• Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie 25 04 25

    Ami lec­teur, je pré­sume que tu seras très curieux de savoir quel est cet acteur dont l’outrecuidance, sous le masque gro­tesque ou sérieux, le fait para­der sur la scène du monde tout en s’arrogeant le nom d’un autre – d’où il vient, pour quels motifs, et pour dire quoi. Néanmoins, pour citer Sénèque, pri­mum si nolue­ro – [D’abord, je ne répon­drai que si je le sou­haite ; qui peut me contraindre ? je suis né libre, et puis choi­sir de par­ler ou non : qui me contrain­dra ? Si l’on me presse, je répli­que­rai aus­si vive­ment que l’Égyptien de Plutarque au curieux qui cherchait…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Je ne suis pas res­té oisif, et, bien que théo­lo­gien, tur­bine rap­tus inge­nii – [entraî­né par le tour­noie­ment de mon esprit, comme dirait Scaliger, j’ai eu grand désir (inca­pable d’atteindre la moindre com­pé­tence en rien) d’avoir des clar­tés de tout, ali­quis in omni­bus – [une som­mi­té dans toutes les sciences en géné­ral, une nul­li­té dans l’une ou l’autre en par­ti­cu­lier, ce que Platon recom­mande et, à sa suite, Juste Lipse approuve et pré­co­nise en ces termes : de gra­ver dans tout esprit curieux qu’il ne faut s’asservir à aucune science par­ti­cu­lière ni ne s’attarder sur aucun sujet, comme tant le font,…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Si qui­conque trouve à redire à la matière ou à la manière dont je traite mon sujet, et m’en demande rai­son, j’en allé­gue­rai plus d’une. J’écris sur la mélan­co­lie pour évi­ter la mélan­co­lie. Il n’y a pas plus grande cause de mélan­co­lie que l’oisiveté, pas de meilleur remède que l’activité, selon Rhazès : et bien que stul­tus labor – [ce soit un sot labeur que de s’occuper à des sot­tises, cepen­dant le divin Sénèque vous dira qu’il vaut mieux aliud agere – [faire n’importe quoi plu­tôt que rien, œuvrer sans pro­fit plu­tôt que de ne rien faire. Je me suis donc…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Et quant aux autres fautes qu’on m’opposerait, bar­ba­rismes, par­ler dorique, style impro­vi­sé, tau­to­lo­gies, imi­ta­tion ser­vile, rhap­so­dies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sot­tises, dévi­dés à l’avenant, sans art, inven­tion ni juge­ment, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, gros­sier, extra­va­gant, absurde, inso­lent, sans dis­cré­tion ni com­po­si­tion, mal digé­ré, vain, vul­gaire, sans inté­rêt, sec et ennuyeux, j’avoue tout cela (c’est en par­tie vou­lu). Lecteur, tu ne peux pas avoir de moi une plus piètre idée que moi-même. Rien ici ne vaut la peine d’être lu, j’y consens, je te prie de ne pas perdre ton temps à…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    De même qu’une rivière coule, par­fois pré­ci­pi­tée et rapide, puis lente et lourde ; ici directe, là per ambages – [par des détours, flot pro­fond qui s’amenuise, d’abord boueux, deve­nant clair, large deve­nant étroit ; ain­si coule mon style, d’abord sérieux puis léger, d’abord comique puis sati­rique ; ici plus éla­bo­ré, là plus négli­gé, selon le sujet que j’aborde ou l’humeur du moment.…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Si nous nous que­rel­lions, qu’y gagne­rions-nous ? Des ennuis et des torts pour nous-mêmes, des quo­li­bets venant des autres. Si l’on me montre mon erreur, je céde­rai aux argu­ments, je l’amenderai. Si quis bonis mori­bus – [si j’ai dit quoi que ce soit de contraire aux bonnes mœurs, ou à la véri­té qu’expriment les textes sacrés ou pro­fanes, disons que ce n’est pas de moi. En atten­dant, je demande une cri­tique bien­veillante de toutes les fautes par omis­sion, par défauts de tran­si­tions, pléo­nasmes, tau­to­lo­gies (encore que Sénèque m’y auto­rise : num­quam nimis dici­tur – [on ne répète jamais assez ce qu’on a…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Et, comme le grand capi­taine Zisca vou­lait qu’après sa mort on fît un tam­bour de sa peau, parce qu’il pen­sait qu’à son seul bruit ses enne­mis s’enfuiraient, je ne doute point que les lignes qui suivent, lorsqu’elles seront lues en lec­ture publique ou pri­vée plus tard, éloi­gne­ront la mélan­co­lie (même lorsque je ne serai plus là) autant que le