Ami lecteur, je présume que tu seras très curieux de savoir quel est cet acteur dont l’outrecuidance, sous le masque grotesque ou sérieux, le fait parader sur la scène du monde tout en s’arrogeant le nom d’un autre – d’où il vient, pour quels motifs, et pour dire quoi. Néanmoins, pour citer Sénèque, primum si noluero – [D’abord, je ne répondrai que si je le souhaite ; qui peut me contraindre ? je suis né libre, et puis choisir de parler ou non : qui me contraindra ? Si l’on me presse, je répliquerai aussi vivement que l’Égyptien de Plutarque au curieux qui cherchait…
Je ne suis pas resté oisif, et, bien que théologien, turbine raptus ingenii – [entraîné par le tournoiement de mon esprit, comme dirait Scaliger, j’ai eu grand désir (incapable d’atteindre la moindre compétence en rien) d’avoir des clartés de tout, aliquis in omnibus – [une sommité dans toutes les sciences en général, une nullité dans l’une ou l’autre en particulier, ce que Platon recommande et, à sa suite, Juste Lipse approuve et préconise en ces termes : de graver dans tout esprit curieux qu’il ne faut s’asservir à aucune science particulière ni ne s’attarder sur aucun sujet, comme tant le font,…
Si quiconque trouve à redire à la matière ou à la manière dont je traite mon sujet, et m’en demande raison, j’en alléguerai plus d’une. J’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie. Il n’y a pas plus grande cause de mélancolie que l’oisiveté, pas de meilleur remède que l’activité, selon Rhazès : et bien que stultus labor – [ce soit un sot labeur que de s’occuper à des sottises, cependant le divin Sénèque vous dira qu’il vaut mieux aliud agere – [faire n’importe quoi plutôt que rien, œuvrer sans profit plutôt que de ne rien faire. Je me suis donc…
Et quant aux autres fautes qu’on m’opposerait, barbarismes, parler dorique, style improvisé, tautologies, imitation servile, rhapsodies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sottises, dévidés à l’avenant, sans art, invention ni jugement, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, grossier, extravagant, absurde, insolent, sans discrétion ni composition, mal digéré, vain, vulgaire, sans intérêt, sec et ennuyeux, j’avoue tout cela (c’est en partie voulu). Lecteur, tu ne peux pas avoir de moi une plus piètre idée que moi-même. Rien ici ne vaut la peine d’être lu, j’y consens, je te prie de ne pas perdre ton temps à…
De même qu’une rivière coule, parfois précipitée et rapide, puis lente et lourde ; ici directe, là per ambages – [par des détours, flot profond qui s’amenuise, d’abord boueux, devenant clair, large devenant étroit ; ainsi coule mon style, d’abord sérieux puis léger, d’abord comique puis satirique ; ici plus élaboré, là plus négligé, selon le sujet que j’aborde ou l’humeur du moment.…
Si nous nous querellions, qu’y gagnerions-nous ? Des ennuis et des torts pour nous-mêmes, des quolibets venant des autres. Si l’on me montre mon erreur, je céderai aux arguments, je l’amenderai. Si quis bonis moribus – [si j’ai dit quoi que ce soit de contraire aux bonnes mœurs, ou à la vérité qu’expriment les textes sacrés ou profanes, disons que ce n’est pas de moi. En attendant, je demande une critique bienveillante de toutes les fautes par omission, par défauts de transitions, pléonasmes, tautologies (encore que Sénèque m’y autorise : numquam nimis dicitur – [on ne répète jamais assez ce qu’on a…
Et, comme le grand capitaine Zisca voulait qu’après sa mort on fît un tambour de sa peau, parce qu’il pensait qu’à son seul bruit ses ennemis s’enfuiraient, je ne doute point que les lignes qui suivent, lorsqu’elles seront lues en lecture publique ou privée plus tard, éloigneront la mélancolie (même lorsque je ne serai plus là) autant que le tambour de Zisca pouvait faire fuir ses ennemis. Que je puisse cependant adresser ici un conseil à mon lecteur, présent ou futur, qui serait lui-même atteint de mélancolie : qu’il ne lise pas les symptômes ou les pronostics du traité qui suit,…
