur et le jeu lui sont essentiels.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’interprétation ne peut pas faire res­sor­tir ce qu’elle n’aurait pas en même temps intro­duit. Ses cri­tères, c’est la com­pa­ti­bi­li­té de l’interprétation avec le texte et avec elle-même, et sa capa­ci­té de faire par­ler tous ensemble les élé­ments de l’objet.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Chaque fois que la phi­lo­so­phie croit pou­voir abo­lir, par des emprunts à la poé­sie, la pen­sée objec­ti­vante et son his­toire, ce que la ter­mi­no­lo­gie habi­tuelle nomme l’antithèse du sujet et de l’objet, espé­rant même que l’être lui-même pour­rait par­ler dans une poé­sie pré­fa­bri­quée à par­tir de Parménide et de Jungnickel, elle se rap­proche de ce bavar­dage cultu­rel écu­lé. Avec une malice pay­sanne dégui­sée en lan­gage de l’origine, elle se refuse à res­pec­ter les exi­gences de la pen­sée concep­tuelle aux­quelles elle a pour­tant sous­crit, dès lors qu’elle uti­li­sait des concepts dans l’affirmation et le jus­te­ment ; en même temps, son élé­ment esthétique…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    (…) le cher­cheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière néga­tive celui qui se révolte contre le lan­gage et qui, au lieu de rabais­ser la parole au rang de simple para­phrase de ses chiffres, lui pré­fère le gra­phique, qui confesse sans réserve la réi­fi­ca­tion de la conscience et trouve ain­si pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apo­lo­gé­tiques à l’art.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Mais si l’art et la science se sont sépa­rés dans l’histoire, leur oppo­si­tion ne sau­rait pour autant être hypo­sta­siée. La peur de l’amalgame ana­chro­nique ne jus­ti­fie pas l’organisation de la culture en rubriques. Bien qu’elles soient néces­saires, ces rubriques accré­ditent du même coup, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment, le renon­ce­ment à la véri­té totale. Les idéaux de pure­té, de pro­pre­té, qui sont com­muns à une science capable de résis­ter à toutes les attaques, par­fai­te­ment entiè­re­ment orga­ni­sée, et à un art qui repro­dui­rait sans concept la réa­li­té, portent les traces de l’ordre répressif.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Depuis Bacon – un essayiste lui aus­si –, l’empirisme, tout autant que la ratio­na­lisme, a été une « méthode ». L’essai a été presque le seul à réa­li­ser dans la démarche même de la pen­sée la mise en doute de son droit abso­lu. Sans même l’exprimer, il tient compte de la non-iden­ti­té de la conscience ; il est radi­cal dans son non-radi­ca­lisme, dans sa manière de s’abstenir de toute réduc­tion à un prin­cipe, de mettre l’accent sur le par­tiel face à la tota­li­té, dans son carac­tère fragmentaire.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Ce qui fait qu’une pen­sée est pro­fonde, c’est qu’elle se plonge pro­fon­dé­ment dans la chose, et non qu’elle ramène pro­fon­dé­ment à une autre. L’essai applique cela de façon polé­mique, en trai­tant de ce que l’on consi­dère, selon les règles du jeu, comme déri­vé, sans suivre lui-même le fil défi­ni­tif de cette déri­va­tion. Il ras­semble par la pen­sée, en toute liber­té, ce qui se trouve réuni dans l’objet libre­ment choi­si. Il ne se fixe pas arbi­trai­re­ment sur un au-delà des média­tions – et ce sont les média­tions his­to­riques dans les­quelles se sont dépo­sés les sédi­ments de la socié­té tout entière –…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai ne rend pas moins mais plu­tôt plus intense, au contraire, l’influence réci­proque de ses concepts dans le pro­ces­sus de l’expérience intel­lec­tuelle. Ils ne consti­tuent pas en elle un conti­nuum des opé­ra­tions, la pen­sée n’avance pas de manière uni­voque, mais au contraire les moments sont tis­sés ensemble comme dans un tapis. C’est du ser­ré de ce tis­sage que dépend la fécon­di­té des pen­sées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’expérience intel­lec­tuelle, sans l’effilocher.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Ce qui pour­rait le mieux se com­pa­rer à la manière dont l’essai s’approprie les concepts, c’est le com­por­te­ment de quelqu’un qui se trou­ve­rait en pays étran­ger, obli­gé de par­ler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la recons­ti­tuer de manière sco­laire à par­tir d’éléments. Il va lire sans dic­tion­naire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois dif­fé­rent, il se sera mieux assu­ré de son sens que s’il l’avait véri­fié dans la liste de ses dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions, qui en géné­ral sont trop étroites en regard des varia­tions dues au contexte,…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Des élé­ments dis­tincts s’y ras­semblent [dans l’essai] dis­crè­te­ment pour for­mer quelque chose de lisible ; [l’essai] ne dresse ni une char­pente ni une construc­tion. Mais, par leur mou­ve­ment, les élé­ments se cris­tal­lisent en tant que confi­gu­ra­tion. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’essai toute oeuvre de l’esprit doit se trans­for­mer en un champ de forces.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai doit faire jaillir la lumière de la tota­li­té dans un trait par­tiel, choi­si déli­bé­ré­ment ou tou­ché au hasard, sans que la tota­li­té soit affir­mée comme pré­sente. Il cor­rige le carac­tère contin­gent ou sin­gu­lier de ses intui­tions en les fai­sant se mul­ti­plier, se ren­for­cer, se limi­ter, que ce soit dans leur propre avan­cée ou dans la mosaïque qu’elles forment en rela­tion avec d’autres essais ; et non en les rédui­sant abs­trai­te­ment à des uni­tés typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui dis­tingue l’essai du trai­té. Pour écrire un essai, il faut pro­cé­der de manière expé­ri­men­tale, c’est-à-dire retour­ner son objet dans tous…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai est à la fois plus ouvert et plus fer­mé qu’il ne plaît à la pen­sée tra­di­tion­nelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa dis­po­si­tion propre nie le sys­tème et où il répond d’autant mieux à ses propres exi­gences qu’il s’y tient plus rigou­reu­se­ment ; les rési­dus sys­té­ma­tiques de cer­tains essais, comme par exemple l’infiltration d’études lit­té­raires par des phi­lo­so­phèmes lar­ge­ment répan­dus, accep­tés tels quels, ne valent guère mieux que des tri­via­li­tés psy­cho­lo­giques. Mais l’essai est plus fer­mé, parce qu’il tra­vaille de façon empha­tique à la forme de la pré­sen­ta­tion. La conscience de la non-iden­ti­té de la pré­sen­ta­tion et…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai coor­donne les élé­ments au lieu de les subor­don­ner. […] Si l’essai, com­pa­ré aux formes dans les­quelles un conte­nu tout prêt est com­mu­ni­qué de manière indif­fé­rente, est plus dyna­mique que la pen­sée tra­di­tion­nelle, grâce à la ten­sion entre la pré­sen­ta­tion et la chose pré­sen­tée, il est en même temps plus sta­tique, en tant qu’ensemble construit de juxtapositions.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité 21 08 16