tam­bour de Zisca pou­vait faire fuir ses enne­mis. Que je puisse cepen­dant adres­ser ici un conseil à mon lec­teur, pré­sent ou futur, qui serait lui-même atteint de mélan­co­lie : qu’il ne lise pas les symp­tômes ou les pro­nos­tics du trai­té qui suit,…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Si vous exa­mi­nez le reste de la même manière, vous ver­rez que les royaumes et les pro­vinces sont mélan­co­liques, que les cités et les familles, toutes créa­tures, végé­tales, sen­sibles ou rai­son­nables, que toutes les espèces, sectes, ères, condi­tions sont désaccordées […]…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Jamais il n’y a eu autant de sujets risibles qu’aujourd’hui, jamais autant de fous ni d’insensés. Actuellement, il n’y aurait pas assez d’un Démocrite pour accom­plir sa tâche, qui est de rire ; nous avons désor­mais besoin d’un Démocrite pour rire de Démocrite […]…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    En conclu­sion, puisqu’il est avé­ré que le monde entier est mélan­co­lique, ou fou, qu’il est idiot, tout comme cha­cun des membres qui le com­posent, ma tâche est main­te­nant ter­mi­née, et j’estime avoir suf­fi­sam­ment illus­tré mon pro­pos ini­tial. Je n’ai à pré­sent plus rien à dire. His sanam men­tem Democritus –[Démocrite leur sou­haite de deve­nir sains d’esprit, et je ne peux que leur sou­hai­ter, ain­si qu’à moi-même, un bon méde­cin, et à nous tous un esprit meilleur. Et bien que, pour les rai­sons sus­men­tion­nées, j’eusse juste cause d’aborder ce sujet, afin de mettre au jour ces formes spé­ci­fiques de délire, afin…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Faites donc vos objec­tions et ergo­tez autant que vous vou­drez, je me défen­drai de tout der­rière le bou­clier de Démocrite, son remède gué­ri­ra tout, où et à quelque moment que vous frap­piez. Democritus dixit – Démocrite répon­dra. Ceci fut écrit par un esprit léger, dans une période fes­tive, durant nos Saturnales ou fêtes de Dionysos, dans ces moments, selon Macrobe, nul­lum liber­ta­ti per­icu­lum est – [où il n’y avait pas de dan­ger à agir libre­ment et où les ser­vi­teurs de la Rome antique avaient le loi­sir de faire et de dire tout ce qu’ils vou­laient. Quant à moi, c’est alors…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Si un homme s’offense, qu’il jette le gant, je n’en ai cure. Je ne te dois rien (lec­teur), je n’attends de toi aucune faveur, je suis indé­pen­dant, je n’ai pas peur. Non, je me rétracte, ce n’est pas vrai, cela me touche, j’ai peur, je confesse ma faute, je recon­nais ma très grave offense : Motos praes­tat –[Apaisons d’abord la mer agi­tée, je suis allé trop loin, j’ai par­lé sot­te­ment et trop vite, de manière mal­avi­sée, absurde, j’ai fait l’anatomie de ma propre folie. Et voi­là que, sou­dai­ne­ment, j’ai l’impression de m’éveiller comme après un rêve ; j’ai eu une crise de délire,…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    La soli­tude volon­taire est sou­vent com­pagne de Mélancolie : telle une sirène, un aiguillon ou un sphinx, elle vous entraîne dou­ce­ment vers ce gouffre sans retour. Le Pois la désigne comme une cause pre­mière. Au com­men­ce­ment, il est fort agréable aux tem­pé­ra­ments mélan­co­liques de res­ter au lit des jours entiers et de gar­der la chambre, de se pro­me­ner soli­taires dans un bos­quet désert entre un bois et une pièce d’eau ou au bord d’un ruis­seau, ou encore de médi­ter sur le sujet char­mant et plai­sant qui sau­ra le mieux les tou­cher ; ama­bi­lis insa­nia –[aimable folie et men­tis gra­tis­si­mus error –[erreur des…

  • Robert Burton ⋅ Anatomie de la mélancolie

    Le monde entier pour­rait être entiè­re­ment remo­de­lé si les puis­sances d’en haut le trou­vaient oppor­tun, et retour­né sur l’envers comme meules de foin pen­dant la mois­son, de haut en bas ou de bas en haut : comme nous retour­nons les pommes sur elles-mêmes devant le feu, ain­si le monde tourne sur son axe ; ce qui est actuel­le­ment sous le Pôle se retrou­ve­rait sous la ligne de l’équinoxe, et ce qui est en zone tor­ride bas­cu­le­rait dans le cercle arc­tique ou antarc­tique, pour être à tour de rôle réchauf­fé par le Soleil ; ou s’il y a une infi­ni­té de mondes, et que…