• Ernst Bloch ⋅ Geist der Utopie 24 04 21

    Il n’est pas pos­sible de dire à quel point nous sommes peu capables de pos­sé­der et de vivre. Tout glisse d’instants en ins­tants, glisse hors de por­tée, vers le sou­ve­nir et vers l’espoir. C’est donc ça, vivre ? C’est à ça que ça res­semble de l’intérieur : être soi-même ce qu’on a vu devant soi quand on était enfant ou ado­les­cent ; c’est à ça que res­semble la vue depuis « je », depuis « moi » : avoir trente, qua­rante, cin­quante ans, l’âge qu’avaient maman ou les invi­tés, tous les adultes vus objec­ti­ve­ment ? Ne jamais être là, à moi­tié et com­plè­te­ment endor­mi, même au plus fort des…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe espérance 24 11 24

    L’air s’offre au corps, la seule chose que tout le monde pos­sède de toute façon. Jamais le sport ne fut mis à l’honneur, pra­ti­qué, pla­ni­fié autant que de nos jours, jamais on n’a tant atten­du de lui. Il passe pour être une acti­vi­té saine, le cœur du spor­tif a sup­plan­té celui du joyeux buveur de bière. La peau bron­zée confère sans plus l’éclat de la san­té, c’est le sud ou la mon­tagne qu’elle incarne au pays. On prend son par­ti du fait que dans des condi­tions de vie res­tées bour­geoises, le sport abê­tit, et que dès lors il est encouragé…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance 01 08 25