    Chacun éprouve son emploi comme une allo­ca­tion dégui­sée, un pré­lè­ve­ment arbi­traire et révo­cable sur le pro­duit social total, en vue de main­te­nir les rap­ports existants.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    La « splen­deur du simple » est célé­brée. Heidegger va cher­cher dans l’artisanat l’idéologie, usée jusqu’à la corde, de purs maté­riaux et la rap­porte à l’esprit, comme si les mots étaient un maté­riel pur, en quelque sorte brut. Gepriesen wird die „Pracht des Schlichten“. Heidegger holt die faden­schei­nige Ideologie der rei­nen Stoffe aus dem Kunsthandwerk in den Geist zurück, wie wenn Worte reines, gleich­sam gerauhtes Material wären.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    De même que la fixa­tion du moment pur de la signi­fi­ca­tion menace de conduire à l’arbitraire, de même assu­ré­ment la croyance à la pré­po­tence du confi­gu­ra­tif menace de conduire au mau­vais fonc­tion­nel, à la simple com­mu­ni­ca­tion – au mépris de l’aspect objec­tif du mot. Dans une langue, pour autant qu’elle vaut quelque chose, les deux élé­ments s’entremettent. Wie die Fixierung des rei­nen Bedeutungsmoments in Willkür über­zu­ge­hen droht, so frei­lich der Glaube an die Vormacht des kon­fi­gu­ra­ti­ven ins schlecht Funktionelle, bloß Kommunikative ; in Mißachtung des objek­ti­ven Aspekts der Worte. In Sprache, die etwas taugt, ver­mit­telt sich beides.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Déjà la dite psy­cho­lo­gie pla­to­ni­cienne exprime l’intériorisation de la divi­sion sociale du tra­vail. Toute rubrique à l’intérieur de la per­sonne, une fois fer­me­ment déli­mi­tée, nie le prin­cipe de celle-ci : la per­sonne devient la somme de ses fonc­tions. Elle est d’autant plus mal pro­té­gée contre cela que son uni­té propre, péni­ble­ment gagnée, est res­tée fra­gile. Ses fonc­tions sépa­rées, régies par la loi de l’auto-conservation, s’affermissent à tel point qu’aucune ne peut plus vivre par elle-même, qu’aucune vie ne peut se construire à par­tir d’elles : elles se retournent contre le soi qu’elles sont sup­po­sées ser­vir. La vie, pour autant qu’elle existe encore,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Le jar­gon de l’authenticité, qui apporte à cet homme l’identité à soi comme quelque chose de plus haut, pro­jette la for­mule de l’échange dans ce qui s’imagine ne pas être échan­geable ; car en tant qu’individu bio­lo­gique, cha­cun est iden­tique à soi. C’est ce qui demeure après qu’on a reti­ré de l’âme immor­telle l’âme et l’immortalité. Der Jargon der Eigentlichkeit, der die sich selbst Gleichheit als Höheres an den Mann bringt, ent­wirft die Tauschformel des­sen, was sich ein­bil­det, nicht tau­sch­bar zu sein ; denn als bio­lo­gisches Einzelwesen gleicht ein jeder sich selbst. Das bleibt nach Abzug von Seele und Unsterblichkeit von der…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Heidegger n’est nul­le­ment illi­sible, comme les posi­ti­vistes l’écrivent en rouge dans la marge ; mais il s’entoure du tabou selon lequel toute com­pré­hen­sion le concer­nant serait en même temps une fal­si­fi­ca­tion. L’impossibilité de sau­ver ce que cette pen­sée veut sau­ver est très intel­li­gem­ment trans­for­mée en son propre élé­ment. Keineswegs ist Heidegger unverständ­lich, wie Positivisten ihm rot an den Rand schrei­ben ; aber er legt um sich das Tabu, ein jegliches Verständnis fälsche ihn sogleich. Die Unrettbarkeit des­sen, was dies Denken ret­ten will, wird weltk­lug zu des­sen eige­nem Element gemacht.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Dans le monde uni­ver­sel­le­ment média­ti­sé, tout ce qui est expé­ri­men­té comme pre­mier est cultu­rel­le­ment pré­for­mé. In der uni­ver­sal ver­mit­tel­ten Welt ist alles primär Erfahrene kul­tu­rell vorgeformt.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Sous la domi­na­tion du « On », per­sonne ne serait res­pon­sable de quoi que ce soit, dit Heidegger : « Le On est par­tout là, mais de telle manière aus­si qu’il s’est tou­jours déjà déro­bé là où le Dasein se presse vers une déci­sion. Néanmoins, comme le On pré-donne tout juge­ment et toute déci­sion, il ôte à chaque fois au Dasein la res­pon­sa­bi­li­té. Le On ne court pour ain­si dire aucun risque à ce qu’« on » l’invoque constam­ment. S’il peut le plus aisé­ment répondre de tout, c’est parce qu’il n’est per­sonne qui ait besoin de répondre de quoi que ce soit. C’« était » toujours…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Au lieu de quoi la langue se retrousse les manches et donne à entendre que l’acte oppor­tun au moment oppor­tun vaut mieux que la réflexion. Une atti­tude contem­pla­tive, sans aucune échap­pée sur la praxis et ses chan­ge­ments sym­pa­thise de façon d’autant plus frap­pante avec le « ici et main­te­nant », l’office de dis­tri­bu­tion des tâches à l’intérieur du don­né. Statt des­sen krem­pelt die Sprache sich die Ärmel hoch und gibt zu vers­te­hen, rechtes Tun am rech­ten Ort tauge mehr als Reflexion. Kontemplative Haltung, ohne allen Durchblick auf verän­dernde Praxis, sym­pa­thi­siert des­to auffäl­li­ger mit der jetzt und hier, dem Dienst an Aufgaben inne­rhalb des…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Les curieux sont des carac­tères dont l’exigence enfan­tine n’a pas été satis­faite : leur plai­sir est un sub­sti­tut minable. Celui qui a été pri­vé de ce qui le regarde, celui-là se mêle mali­gne­ment de ce qui ne le regarde pas, il se grise par envie d’informations sur choses aux­quelles lui-même ne prend aucune part. C’est ain­si que toute avi­di­té se com­porte à l’égard du libre désir. Neugierige sind Charaktere, deren kind­liches Verlangen nach der Wahrheit übers Geschlechtliche nicht befrie­digt wurde : ihre Lust ist schä­bi­ger Ersatz. Wem voren­thal­ten ward, was ihn angeht, der mischt böse in das sich ein, was ihn nicht angeht,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Parce que les hommes ne res­tent en aucune manière ce qu’ils sont, ni socia­le­ment ni bio­lo­gi­que­ment, ils se dédom­magent avec le reste insi­pide de l’identité à soi, comme marque dis­tinc­tive quant à l’être et au sens. Cet inalié­nable qui n’a aucune espèce de sub­strat excep­té son propre concept, l’ipséité tau­to­lo­gique du soi, doit four­nir le sol, comme Heidegger le nomme, que les authen­tiques pos­sèdent et qui fait défaut aux inau­then­tiques. Ce qu’est l’essence du Dasein donc ce qui est plus que son simple être-là, n’est rien d’autre que son ipséi­té : le soi-même. Weil die Menschen kei­nes­wegs blei­ben, was sie sind,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    L’ontologie de Heidegger veut écar­ter toute fac­ti­ci­té : parce que celle-ci dément le prin­cipe d’identité et qu’elle n’est pas de l’essence du concept, qui pré­ci­sé­ment vou­drait, en vue de sa totale domi­na­tion, dis­si­mu­ler qu’il est concept ; les dic­ta­teurs empri­sonnent ceux qui les nomment dic­ta­teurs. Nicht zuletzt deshalb will Heideggers Ontologie jegliche Faktizität aus­schei­den : sie demen­tierte das Identitätsprinzip, wäre nicht vom Wesen des Begriffs, der eben um sei­ner Allherrschaft willen ver­tu­schen möchte, daß er Begriff ist ; Diktatoren ker­kern solche ein, die sie Diktatoren nennen.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Pour Heidegger, se confondent en se brouillant dans le « on » ce qui est un simple déri­vé idéo­lo­gique du rap­port d’échange, d’une part : les ido­la fori des dis­cours de condo­léances et des avis de décès et, d’autre part, l’humanité qui n’identifie pas les autres, mais qui s’identifie à l’autre, qui dépasse la fas­ci­na­tion de l’ipséité abs­traite et pénètre celle-ci dans sa média­tion. Für Heidegger fließt im Man trüb zusam­men, was bloßes ideo­lo­gisches Derivat des Tauschverhältnisses ist, die ido­la fori von Trauerreden und Todesanzeigen, und die Humanität, die nicht die Anderen, son­dern sich mit dem Anderen iden­ti­fi­ziert, über den Bann der abstrakten…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Le ton de voix de Heidegger est pro­phé­ti­sé dans la dis­cus­sion schil­le­rienne sur la digni­té comme fer­me­ture sur soi ou comme fixa­tion du soi : « Si on a l’occasion d’observer la grâce affec­tée, dans les théâtre de salle de bal, on peut aus­si très sou­vent étu­dier la fausse digni­té dans les cabi­nets des ministres et dans les salles d’études des hommes de sciences (par­ti­cu­liè­re­ment dans les uni­ver­si­tés). Si la vraie digni­té se satis­fait d’empêcher la domi­na­tion des affects et si elle pose des limites à la pul­sion natu­relle sim­ple­ment là où celle-ci veut jouer le maître, c’est-à-dire, dans les mou­ve­ments involontaires ;…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée 08 11 16

