Il n’est pas possible de dire à quel point nous sommes peu capables de posséder et de vivre. Tout glisse d’instants en instants, glisse hors de portée, vers le souvenir et vers l’espoir. C’est donc ça, vivre ? C’est à ça que ça ressemble de l’intérieur : être soi-même ce qu’on a vu devant soi quand on était enfant ou adolescent ; c’est à ça que ressemble la vue depuis « je », depuis « moi » : avoir trente, quarante, cinquante ans, l’âge qu’avaient maman ou les invités, tous les adultes vus objectivement ? Ne jamais être là, à moitié et complètement endormi, même au plus fort des…
L’air s’offre au corps, la seule chose que tout le monde possède de toute façon. Jamais le sport ne fut mis à l’honneur, pratiqué, planifié autant que de nos jours, jamais on n’a tant attendu de lui. Il passe pour être une activité saine, le cœur du sportif a supplanté celui du joyeux buveur de bière. La peau bronzée confère sans plus l’éclat de la santé, c’est le sud ou la montagne qu’elle incarne au pays. On prend son parti du fait que dans des conditions de vie restées bourgeoises, le sport abêtit, et que dès lors il est encouragé…
Ainsi donc, même en ce qui concerne le simple projet de rétablissement, les objectifs et les conceptions de l’état à rétablir sont variables ; bien plus : chaque société en particulier détermine sa propre « norme » de retour à la santé. Pour la société capitaliste la santé c’est l’aptitude à gagner sa vie, pour les Grecs, celle à jouir de la vie ; pour le Moyen Age, c’est la faculté de croire : la maladie passait alors pour un péché (de là l’horrible traitement infligé aux fous que l’on couvrait de chaînes et que l’on jetait au cachot); le mieux réussi était donc celui qui…
On ne peut donc guère espérer délivrer le corps de ses maux à partir de lui seul. C’est pourquoi tous ceux qui cherchent à améliorer notre situation en n’agissant que sur la santé sont à ce point petits-bourgeois et grotesques, qu’il s’agisse des végétariens, des consommateurs passionnés de plantes ou encore des adeptes de la technique respiratoire. Tout cela est bien dérisoire face à la misère réelle, aux maladies engendrées non par les faiblesses du corps mais par la faim violente, non par la façon incorrecte de respirer mais par la poussière, la fumée et le plomb. Certes il y…
Un corps repu n’aurait aucune raison de se plaindre. S’il n’était privé ni de vêtements, ni d’abri, autrement dit de presque tout. S’il n’était privé d’amis et si la vie se déroulait facilement et paisiblement au lieu d’être la tourmente qu’elle est devenue pour la plupart des hommes. Mais voilà, ce n’est que dans la fable, toujours très révélatrice, et le conte politique que l’on rencontre les petites-tables-qui-se-dressent-toutes-seules et le pays de cocagne. Tout comme la Fontaine de Jouvence dans l’image-souhait médicale, le pays de cocagne confine lui aussi à l’utopie sociale, il en est le prélude joyeux. Tous les…
Pourtant bon nombre de réformateurs du monde étaient des paranoïaques ou menaçaient de l’être, ce qui se comprend dans une certaine mesure. La folie conçue comme relâchement favorable à l’irruption de l’inconscient, à la possession par l’inconscient, se manifeste également dans le non-encore-conscient. Le paranoïaque est souvent un faiseur de projets et il existe parfois entre les deux personnages une certaine réciprocité d’action. De telle sorte qu’un talent utopique peut glisser dans la paranoïa et va même jusqu’à céder volontairement au délire (cf. T.I., p. 116 sqq.). Un des plus grands utopistes, Fourier, nous en fournit l’exemple ; chez cet auteur…
Au sein de la bourgeoisie ascendante, le calcul n’est donc pas uniquement au service de la spéculation sur la circulation des marchandises, mais — d’une manière moins extérieurement formelle — il est également au service de l’opposition aux faits qui gênent l’ascension de la classe bourgeoise. Ici, dans le droit naturel, la raison pure est révolutionnaire ; et au lieu de fléchir devant les faits, elle préfère se retrancher dans la nature. Dans une nature constituant un assemblage hautement complexe : nature synonyme d’ensemble cohérent de lois rationnelles, mais aussi, il est vrai, chez Rousseau, synonyme d’antithèse de tout ce qui est…
Dès son premier ouvrage, intitulé Théorie des quatre mouvements (1808), Fourier fonde sa critique du présent sur une base historique. Par la suite, Fourier a réprouvé ce premier ouvrage, qui reste cependant le fondement de ses autres œuvres principales. Aussi bien le Traité de l’association domestique agricole de 1822 que Le Nouveau Monde industriel de 1829 renferment, comme le premier ouvrage, une critique de l’époque, des considérations d’ordre historique et l’exaltation de l’avenir. D’après Fourier il existerait quatre périodes ; chaque période antérieure tend toujours vers la période suivante dont l’évolution est irréversible. La première période est l’époque bienheureuse de l’instinct…
