• Walter Benjamin ⋅ Rêves 17 01 16

    Moins un homme est pri­son­nier des liens de son des­tin, moins il est déter­mi­né par  le plus proche, qu’il s’agisse de cir­cons­tances ou d’hommes, peu importe. Un homme libre sous ce rap­port fait sien tout ce qui lui est proche ; c’est même lui qui le déter­mine. En revanche, la déter­mi­na­tion de sa vie – consi­dé­rée en terme de des­tin –, c’est du loin­tain qu’elle lui vient. Il n’agit pas « en regar­dant der­rière lui » pour voir ce qui arrive, comme s’il allait être rat­tra­pé, mais « en regar­dant autour de lui » vers le loin­tain auquel il s’adapte. C’est pour­quoi le pro­jet d’interroger…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Une tra­di­tion popu­laire met en garde contre l’idée de racon­ter ses rêves le matin, à jeun. Dans cet état, en effet, l’homme éveillé est encore sous l’emprise du rêve. Car la toi­lette ne rap­pelle à la lumière que la sur­face du corps et ses fonc­tions motrices visibles, alors que, dans les couches infé­rieures, pen­dant que nous fai­sons notre toi­lette, la pénombre grise du rêve per­siste et se ren­force même dans l’isolement de la pre­mière heure de veille. Celui qui appré­hende d’entrer en contact avec le jour, peu importe que ce soit par peur des hommes ou parce qu’il veut se…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves 18 01 16

    Les idées nous marquent sou­vent moins par ce qu’elles disent qu’à cause de l’instant où elles nous viennent. Une idée qui s’ajuste à la cohue de toutes les autres (c’est ain­si la plu­part du temps lorsque nous sommes hési­tants et que nous cher­chons, pesant le pour et le contre, à prendre une déci­sion) ne nous marque pas autant que celle qui nous vient, dans l’isolement, lorsque nous ne sommes abso­lu­ment pas dis­po­sés à pen­ser et qui a donc pris le che­min le plus secret à tra­vers les chambres obs­cures, à tra­vers le coeur et les reins, le dia­phragme et le…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Structure dia­lec­tique du réveil : sou­ve­nir et réveil sont très étroi­te­ment appa­ren­tés. Le réveil, en effet, est la révo­lu­tion coper­ni­cienne, dia­lec­tique de la remé­mo­ra­tion. C’est un ren­ver­se­ment émi­nem­ment éla­bo­ré qui trans­forme le monde du rêveur en monde de veille. Les Chinois ont trou­vé, avec leurs contes et leurs nou­velles, l’expression la plus radi­cale du sché­ma­tisme dia­lec­tique qui est à la base de ce pro­ces­sus phy­sio­lo­gique. La nou­velle méthode dia­lec­tique de la science his­to­rique apprend à trans­for­mer intel­lec­tuel­le­ment ce qui a déjà eu lieu avec la rapi­di­té et l’intensité du rêve, afin de faire l’expérience, sous la forme d’un monde éveillé, du…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Nous construi­sons le réveil théo­ri­que­ment, ce qui veut dire que nous repro­dui­sons, au niveau du lan­gage, le stra­ta­gème qui, au niveau phy­sio­lo­gique, est l’élément déci­sif du réveil. Le réveil opère par la ruse. C’est par la ruse, non sans elle, que nous nous arra­chons au domaine du rêve.…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Le réveil est la forme exem­plaire du sou­ve­nir : c’est la forme impor­tance, capi­tale, dans laquelle nous par­ve­nons à nous sou­ve­nir de ce qu’il y a de plus récent (de plus proche). Lorsqu’il déplace expé­ri­men­ta­le­ment les meubles, Proust vise la même chose que Bloch sous le nom d”  »obs­cu­ri­té de l’instant vécu ».…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    L’ennui est une étoffe grise et chaude recou­verte, à l’intérieur, d’une dou­blure de soie aux cou­leurs vives et cha­toyantes. Quand nous rêvons, nous nous rou­lons dans cette étoffe. Nous nous sen­tons chez nous dans les ara­besques de sa dou­blure. Mais, enve­lop­pé dans son étoffe grise, le dor­meur a l’air de s’ennuyer. La plu­part du temps, lorsqu’il se réveille et veut racon­ter le conte­nu de son rêve, il com­mu­nique cet ennui. Qui est capable de retour­ner d’un geste la dou­blure du temps ? Pourtant, racon­ter ses rêves ne signi­fie rien d’autre. On ne peut par­ler autre­ment des pas­sages, ces archi­tec­tures dans lesquelles…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    À la fin de Matière et mémoire, Bergson déve­loppe l’idée selon laquelle la per­cep­tion serait une fonc­tion du temps. Si nous vivions, peut-on dire, selon un autre rythme, plus serein, il n’y aurait plus rien de « per­ma­nent » pour nous ; tout advien­drait sous nos yeux, tout vien­drait nous frap­per. C’est pré­ci­sé­ment ce qui se passe dans le rêve. Pour com­prendre ce que sont, au fond, les pas­sages, nous les enfouis­sons dans la plus pro­fonde couche du rêve et nous en par­lons comme s’ils étaient venus nous frap­per. Un col­lec­tion­neur consi­dère les choses de la même façon. Les choses viennent frap­per le collectionneur.…