    Même les bizar­re­ries et les défor­ma­tions névro­tiques des adultes de la vieille géné­ra­tion donnent l’image d’une réus­site humaine, d’un carac­tère, en com­pa­rai­son de la san­té patho­lo­gique et d’un infan­ti­lisme éri­gé au rang de norme.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Naguère, alors qu’il exis­tait encore quelque chose comme une sépa­ra­tion entre pro­fes­sion et vie pri­vée – ce qui a été dénon­cé comme une alié­na­tion bour­geoise, qu’on en vien­drait main­te­nant presque à regret­ter – celui qui se ser­vait de la vie pri­vée pour par­ve­nir à ses fins fai­sait figure de gou­jat impor­tun, que l’on consi­dé­rait avec la plus grande méfiance. Aujourd’hui, c’est celui qui tient à sa vie pri­vée, sans y lais­ser paraître de visée uti­li­taire, qui n’est pas dans la note et semble faire preuve d’arrogance. Celui qui ne demande rien est presque sus­pect : on n’arrive pas à croire qu’il…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Celui qui n’est pas méchant, il ne vit pas dans la séré­ni­té, mais dans une sorte par­ti­cu­lière d’amertume et d’intransigeance pleines de pudeur.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Aucune pen­sée n’est immu­ni­sée contre les risques de la com­mu­ni­ca­tion : il suf­fit de l’exprimer dans un contexte inadé­quat et sur la base d’un mau­vais consen­sus pour en miner la vérité.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Être condes­cen­dant ou pen­ser qu’on ne vaut pas mieux que les autres, cela revient au même. En s’adaptant à la fai­blesse des oppri­més, on jus­ti­fie dans une telle fai­blesse les condi­tions de domi­na­tion qu’elle pré­sup­pose et l’on déve­loppe soi-même ce qu’il faut de gros­siè­re­té, d’apathie et de vio­lence pour exer­cer cette domination.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Une soli­tude intan­gible est pour l’intellectuel la seule atti­tude où il puisse encore faire acte de soli­da­ri­té. Dès qu’on rentre dans le jeu, dès qu’on se montre humain dans les contacts et dans l’intérêt qu’on témoigne aux autres, on ne fait que camou­fler une accep­ta­tion tacite de l’inhumain. Il faut être du côté des souf­frances des hommes ; mais chaque pas que l’on fait du côté de leur joie est un pas vers un dur­cis­se­ment de la souffrance.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    C’est encore la domi­na­tion de l’universel qui se cache dans le prin­cipe mona­do­lo­gique de l’individu, même là où il est protestataire.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Avec la liqui­da­tion du libé­ra­lisme, le prin­cipe pro­pre­ment bour­geois de la concur­rence n’est pas dépas­sé : de l’objectivité du pro­ces­sus social, il est pas­sé en quelque sorte à l’anthropologie, c’est-à-dire à une dyna­mique d’atomes indi­vi­duels qui s’attirent et se repoussent. L’assujettissement de la vie au pro­ces­sus de pro­duc­tion rabaisse cha­cun d’entre nous et impose quelque chose de cet iso­le­ment et de cette soli­tude où nous avons la ten­ta­tion de voir notre choix souverain.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Dans son inté­rêt par­ti­cu­lier, chaque indi­vi­du se consi­dère meilleur que tous les autres mais, en tant que clien­tèle col­lec­tive, il les place en même temps au-des­sus de lui-même – voi­là deux prin­cipes de l’idéologie bour­geoise aus­si vieux l’un que l’autre. Depuis que la classe bour­geoise tra­di­tion­nelle a abdi­qué, ils conti­nuent l’un et l’autre à se sur­vivre dans l’esprit des intel­lec­tuels, qui sont les der­niers enne­mis des bour­geois et en même temps les der­niers bourgeois.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il n’y a pas moyen d’échapper au sys­tème. La seule atti­tude défen­dable consiste à s’interdire toute uti­li­sa­tion fal­la­cieuse de sa propre exis­tence à des fins idéo­lo­giques et, pour le reste, à se conduire en tant que per­sonne pri­vée d’une façon aus­si modeste, aus­si dis­crète et aus­si peu pré­ten­tieuse que l’exige, non plus ce qu’était il y a bien long­temps une bonne édu­ca­tion, mais la pudeur que doit ins­pi­rer le fait qu’on trouve encore dans cet enfer de quoi respirer.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Ce qui est vrai des pul­sions ne l’est pas moins de la vie intel­lec­tuelle : le peintre ou le com­po­si­teur qui s’interdisent tel agen­ce­ment de cou­leurs ou telle suite d’accords parce qu’ils les trouvent de mau­vais goût (kit­schig), l’écrivain qui ne sup­porte pas cer­taines tour­nures de phrases parce qu’il les trouve banales ou trop recher­chées, ils ne réagissent les uns et les autres si éner­gi­que­ment contre de tels moyens expres­sifs que parce qu’ils sentent en eux-même quelque chose qui les y porte.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    La main pleine de sol­li­ci­tude qui conti­nue à prendre soin avec amour de son coin de jar­din – comme si ce der­nier n’était pas deve­nu depuis long­temps un lot de ter­rain par­mi d’autres – mais qui avec défiance tient à dis­tance l’intrus qu’on ne connaît pas, c’est déjà celle qui refu­se­ra l’asile poli­tique à un réfu­gié. Objectivement mena­cés, ceux qui ont le pou­voir et leur clien­tèle deviennent, sub­jec­ti­ve­ment, tout à fait inhu­mains. C’est ain­si que la classe domi­nante vient à la conscience d’elle-même et fait sienne la volon­té des­truc­trice imma­nente à la marche du monde. Les bour­geois conti­nuent à vivre…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il y a deux sortes d’avarice. L’une est l’avarice archaïque, pas­sion qui ne s’accorde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immor­ta­li­sé la figure et que Freud a iden­ti­fiée comme carac­tère anal. […] Mais l’avare de main­te­nant, c’est celui pour qui rien n’est assez cher quand c’est pour lui et tout est trop cher dès qu’il s’agit des autres. […] Ce qui le carac­té­rise le plus sûre­ment, c’est sa hâte à « ren­voyer l’ascenseur » pour cha­cune des atten­tions dont ils ont béné­fi­cié car il ne faut sur­tout pas lais­ser inter­roöpre la chaîne des échanges où on rentre dans…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Libre et soli­taire, l’individu bour­geois est res­pon­sable de lui-même, alors que les formes de res­pect et d’égards hié­rar­chiques déve­lop­pées par l’absolutisme, pri­vées dès lors de leurs fon­de­ments éco­no­miques et de leur pou­voir mena­çant, sub­sistent encore tout juste assez pour rendre sup­por­table la vie sociale au sein de groupes pri­vi­lé­giés. Ce « match nul » para­doxal entre l’absolutisme et le libé­ra­lisme, pour ain­si dire, est per­cep­tible non seule­ment dans le Wilhelm Meister, mais aus­si dans le rap­port qu’entretient Beethoven aux sché­mas tra­di­tion­nelles de la com­po­si­tion et même jusque dans la Logique, dans la recons­truc­tion sub­jec­tive des idées néces­saires objec­ti­ve­ment chez Kant.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Celui qui se met en colère appa­raît tou­jours comme le chef de bande de lui-même, qui donne à son incons­cient l’ordre de « taper dans le tas », et dans les yeux duquel brille la satis­fac­tion de par­ler au nom de tous ceux qu’il est lui-même. Plus un indi­vi­du a pris à son compte son agres­sion, mieux il repré­sente le prin­cipe répres­sif de la socié­té. C’est en ce sens, plus peut-être qu’en aucun autre, qu’est vraie la fameuse phrase selon laquelle le plus indi­vi­duel est en même temps le plus général.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il y a lieu de se défier de cer­taines poses affi­chant la viri­li­té, qu’il s’agisse de celle des autres ou de la sienne propre. Ces atti­tudes expriment l’indépendance, l’assurance du com­man­de­ment et une conni­vence tacite entre hommes. C’est ce qu’on appe­lait aupa­ra­vant, avec une admi­ra­tion crain­tive, des caprices de maître ; de nos jours, cela s’est démo­cra­ti­sé et les héros de la pel­li­cule montrent com­ment il faut faire au der­nier des employés de banque lui-même. L’archétype est l’homme sédui­sant qui, tard le soir et en smo­king. rentre seul chez lui dans sa gar­çon­nière, allume son éclai­rage indi­rect et se sert un…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Ce qui manque aux pay­sages amé­ri­cains, [… c’est] le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas lais­sé de traces. Ce n’est pas seule­ment qu’il n’y a guère de champs labou­rés et que les bois n’y sont sou­vent que des taillis non défri­chés ; ce sont sur­tout les routes qui donnent cette impres­sion. Elles coupent le pay­sage sans jamais aucune tran­si­tion. Plus on les a tra­cées larges et plates – moins leur chaus­sée lui­sante semble à sa place dans cet envi­ron­ne­ment d’une végé­ta­tion trop sau­vage et plus elle semble lui faire vio­lence. Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Entre le pou­voir et la connais­sance, il n’y a pas seule­ment un rap­port de sujé­tion, il y a aus­si un rap­port de véri­té. Nombreuses sont les connais­sances qui, hors de pro­por­tions avec le rap­port des forces, res­tent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être for­mel­le­ment. Quand un méde­cin expa­trié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas patho­lo­gique », il est pos­sible qu’en fin de compte les résul­tats de l’examen cli­nique lui donnent rai­son ; mais il y a une telle dis­pro­por­tion entre cette phrase et le désastre objec­tif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée 10 11 16