Dans le domaine on a imaginé en rêve presque tout ce qui depuis lors existe effectivement. Et même plus encore, ne serait-ce que parce que la chouette fougueuse du délire est particulièrement inventive. A l’un de ces fous, elle souffla un jour d’inventer un lit qui serait en même temps une cuisine et un lac où se baigner. Un tailleur schizophrène gardait précieusement dans un dé à coudre « de l’eau imprégnée d’innocence », qui, en un clin d’œil lavait les assiettes, nettoyait les costumes. Le liquide détachant est fort apprécié, lui qui non seulement enlève la souillure mais transforme de surcroît…
L’existence des forces extérieures est elle aussi plus problématique qu’elle ne le paraît. Ces forces n’offraient souvent qu’un nom à l’inexplicable, nom prétentieux de surcroît, qui servait à cacher l’ignorance. Ainsi, si l’opium endort, c’est parce qu’il renferme une « vis dormitiva » ; et c’est de la même manière que l’on procède pour définir la force vitale. Ce qu’il s’agirait d’expliquer est ainsi changé en explication et le travail analytique s’arrête avec l’invention précipitée d’un simple qualificatif confondu avec la « vertu » elle-même. Mais derrière tout cela se cache autre chose, dans la forme d’expression elle-même : la croyance aux esprits. Plus spécifique semble…
Aujourd’hui, en maints endroits, les maisons semblent prêtes pour le départ. En dépit, ou peut-être en raison de l’absence d’ornements, c’est un adieu qu’elles expriment Intérieurement elles sont claires et dépouillées comme des chambres d’hôpital, extérieurement elles ressemblent à des caisses posées sur des perches mobiles, mais aussi à des navires. N’ont-elles pas un pont plat, des hublots, une échelle de coupée, un bastingage ? Et la couche de peinture blanche qui les recouvre resplendit comme sous un ciel méridional ; ce sont des navires qui ont envie de prendre le large. La sensibilité de l’architecture occidentale va même si loin, que…
Lorsque le style de vie est tombé aussi bas que celui de la bourgeoisie tardive, tout ce à quoi une simple réforme architecturale peut encore prétendre, c’est d’afficher le vide de son âme au lieu de le dissimuler. Et c’est ce qui se passe dès qu’entre les fioritures et les sièges d’acier, entre les bureaux de poste style Renaissance et ceux en forme de caisses à œufs, l’imagination ne trouve pas de troisième possibilité. L’effet est d’autant plus glaçant que le phénomène nouveau n’offre plus aucun recoin où se réfugier et qu’il n’est qu’un kitsch de la lumière ; même si…
Un des contes marins les plus vivants du Moyen Age, met exclusivement le cap sur cette île : il s’agit de l’expédition maritime de saint Brandan. On a sur le navigateur lui-même, saint Brandan, des renseignements historiques : il était l’abbé-évêque d’un couvent irlandais et vivait au sixième siècle. C’était le temps des ermites de la mer, c’est-à-dire des moines qui fuyaient sur des îles désertes (comme les moines égyptiens fuyaient dans le désert) pour s’y consacrer tout entiers à la contemplation. C’est ainsi que les îles Faerae et les îles Shetland furent découvertes, et il se peut que certains événements réels…
L’Inde, c’était pour le Moyen Age un concept bien vaste ; comme chez Pline déjà, elle s’étendait jusqu’au golfe du Tonkin, englobait même quelquefois l’Afrique orientale et l’Abyssinie, Marco Polo parie aussi d’un souverain perse, roi des Indes. Mais l’Inde s’affirma surtout comme incarnation du mystère, comme patrie d’ineffables prodiges géographiques ; la nature semblait y être purifiée de toute banalité, les rouages de la nature débarrassés de tout grain de sable. L’impossible, qu’il soit de nature grotesque ou au contraire utopique, semblait y être devenu réalité, comme dans ces tapisseries du Moyen Age qui représentent une licorne au milieu de forêts…
Dans l’appendice spéculatif de son Histoire naturelle et Théorie du ciel, Kant voulait voir dans les planètes les plus éloignées un monde très avancé. D’après lui les régions « réellement bienheureuses » ne se trouveraient pas, comme Mars et la terre, à une distance moyenne du soleil, mais dans le vaste éloignement des planètes extérieures. Il distingue de la sorte Jupiter et Saturne : la densité décroissante de la matière dans les deux planètes, l’éloignement du soleil semblaient constituer pour le philosophe les fondements d’un monde pour ainsi dire plus pur. Semblable attitude laisse indéniablement transparaître l’idolâtrie du Nord, où Jupiter et Saturne…