• Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien 31 12 17

    [L’homme du XVIe] est coin­cé dans le sort com­mun. Appelé Chacun (un nom qui tra­hit l’absence de nom), cet anti-héros est donc aus­si Personne, Nemo, tout comme l’Everyman anglais devient Nobody, ou le Jedermann alle­mand Niemand. Il est tou­jours l’autre, pri­vé de res­pon­sa­bi­li­tés propres et de pro­prié­tés par­ti­cu­lières qui limitent un chez-soi (la mort efface toutes les différences).…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Laissant de côté le « petit nombre » des « pen­seurs » et des « artistes » capables de méta­mor­pho­ser le tra­vail en plai­sir par la subli­ma­tion, quit­tant donc ces « rares élus » qui dési­gnent pour­tant la place où son texte s’élabore, il passe contrat avec « l’homme ordi­naire » et marie son dis­cours à la foule dont le des­tin com­mun est d’être leur­rée, frus­trée, contrainte au labeur, sou­mise donc à la loi de la trom­pe­rie et au tra­vail de la mort. Ce contrat, ana­logue à celui que l’histoire de Michelet passe avec « le Peuple » qui jamais pour­tant n’y par­le­ra, semble devoir per­mettre à la théo­rie de s’étendre à…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Dans le conte phi­lo­so­phique qu’est Malaise dans la civi­li­sa­tion, l’homme ordi­naire, c’est le locu­teur. Il est dans le dis­cours le point de jonc­tion entre le savant et le com­mun – le retour de l’autre (tous et per­sonne) dans la place qui s’en était soi­gneu­se­ment dis­tin­guée. Une fois de plus, il y trace le débor­de­ment de la spé­cia­li­té par la bana­li­té, et la recon­duc­tion du savoir à son pré­sup­po­sé géné­ral : de sérieux, je ne sais rien. Je suis comme tout le monde.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Depuis que la scien­ti­fi­ci­té s’est don­né des lieux propres et appro­priables par des pro­jets ration­nels capables de poser déri­soi­re­ment leurs pro­cé­dures, leurs objets for­mels et les condi­tions de leur fal­si­fi­ca­tion, depuis qu’elle s’est fon­dée comme une plu­ra­li­té de champs limi­tés et dis­tincts, en somme depuis qu’elle n’est plus de type théo­lo­gique, elle a consti­tué le tout comme son reste, et ce reste est deve­nu ce que nous appe­lons la culture. Ce cli­vage orga­nise la moder­ni­té. Il la découpe en insu­la­ri­tés scien­ti­fiques domi­nantes sur un fond de « résis­tances » pra­tiques et de sym­bo­li­sa­tions irré­duc­tibles à de la pen­sée. Même si l’ambition de…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    C’est vrai que l’expert pro­li­fère dans cette socié­té, au point d’en deve­nir la figure géné­ra­li­sée, dis­ten­due entre l’exigence d’une crois­sante spé­cia­li­sa­tion et celle d’une com­mu­ni­ca­tion d’autant plus néces­saire. Il efface (et d’une cer­taine façon il rem­place) le phi­lo­sophe, hier spé­cia­liste de l’universel. Mais sa réus­site n’est pas tel­le­ment spec­ta­cu­laire. La loi pro­duc­ti­viste d’une assi­gna­tion (condi­tion d’une effi­ca­ci­té) et la loi sociale d’une cir­cu­la­tion (forme de l’échange) se contre­disent en lui. […] Faute de pou­voir s’en tenir à ce qu’il sait, l’expert se pro­nonce au titre de la place que sa spé­cia­li­té lui a value. Par là il s’inscrit et il…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Nous sommes sou­mis, quoique non iden­ti­fiés, au lan­gage ordi­naire. Comme dans la nef des fous, nous sommes embar­qués, sans pos­si­bi­li­té de sur­vol ni de tota­li­sa­tion. C’est la « prose du monde » dont par­lait Merleau-Ponty. Elle englobe tout dis­cours, même si les expé­riences humaines ne se réduisent pas à ce qu’elle peut en dire. Les scien­ti­fi­ci­tés se per­mettent de l’oublier pour s’autoriser à en trai­ter. Ni les uns ni les autres, sous cet aspect, ne touchent la ques­tion phi­lo­so­phique, sans cesse ré-ouverte par cet « élan » qui « pousse l’homme à buter contre les limites du lan­gage » (an die Grenze der Sprache anzu­ren­nen). Wittgenstein…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    [Wittgenstein doit beau­coup] à la tra­di­tion phi­lo­so­phique qu’il a connue à Cambridge. [… Celle ‑ci] s’était fixée sur les « manières de par­ler » (ways of spea­king) du lan­gage quo­ti­dien (ordi­na­ry or eve­ry­day lan­guage) au point que Austin avait pour pro­gramme de « tra­quer les minu­ties du lan­gage ordi­naire » et pour répu­ta­tion d’être « l’évangéliste du lan­gage ordi­naire » (TLS, 16 nov. 1973). Plusieurs rai­sons en étaient don­nées, qui nous concernent aus­si : 1. les manières de par­ler usuelles n’ont pas d’équivalences dans les dis­cours phi­lo­so­phiques et elles n’y sont pas tra­duc­tibles parce qu’il y a plus de choses en elle que dans ces dis­cours ; 2.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien ⋅ citant Wittgenstein