    Il y a quelque chose de sen­ti­men­tal et d’anachronique dans la réflexion sub­jec­tive, quand bien même elle retourne sa propre cri­tique contre elle-même : quelque chose qui est de l’ordre d’une lamen­ta­tion sur la marche du monde, et cette lamen­ta­tion n’a pas lieu d’être récu­sée au nom de la bon­té du monde mais parce que le sujet risque ain­si de se figer dans l’état où il se trouve (Sosein) et d’en venir à confir­mer lui-même cette loi du monde.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il ne suf­fit pas de dire que, dans la socié­té indi­vi­dua­liste, l’universel se réa­lise à tra­vers l’interaction des indi­vi­dus (die Einzelnen), il faut bien voir ain­si que c’est la socié­té qui fait essen­tiel­le­ment la sub­stance de l’individu (das Individuum).…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Au regard de l’unanimité tota­li­taire qui, à la criée, est prête à faire pas­ser l’idée que le sens de l’individu est dans l’élimination immé­diate de sa dif­fé­rence, il est même per­mis de pen­ser que quelque chose des pos­si­bi­li­tés libé­ra­trices de la socié­té a reflué pour un temps dans la sphère de l’individuel.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 13 12 16

    L’expérience cris­tal­lise le plus sou­vent comme essais de pos­si­bi­li­tés sur­tout des types et des genres, et réduit aisé­ment l’oeuvre concrète au cas-type : un des motifs de vieillis­se­ment de l’art nou­veau. Certes, en esthé­tique, il ne faut pas sépa­rer les moyens et les fins. Cependant, les expé­rience qui, par défi­ni­tion, s’intéressent presque avant tout aux moyens, aiment à faire vai­ne­ment attendre le but. En outre, ces der­nières décen­nies, le concept d’expérience s’est fait équi­voque. Si, vers 1930, il dési­gnait encore une ten­ta­tive, fil­trée par la conscience cri­tique, contre la conti­nua­tion irré­flé­chie, il est entre-temps appa­ru que les oeuvres doivent conte­nir des…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Dans l’histoire de l’art, la dia­lec­tique du laid absorbe éga­le­ment le beau ; de ce point de vue, le kitsch est beau comme quelque chose de laid : il fut ban­ni au nom de ce même beau qu’il fut jadis et qu’il contre­dit main­te­nant à cause de l’absence de son contraire.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    L’aporie de l’art, entre la régres­sion à la magie et la ces­sion de l’impulsion mimé­tique à la réa­li­té cho­si­fiante, lui pres­crit sa ligne de conduite. Cette apo­rie est inévitable.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Paradoxalement, l’art doit témoi­gner de l’irréconcilié et tendre cepen­dant à la récon­ci­lia­tion ; cela n’est pos­sible qu’à par­tir de son lan­gage non-dis­cur­sif. C’est seule­ment dans ce pro­ces­sus que se concré­tise son Nous.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La cri­tique de la pro­fon­deur et du sérieux, jadis diri­gée contre la sur­es­ti­ma­tion d’une inté­rio­ri­té et d’une pro­fon­deur pro­vin­ciale, est aujourd’hui autant idéo­lo­gique que cette der­nière, par­ti­ci­pa­tion agis­sante de l’activité qui n’a d’autre fin qu’elle-même.…