  • Walter Benjamin ⋅ « L’image prous­tienne » ⋅ Œuvres

    Il existe en fait une double volon­té de bon­heur, une dia­lec­tique du bon­heur. Une figure hym­nique et une figure élé­giaque du bon­heur. L’une : l’inouï, ce qui n’a encore jamais exis­té, le som­met de la féli­ci­té. L’autre : l’éternel retour, l’éternelle res­tau­ra­tion du pre­mier bon­heur, du bon­heur ori­gi­nel. Cette idée élé­giaque du bon­heur, qu’on pour­rait éga­le­ment qua­li­fier d’éléatique, est celle qui, pour Proust, trans­forme l’existence en forêt enchan­tée du sou­ve­nir. C’est à elle qu’il a sacri­fié, non seule­ment amis et socié­té dans sa vie, mais aus­si intrigue, uni­té de la per­sonne, cours du récit, jeu de l’imagination dans son oeuvre. Un de…

  • Walter Benjamin ⋅ Lettres fran­çaises

    En cas que vous… J’espère vive­ment que ma venue à Paris va appro­cher le jour où nous allons faire connais­sance J’espère, Monsieur, d’avoir bien­tôt de vos nou­velles. Peut-être vous savez dès à pré­sent vers quel temps vous serez à Paris ? Pas plus tard qu’à Cannes j’ai deman­dé dans une phar­ma­cie « l’aérophagyl » qui, d’un coup, a mis fin à mon état détes­table. Mille fois mer­ci ! Il me parais­sait quel­que­fois que l’esprit capri­cieux et tour­men­té du conteur allait trop en avant des évé­ne­ments dont le charme bizarre et lugubre aurait, par-ci, par-là, un relief plus puis­sant encore en se déta­chant d’un fond plus prosaïque.s…

  • Walter Benjamin ⋅ Œuvres 13 12 16

    Toute opé­ra­tion salu­taire que pro­duit un écrit, et même toute opé­ra­tion qui n’est pas dans sa nature pro­fonde dévas­ta­trice, est fon­dée sur son mys­tère (celui du mot, celui du lan­gage). Si variées que soient les formes selon les­quelles le lan­gage peut se mon­trer effi­cace, il ne l’est pas en com­mu­ni­quant des conte­nus, mais en pro­dui­sant au jour de la manière la plus lim­pide sa digni­té et sa sub­stance. Et si je fais ici abs­trac­tion d’autres formes d’efficacité que la poé­sie et la pro­phé­tie, je reviens tou­jours à cette idée qu’éliminer l’indicible de notre lan­gage jusqu’à le rendre pur comme un…

  • Walter Benjamin ⋅ Denkbilder ⋅ sur Naples 29 12 16

    Texte de Benjamin sur le poreux napo­li­tain dans les Denkbilder Seine Privatexistenz ist die barocke Ausmündung ges­tei­ger­ter Öffentlichkeit. « Son exis­tence pri­vée est l’estuaire baroque d’une vie publique inten­si­fiée. » Suit la com­pa­rai­son avec le vil­lage hot­ten­tot : Ausgeteilt, porös und durch­setzt ist das Privatleben. Was Neapel von allen Großstädten unter­schei­det, das hat es mit dem Hottentottenkral gemein : jede pri­vate Haltung und Verrichtung wird dur­ch­flu­tet von Strömen des Gemeinschaftslebens. Existieren, für den Nordeuropäer die pri­va­teste Angelegenheit, ist hier wie im Hottentottenkral Kollektivsache. (“Distribuée, poreuse et mêlée est la vie pri­vée. Ce qui dif­fé­ren­cie Naples de toutes les grandes villes a à voir avec…

  • Walter Benjamin ⋅ « Deux poèmes de Friedrich Hölderlin » ⋅ Œuvres 30 11 16

    Grade die schwächs­ten Leistungen der Kunst bezie­hen sich auf das unmit­tel­bare Gefühl des Lebens, die stärks­ten aber, ihrer Wahrheit nach, auf eine dem Mythischen ver­wandte Sphäre : das Gedichtete. Das Leben ist all­ge­mein das Gedichtete der Gedichte — so ließe sich sagen ; doch je unver­wan­del­ter der Dichter die Lebenseinheit zur Kunsteinheit über­zufüh­ren sucht, des­to mehr erweist er sich als Stümper. Diese Stümperei als »unmit­tel­bares Lebensgefühl«, »Herzenswärme«, als »Gemüt« ver­tei­digt, ja gefor­dert zu fin­den, sind wir gewohnt. Trad 1 : Les plus faibles pro­duc­tions de l’art ren­voient au sen­ti­ment immé­diat de la vie, tan­dis que les plus fortes, selon leur véri­té, à une…