    Ainsi donc, même en ce qui concerne le simple pro­jet de réta­blis­se­ment, les objec­tifs et les concep­tions de l’état à réta­blir sont variables ; bien plus : chaque socié­té en par­ti­cu­lier déter­mine sa propre « norme » de retour à la san­té. Pour la socié­té capi­ta­liste la san­té c’est l’aptitude à gagner sa vie, pour les Grecs, celle à jouir de la vie ; pour le Moyen Age, c’est la facul­té de croire : la mala­die pas­sait alors pour un péché (de là l’horrible trai­te­ment infli­gé aux fous que l’on cou­vrait de chaînes et que l’on jetait au cachot); le mieux réus­si était donc celui qui…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    On ne peut donc guère espé­rer déli­vrer le corps de ses maux à par­tir de lui seul. C’est pour­quoi tous ceux qui cherchent à amé­lio­rer notre situa­tion en n’agissant que sur la san­té sont à ce point petits-bour­geois et gro­tesques, qu’il s’agisse des végé­ta­riens, des consom­ma­teurs pas­sion­nés de plantes ou encore des adeptes de la tech­nique res­pi­ra­toire. Tout cela est bien déri­soire face à la misère réelle, aux mala­dies engen­drées non par les fai­blesses du corps mais par la faim vio­lente, non par la façon incor­recte de res­pi­rer mais par la pous­sière, la fumée et le plomb. Certes il y…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Un corps repu n’aurait aucune rai­son de se plaindre. S’il n’était pri­vé ni de vête­ments, ni d’abri, autre­ment dit de presque tout. S’il n’était pri­vé d’amis et si la vie se dérou­lait faci­le­ment et pai­si­ble­ment au lieu d’être la tour­mente qu’elle est deve­nue pour la plu­part des hommes. Mais voi­là, ce n’est que dans la fable, tou­jours très révé­la­trice, et le conte poli­tique que l’on ren­contre les petites-tables-qui-se-dressent-toutes-seules et le pays de cocagne. Tout comme la Fontaine de Jouvence dans l’image-souhait médi­cale, le pays de cocagne confine lui aus­si à l’utopie sociale, il en est le pré­lude joyeux. Tous les…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Pourtant bon nombre de réfor­ma­teurs du monde étaient des para­noïaques ou mena­çaient de l’être, ce qui se com­prend dans une cer­taine mesure. La folie conçue comme relâ­che­ment favo­rable à l’irruption de l’inconscient, à la pos­ses­sion par l’inconscient, se mani­feste éga­le­ment dans le non-encore-conscient. Le para­noïaque est sou­vent un fai­seur de pro­jets et il existe par­fois entre les deux per­son­nages une cer­taine réci­pro­ci­té d’action. De telle sorte qu’un talent uto­pique peut glis­ser dans la para­noïa et va même jusqu’à céder volon­tai­re­ment au délire (cf. T.I., p. 116 sqq.). Un des plus grands uto­pistes, Fourier, nous en four­nit l’exemple ; chez cet auteur…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Au sein de la bour­geoi­sie ascen­dante, le cal­cul n’est donc pas uni­que­ment au ser­vice de la spé­cu­la­tion sur la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, mais — d’une manière moins exté­rieu­re­ment for­melle — il est éga­le­ment au ser­vice de l’opposition aux faits qui gênent l’ascension de la classe bour­geoise. Ici, dans le droit natu­rel, la rai­son pure est révo­lu­tion­naire ; et au lieu de flé­chir devant les faits, elle pré­fère se retran­cher dans la nature. Dans une nature consti­tuant un assem­blage hau­te­ment com­plexe : nature syno­nyme d’ensemble cohé­rent de lois ration­nelles, mais aus­si, il est vrai, chez Rousseau, syno­nyme d’antithèse de tout ce qui est…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Dès son pre­mier ouvrage, inti­tu­lé Théorie des quatre mou­ve­ments (1808), Fourier fonde sa cri­tique du pré­sent sur une base his­to­rique. Par la suite, Fourier a réprou­vé ce pre­mier ouvrage, qui reste cepen­dant le fon­de­ment de ses autres œuvres prin­ci­pales. Aussi bien le Traité de l’association domes­tique agri­cole de 1822 que Le Nouveau Monde indus­triel de 1829 ren­ferment, comme le pre­mier ouvrage, une cri­tique de l’époque, des consi­dé­ra­tions d’ordre his­to­rique et l’exaltation de l’avenir. D’après Fourier il exis­te­rait quatre périodes ; chaque période anté­rieure tend tou­jours vers la période sui­vante dont l’évolution est irré­ver­sible. La pre­mière période est l’époque bien­heu­reuse de l’instinct…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Dans le domaine on a ima­gi­né en rêve presque tout ce qui depuis lors existe effec­ti­ve­ment. Et même plus encore, ne serait-ce que parce que la chouette fou­gueuse du délire est par­ti­cu­liè­re­ment inven­tive. A l’un de ces fous, elle souf­fla un jour d’inventer un lit qui serait en même temps une cui­sine et un lac où se