  • Theodor Adorno ⋅ Paralipomena

    Le célèbre ouvrage de Huizinga Homo Ludens a pla­cé récem­ment la caté­go­rie du jeu au centre de l’esthétique et pas seule­ment de l’esthétique : il pré­tend que la culture elle-même naît comme jeu. « L’expression “élé­ment ludique de la culture” ne signi­fie pas que les dif­fé­rentes acti­vi­té de la vie cultu­relle ont réser­vé une place impor­tante aux jeux, ni que la culture pro­vient du jeu selon un pro­ces­sus évo­lu­tif, de telle sorte que quelque chose qui, à l’origine, était du jeu serait deve­nu plus tard quelque chose qui n’est plus du jeu et qu’on peut qua­li­fier désor­mais de culture. Il s’agit bien plus…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 14 12 16

    L’art acquiert sa spé­ci­fi­ci­té en se sépa­rant de ce dont il est issu. La loi de son mou­ve­ment consti­tue sa loi for­melle. Il n’existe que dans le rap­port à son autre et est le pro­ces­sus qui l’accompagne. Une esthé­tique orien­tée dif­fé­rem­ment pose comme pos­tu­lat la thèse, déve­lop­pée par Nietzsche à la fin de sa vie contre la phi­lo­so­phie tra­di­tion­nelle, selon laquelle même le deve­nu peut être vrai. Il faut inver­ser le point de vue tra­di­tion­nel qu’il démo­lit : la véri­té n’existe que comme deve­nu. Ce qui se pré­sente dans l’oeuvre d’art comme étant sa léga­li­té est un pro­duit tar­dif aus­si bien…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    L’art est pour soi et ne l’est pas ; il manque son auto­no­mie sans ce qui lui est hété­ro­gène. Les grandes épo­pées qui sur­vivent encore à l’oubli se confon­daient, en leur temps, avec le récit his­to­rique et géo­gra­phique. Valéry a dû recon­naître que même si, dans les épo­pées homé­riques, païennes-ger­ma­niques et chré­tiennes, beau­coup de choses n’étaient pas refon­dues à l’intérieur d’une léga­li­té for­melle, elles s’affirment néan­moins sans que leur qua­li­té soit amoin­drie vis-à-vis des œuvres dépour­vues d’imperfections. De même la tra­gé­die, dont pour­rait bien être tirée l’idée d’autonomie esthé­tique, était-elle la copie de pra­tiques cultuelles conçues comme devant avoir des effets…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le lan­gage des œuvres d’art est, comme tout lan­gage, consti­tué par un cou­rant col­lec­tif sou­ter­rain ; sur­tout celui des œuvres que le cli­ché cultu­rel consi­dère comme soli­taires, comme emmu­rées dans une tour d’ivoire ; leur sub­stance col­lec­tive s’exprime à par­tir de leur carac­tère ima­geant lui-même, et non pas comme le déclare le bavar­dage habi­tuel, à par­tir de ce qu’elles aime­raient dénon­cer au regard de la col­lec­ti­vi­té. L’accomplissement spé­ci­fi­que­ment artis­tique consiste à pré­sen­ter la force d’obligation qui lui est inhé­rente, non pas en l’hypostasiant par la thé­ma­tique ou par l’effet pro­duit dans sa sphère de « récep­tion », mais pas immer­sion dans ses expé­riences fondamentales,…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le com­por­te­ment mimé­tique lui-même, par lequel les œuvres her­mé­tiques luttent contre le prin­cipe bour­geois selon lequel tout doit avoir une uti­li­té, s’en fait com­plice par l’apparence du pur en-soi auquel même ce qui le détruit par la suite n’échappe pas. Si aucun mal­en­ten­du idéa­liste n’était à craindre, on pour­rait appe­ler cela la loi de toute œuvre et on appro­che­rait ain­si de la léga­li­té esthé­tique ; le fait qu’elle devienne ana­logue à son propre idéal objec­tif, nul­le­ment à celui de l’artiste. La mimé­sis des œuvres d’art est res­sem­blance en soi. Univoque ou ambi­guë, cette loi est éta­blie par les bases même de…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La mathé­ma­ti­sa­tion comme période d’objectivation imma­nente de la forme est une chi­mère. Son insuf­fi­sance peut s’expliquer du fait qu’on s’efforce de l’appliquer à des époques où l’évidence tra­di­tion­nelle des formes s’effrite et où aucune règle objec­tive n’est par avance impo­sée à l’artiste. Celui-ci fait alors appel aux mathé­ma­tiques ; elles lient le stade de la rai­son sub­jec­tive auquel il se trouve à l’apparence d’objectivité, à l’aide de caté­go­ries comme l’universalité ou la néces­si­té ; appa­rence, parce que l’organisation, le rap­port entre eux des élé­ments qui consti­tuent la forme ne pro­vient pas de la struc­ture spé­ci­fique et échoue devant le détail. De