Si vous examinez le reste de la même manière, vous verrez que les royaumes et les provinces sont mélancoliques, que les cités et les familles, toutes créatures, végétales, sensibles ou raisonnables, que toutes les espèces, sectes, ères, conditions sont désaccordées […]…
Jamais il n’y a eu autant de sujets risibles qu’aujourd’hui, jamais autant de fous ni d’insensés. Actuellement, il n’y aurait pas assez d’un Démocrite pour accomplir sa tâche, qui est de rire ; nous avons désormais besoin d’un Démocrite pour rire de Démocrite […]…
En conclusion, puisqu’il est avéré que le monde entier est mélancolique, ou fou, qu’il est idiot, tout comme chacun des membres qui le composent, ma tâche est maintenant terminée, et j’estime avoir suffisamment illustré mon propos initial. Je n’ai à présent plus rien à dire. His sanam mentem Democritus –[Démocrite leur souhaite de devenir sains d’esprit, et je ne peux que leur souhaiter, ainsi qu’à moi-même, un bon médecin, et à nous tous un esprit meilleur. Et bien que, pour les raisons susmentionnées, j’eusse juste cause d’aborder ce sujet, afin de mettre au jour ces formes spécifiques de délire, afin…
Faites donc vos objections et ergotez autant que vous voudrez, je me défendrai de tout derrière le bouclier de Démocrite, son remède guérira tout, où et à quelque moment que vous frappiez. Democritus dixit – Démocrite répondra. Ceci fut écrit par un esprit léger, dans une période festive, durant nos Saturnales ou fêtes de Dionysos, dans ces moments, selon Macrobe, nullum libertati periculum est – [où il n’y avait pas de danger à agir librement et où les serviteurs de la Rome antique avaient le loisir de faire et de dire tout ce qu’ils voulaient. Quant à moi, c’est alors…
Si un homme s’offense, qu’il jette le gant, je n’en ai cure. Je ne te dois rien (lecteur), je n’attends de toi aucune faveur, je suis indépendant, je n’ai pas peur. Non, je me rétracte, ce n’est pas vrai, cela me touche, j’ai peur, je confesse ma faute, je reconnais ma très grave offense : Motos praestat –[Apaisons d’abord la mer agitée, je suis allé trop loin, j’ai parlé sottement et trop vite, de manière malavisée, absurde, j’ai fait l’anatomie de ma propre folie. Et voilà que, soudainement, j’ai l’impression de m’éveiller comme après un rêve ; j’ai eu une crise de délire,…
La solitude volontaire est souvent compagne de Mélancolie : telle une sirène, un aiguillon ou un sphinx, elle vous entraîne doucement vers ce gouffre sans retour. Le Pois la désigne comme une cause première. Au commencement, il est fort agréable aux tempéraments mélancoliques de rester au lit des jours entiers et de garder la chambre, de se promener solitaires dans un bosquet désert entre un bois et une pièce d’eau ou au bord d’un ruisseau, ou encore de méditer sur le sujet charmant et plaisant qui saura le mieux les toucher ; amabilis insania –[aimable folie et mentis gratissimus error –[erreur des…
Le monde entier pourrait être entièrement remodelé si les puissances d’en haut le trouvaient opportun, et retourné sur l’envers comme meules de foin pendant la moisson, de haut en bas ou de bas en haut : comme nous retournons les pommes sur elles-mêmes devant le feu, ainsi le monde tourne sur son axe ; ce qui est actuellement sous le Pôle se retrouverait sous la ligne de l’équinoxe, et ce qui est en zone torride basculerait dans le cercle arctique ou antarctique, pour être à tour de rôle réchauffé par le Soleil ; ou s’il y a une infinité de mondes, et que…