bai­gner. Un tailleur schi­zo­phrène gar­dait pré­cieu­se­ment dans un dé à coudre « de l’eau impré­gnée d’innocence », qui, en un clin d’œil lavait les assiettes, net­toyait les cos­tumes. Le liquide déta­chant est fort appré­cié, lui qui non seule­ment enlève la souillure mais trans­forme de surcroît…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    L’existence des forces exté­rieures est elle aus­si plus pro­blé­ma­tique qu’elle ne le paraît. Ces forces n’offraient sou­vent qu’un nom à l’inexplicable, nom pré­ten­tieux de sur­croît, qui ser­vait à cacher l’ignorance. Ainsi, si l’opium endort, c’est parce qu’il ren­ferme une « vis dor­mi­ti­va » ; et c’est de la même manière que l’on pro­cède pour défi­nir la force vitale. Ce qu’il s’agirait d’expliquer est ain­si chan­gé en expli­ca­tion et le tra­vail ana­ly­tique s’arrête avec l’invention pré­ci­pi­tée d’un simple qua­li­fi­ca­tif confon­du avec la « ver­tu » elle-même. Mais der­rière tout cela se cache autre chose, dans la forme d’expression elle-même : la croyance aux esprits. Plus spé­ci­fique semble…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Aujourd’hui, en maints endroits, les mai­sons semblent prêtes pour le départ. En dépit, ou peut-être en rai­son de l’absence d’ornements, c’est un adieu qu’elles expriment Intérieurement elles sont claires et dépouillées comme des chambres d’hôpital, exté­rieu­re­ment elles res­semblent à des caisses posées sur des perches mobiles, mais aus­si à des navires. N’ont-elles pas un pont plat, des hublots, une échelle de cou­pée, un bas­tin­gage ? Et la couche de pein­ture blanche qui les recouvre res­plen­dit comme sous un ciel méri­dio­nal ; ce sont des navires qui ont envie de prendre le large. La sen­si­bi­li­té de l’architecture occi­den­tale va même si loin, que…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Lorsque le style de vie est tom­bé aus­si bas que celui de la bour­geoi­sie tar­dive, tout ce à quoi une simple réforme archi­tec­tu­rale peut encore pré­tendre, c’est d’afficher le vide de son âme au lieu de le dis­si­mu­ler. Et c’est ce qui se passe dès qu’entre les fio­ri­tures et les sièges d’acier, entre les bureaux de poste style Renaissance et ceux en forme de caisses à œufs, l’imagination ne trouve pas de troi­sième pos­si­bi­li­té. L’effet est d’autant plus gla­çant que le phé­no­mène nou­veau n’offre plus aucun recoin où se réfu­gier et qu’il n’est qu’un kitsch de la lumière ; même si…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Un des contes marins les plus vivants du Moyen Age, met exclu­si­ve­ment le cap sur cette île : il s’agit de l’expédition mari­time de saint Brandan. On a sur le navi­ga­teur lui-même, saint Brandan, des ren­sei­gne­ments his­to­riques : il était l’abbé-évêque d’un couvent irlan­dais et vivait au sixième siècle. C’était le temps des ermites de la mer, c’est-à-dire des moines qui fuyaient sur des îles désertes (comme les moines égyp­tiens fuyaient dans le désert) pour s’y consa­crer tout entiers à la contem­pla­tion. C’est ain­si que les îles Faerae et les îles Shetland furent décou­vertes, et il se peut que cer­tains évé­ne­ments réels…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    L’Inde, c’était pour le Moyen Age un concept bien vaste ; comme chez Pline déjà, elle s’étendait jusqu’au golfe du Tonkin, englo­bait même quel­que­fois l’Afrique orien­tale et l’Abyssinie, Marco Polo parie aus­si d’un sou­ve­rain perse, roi des Indes. Mais l’Inde s’affirma sur­tout comme incar­na­tion du mys­tère, comme patrie d’ineffables pro­diges géo­gra­phiques ; la nature sem­blait y être puri­fiée de toute bana­li­té, les rouages de la nature débar­ras­sés de tout grain de sable. L’impossible, qu’il soit de nature gro­tesque ou au contraire uto­pique, sem­blait y être deve­nu réa­li­té, comme dans ces tapis­se­ries du Moyen Age qui repré­sentent une licorne au milieu de forêts…

  • Ernst Bloch ⋅ Le Principe Espérance

    Dans l’appendice spé­cu­la­tif de son Histoire natu­relle et Théorie du ciel, Kant vou­lait voir dans les pla­nètes les plus éloi­gnées un monde très avan­cé. D’après lui les régions « réel­le­ment bien­heu­reuses » ne se trou­ve­raient pas, comme Mars et la terre, à une dis­tance moyenne du soleil, mais dans le vaste éloi­gne­ment des pla­nètes exté­rieures. Il dis­tingue de la sorte Jupiter et Saturne : la den­si­té décrois­sante de la matière dans les deux pla­nètes, l’éloignement du soleil sem­blaient consti­tuer pour le phi­lo­sophe les fon­de­ments d’un monde pour ain­si dire plus pur. Semblable atti­tude laisse indé­nia­ble­ment trans­pa­raître l’idolâtrie du Nord, où Jupiter et Saturne…