là…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Pour l’oeuvre d’art, et donc pour la théo­rie, le sujet et l’objet consti­tuent ses propres élé­ments ; ils sont dia­lec­tiques en ce que les com­po­sants de l’oeuvre : le maté­riau, l’expression, la forme sont chaque fois aus­si bien sujet qu’objet. Les maté­riaux sont éla­bo­rés par la main de ceux dont l’oeuvre d’art les reçut ; l’expression objec­ti­vée dans l’oeuvre, et objec­tive en soi, pénètre comme émo­tion sub­jec­tive ; la forme doit, selon les néces­si­tés de l’objet, être éla­bo­rée sub­jec­ti­ve­ment dans la mesure où sa rela­tion au for­mé ne doit pas être méca­nique. De façon ana­logue à la construc­tion d’un don­né dans la théo­rie de…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le sérieux chez Beethoven est bour­geois. La contin­gence déborde sur le carac­tère for­mel. Finalement, la contin­gence est une fonc­tion de la struc­tu­ra­tion com­plète et crois­sante. Des choses appa­rem­ment aus­si mar­gi­nales que le rétré­cis­se­ment tem­po­rel de la dimen­sion des com­po­si­tions musi­cales et les for­mats réduits des meilleurs tableaux de Klee peuvent s’expliquer ain­si. La rési­gna­tion devant l’espace et le temps céda à la crise de la forme nomi­na­liste au point de l’indifférence. L’action pain­ting, la pein­ture infor­melle et la musique aléa­toire ont peut-être pous­sé à l’extrême ce carac­tère de rési­gna­tion : le sujet esthé­tique se dis­pense de l’effort de la mise en…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La cohé­rence imma­nente des œuvres d’art et leur véri­té méta-esthé­tique convergent dans leur conte­nu de véri­té. Celui-ci tom­be­rait du ciel, comme l’harmonie pré­éta­blie de Leibniz qui a besoin du créa­teur trans­cen­dant, si le déploie­ment de la cohé­rence imma­nente des œuvres n’était pas au ser­vice de la véri­té, de l’image d’un en-soi qu’elles ne peuvent être elles-mêmes. Si les œuvres d’art tendent vers une véri­té objec­tive, elles reçoivent celle-ci de la réa­li­sa­tion de leur propre léga­li­té. Die imma­nente Stimmigkeit der Kunstwerke und ihre metaäs­the­tische Wahrheit kon­ver­gie­ren in ihrem Wahrheitsgehalt. Er fiele vom Himmel wie nur die Leibnizsche präs­ta­bi­lierte Harmonie, die des…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La posi­tion des œuvres d’art par rap­port à l’histoire varie elle-même his­to­ri­que­ment. Lukacs a décla­ré dans une inter­view sur la lit­té­ra­ture récente, en par­ti­cu­lier sur Beckett : atten­dez dix, quinze ans pour voir ce qu’on en dira. Il adop­tait ain­si le point de vue d’un homme d’affaires pater­na­liste qui, voyant loin, aurait vou­lu tem­pé­rer l’enthousiasme de son fils ; impli­ci­te­ment, il se réfé­rait au cri­tère du durable, et en fin de compte, il appli­quait à l’art les caté­go­ries de la pro­prié­té. Et pour­tant, les oeuvres d’art ne sont pas indif­fé­rentes au juge­ment un peu sus­pect de l’histoire. Il est pos­sible que, parfois,…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le concept d’homéostasie, équi­libre des ten­sions qui ne s’établit que dans la tota­li­té d’une œuvre d’art, est sans doute lié à ce moment où l’oeuvre se rend mani­fes­te­ment auto­nome ; c’est le moment où l’homéostasie, si elle ne se consti­tue pas immé­dia­te­ment, devient du moins pré­vi­sible. Le dis­cré­dit qui entache ain­si le concept d’homéostasie cor­res­pond à la crise de cette idée dans l’art contem­po­rain. C’est au moment pré­cis où l’oeuvre d’art se pos­sède, sûr d’elle et de sa jus­tesse, que tout se fausse du fait que l’autonomie qu’elle a eu le bon­heur d’acquérir scelle sa réi­fi­ca­tion et la prive du caractère…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Pour satis­faire à l’exigence qui veut que l’esthétique soit réflexion de l’expérience artis­tique – sans que celle-ci lui retire de son carac­tère réso­lu­ment théo­rique – la meilleure méthode est d’introduire dans les caté­go­ries tra­di­tion­nelles, au moyen de modèles, un mou­ve­ment du concept qui les fasse se confron­ter à l’expérience artis­tique. Il ne s’agit pas de consti­tuer ici un conti­nuum entre les deux pôles. Le médium de la théo­rie est abs­trait, et elle ne doit pas nous mas­quer ce fait en ayant recours à des exemples. Mais il peut arri­ver, comme jadis dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, qu’un contact soudain…

  • Theodor Adorno ⋅ « Über den Fetischcharakter in der Musik » ⋅ Gesammelte Schriften 16 12 16

    Mit der Produktion hängt das regres­sive Hören durch den Verbreitungsmechanismus sinnfäl­lig zusam­men : eben durch Reklame. Regressives Hören tritt ein, sobald die Reklame in Terror umschlägt : sobald dem Bewußtsein vor der Übermacht des annon­cier­ten Stoffes nichts mehr übrig­bleibt als zu kapi­tu­lie­ren und sei­nen Seelenfrieden sich zu erkau­fen, indem man die oktroyierte Ware buchstä­blich zur eige­nen Sache macht. Im regres­si­ven Hören nimmt die Reklame Zwangscharakter an.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Das Altern der Neuen Musik » ⋅ Gesammelte Schriften

    Durch die moder­nen Musiker sel­ber geht viel­fach der Riß zwi­schen der Gesellschaft und der Neuen Musik noch­mals hin­durch. Während sie diese aus inne­rem Zwang gleich­wie eine unaus­wei­chliche Aufgabe auf sich neh­men, sperrt sich in ihnen der eigene aner­zo­gene Geschmack wie­de­rum dage­gen ; ihre musi­ka­lische Erfahrung ist nicht frei vom Moment der Ungleichzeitigkeit. Sobald sie ein­mal von dem Unerreichten der ver­gan­ge­nen Musik betrof­fen wer­den, kapi­tu­lie­ren ins­be­son­dere die, welche dem Neuen unbe­denk­lich sich über­ließen, weil sie vom Alten zu wenig wußten.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Philosophie der neuen Musik » ⋅ Gesammelte Schriften

    Die toten­hafte Eleganz und Verbindlichkeit des Exzentriks, der die Hand dor­thin legt, wo ein­mal das Herz war, ist zugleich die Geste der Kapitulation, der Empfehlung des Subjektlosen ans toten­haft allmäch­tige Dasein, über das er eben noch sich mokierte.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions 19 12 16

    Il est vrai qu’on ne peut les [sujet et objet] conce­voir l’un sans l’autre ; l’apparence de la sépa­ra­tion s’exprime tou­te­fois dans le fait qu’ils se média­tisent, l’objet par le sujet, plus encore et autre­ment, le sujet par l’objet. Cette sépa­ra­tion devient idéo­lo­gie, pour ain­si dire sa forme nor­male, dès qu’on la fige sans média­tion. C’est alors que l’esprit s’arroge le sta­tut de l’autonomie abso­lue, sta­tut qui n’est pas le sien : dans sa pré­ten­tion à l’autonomie pointe sa pré­ten­tion à la domination.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    C’est ain­si que la réduc­tion ad homi­nem entraîne la chute de l’anthropocentrisme. Le fait que même l’homme tel qu’il est consti­tué st quelque chose de fait par l’homme, démys­ti­fie le carac­tère créa­teur de l’esprit. Mais comme la pri­mau­té de l’objet a besoin de la réflexion sur le sujet et de la réflexion sub­jec­tive, la sub­jec­ti­vi­té, elle, à la dif­fé­rence du maté­ria­lisme pri­mi­tif qui n’admet pas la dia­lec­tique, devient le moment qu’on a retenu.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    La convic­tion géné­ra­le­ment répan­due selon laquelle les inner­va­tions, les points de vue, les connais­sances ne sont que « sub­jec­tives », ne tient plus dès qu’on per­çoit la sub­jec­ti­vi­té comme une forme de l’objet. L’apparence c’est l’ensorcellement du sujet dans ses propres déter­mi­na­tions, le fait qu’il est posé comme être authen­tique. Il importe d’amener le sujet lui-même à l’objectivité, et non pas d’exclure ses réac­tions de la connaissance.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    Ce que la phi­lo­so­phie trans­cen­dan­tale louait dans la sub­jec­ti­vi­té créa­trice, c’était le sujet pri­son­nier de lui-même et qui se le cachait. Dans tout ce qu’il pense d’objectif, il reste pri­son­nier, comme les ani­maux le sont de la cara­pace dont ils cherchent en vain à se débar­ras­ser ; sauf que ceux-ci n’ont pas idée de pro­cla­mer que leur pri­son est liberté.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité 21 08 16

    La dis­po­si­tion à être ser­viable est en quelque sorte extor­quée à l’être. Hilfsbereitschaft gleich­sam aus dem Sein herausgequetscht.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 13 12 16

    L’oeuvre d’art est le résul­tat du pro­ces­sus, autant que ce pro­ces­sus lui-même à l’arrêt. Elle est, comme le pro­cla­mait la méta­phy­sique ratio­na­liste à son apo­gée comme prin­cipe de l’univers, une monade : à la fois centre de forces et chose. Les oeuvres d’art sont closes les unes par rap­port aux autres, elles sont aveugles et repré­sentent cepen­dant dans leur her­mé­tisme ce qui se trouve à l’extérieur.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 14 12 16

    Dans l’Antiquité, la concep­tion onto­lo­gique de l’art, dont date l’esthétique des genres, allait de pair avec un prag­ma­tisme esthé­tique, ce qui n’est plus réa­li­sable aujourd’hui. Chez Platon, l’art est, comme l’ont sait, tou­jours éva­lué par un regard soup­çon­neux en fonc­tion de son uti­li­té poli­tique pré­su­mée. L’esthétique aris­to­té­li­cienne res­tait une esthé­tique de l’effet ; elle est cepen­dant huma­ni­sée dans un esprit bour­geois éclai­ré dans la mesure où elle recher­chait l’effet de l’art dans les émo­tions de l’individu, confor­mé­ment aux ten­dances hel­lé­niques de la pri­va­ti­sa­tion. Il se peut que les effets pos­tu­lés par les deux étaient déjà une illu­sion à l’époque. Néanmoins, l’alliance…

  • Theodor Adorno ⋅ « Die gewür­digte Musik » ⋅ Gesammelte Schriften 16 12 16

    Die Würdigungsstunde orien­tiert sich an Kategorien der Wirkung von Musik auf den Zuhörer wie Vergnügen oder jener Art Spaß, die mit einem unü­ber­setz­ba­ren Wort fun heißt. Sie sind dem kom­mer­ziell kal­ku­lier­ten Amusement ent­lehnt. Daß man, um die von der Kulturindustrie dres­sier­ten Hörer zu errei­chen, von deren eige­nem Bewußtseinsstand aus­zu­ge­hen habe, schlägt ins Alberne um. Das dem Hörer verhießene Amusement negiert die Sache, zu der es ihm verhel­fen will. Fun wird dem Wiedererkennen gleich­ge­setzt. Fraglos ist Wiedererkennen bei wie­de­rhol­tem Hören ein Index stei­gen­den Verständnisses ; nicht jedoch mit die­sem unmit­tel­bar iden­tisch : sonst wäre die Qualität des Neuen vor­weg ausgesperrt.…

  • Max Horkheimer , Theodor Adorno ⋅ La dia­lec­tique de la raison ⋅ tra­duc­tion modi­fiée et amendée 03 12 17

    La crainte qu’éprouve le fils authen­tique de la civi­li­sa­tion moderne à l’idée de s’éloigner des faits qui sont déjà sché­ma­ti­que­ment pré­for­més par les conven­tions domi­nantes de la science, du com­merce et de la poli­tique, est la même que la crainte qu’inspire la dévia­tion sociale. Ces conven­tions défi­nissent éga­le­ment le concept de clar­té – [de la langue comme de la pen­sée] – auquel l’art, la lit­té­ra­ture et la phi­lo­so­phie doivent s’adapter aujourd’hui. Tandis que ce concept réprouve tout trai­te­ment néga­tif que [cette pen­sée] inflige aux faits ou aux formes domi­nantes comme obs­cur et com­pli­qué, [ou au mieux comme bar­bare, (lan­des­fremd)] pour…