    « Lorsque nous fai­sons de la phi­lo­so­phie nous sommes comme des sau­vages, des hommes pri­mi­tifs qui, enten­dant la façon de s’exprimer d’hommes civi­li­sés, en font une fausse interprétation »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Là, tou­jours, les forts gagnent et les mots trompent – expé­rience qui rejoin­drait le constat d’un Maghrébin syn­di­ca­liste à Billancourt : « Nous sommes tou­jours niqués »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Une manière d’utiliser des sys­tèmes impo­sés consti­tue la résis­tance à la loi his­to­rique d’un état de fait et à ses légi­ti­ma­tions dog­ma­tiques. Une pra­tique de l’ordre bâti par d’autres en redis­tri­bue l’espace ; elle y crée au moins du jeu, pour des manœuvres entre forces inégales et pour des repères uto­piques. Là se mani­fes­te­rait l’opacité de la culture « popu­laire » – la roche noire qui s’oppose à l’assimilation. Ce qui s’y appelle « sagesse » (sabe­do­ria) se défi­nit comme un stra­ta­gème (tram­po­li­na­gem, qu’un jeu de mots asso­cie à l’acrobatie du sal­tim­banque et à son art de sau­ter sur le trem­plin, tram­po­lim) et comme « fourberie »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Les jeux spé­ci­fiques de chaque socié­té : ces opé­ra­tions dis­jonc­tives (pro­duc­trices d’événements qui dif­fé­ren­cient) donnent lieu à des espaces où des coups se pro­por­tionnent à des situa­tions. Depuis le jeu d’échecs, forme aris­to­cra­tique d’un « art de la guerre » venu de Chine et entré par les Arabes dans l’Occident médié­val où il consti­tua l’essentiel de la culture dans les manoirs, jusqu’à la belote, le loto ou le scrabble, les jeux for­mulent (et for­ma­lisent déjà) les règles orga­ni­sa­trices de coups et consti­tuent aus­si une mémoire (un sto­ckage et une clas­si­fi­ca­tion) de sché­mas d’actions arti­cu­lant des répar­ties à des occa­sions. Ils exercent cette fonction…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    L’usage doit donc être ana­ly­sé pour lui-même. Les modèles ne manquent pas, sur­tout en ce qui concerne la langue, ter­rain pri­vi­lé­gié pour le repé­rage des for­ma­li­tés propres à ces pra­tiques. Giblert Ryle, repre­nant la dis­tinc­tion saus­su­rienne entre la « langue » et (un sys­tème) et la « parole » (un acte), com­pa­rait la pre­mière à un capi­tal et la seconde aux opé­ra­tions qu’il per­met : d’un côté, un stock ; de l’autre, de affaires et des usages. Dans le cas de la consom­ma­tion, on pour­rait presque dire que la pro­duc­tion four­nit le capi­tal et que les uti­li­sa­teurs, comme des loca­taires, acquièrent le droit de faire des…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Producteurs mécon­nus, poètes de leurs affaires, inven­teurs de sen­tiers dans les jungles de la ratio­na­li­té fonc­tion­na­liste, les consom­ma­teurs pro­duisent quelque chose qui a la figure des « lignes d’erre » dont parle Deligny. Ils tracent des « tra­jec­toires indé­ter­mi­nées », appa­rem­ment insen­sées parce qu’elles ne sont pas cohé­rentes avec l’espace bâti, écrit et pré­fa­bri­qué où elles se déplacent. Ce sont phrases impré­vi­sibles dans un lieu ordon­né par les tech­niques orga­ni­sa­trices de sys­tèmes. Bien qu’elles aient pour maté­riel les voca­bu­laires des langues reçues (celui de la télé, du jour­nal, du super­mar­ché ou des dis­po­si­tions urba­nis­tiques), bien qu’elles res­tent enca­drées par des syn­taxes pres­crites (modes temporels…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Habiter, cir­cu­ler, par­ler, lire, faire le mar­ché ou la cui­sine, ces acti­vi­tés semblent cor­res­pondre aux carac­té­ris­tiques des ruses et des sur­prises tac­tiques : bons tours du « faible » dans l’ordre éta­bli par le « fort », art de faire des coups dans le champ de l’autre, astuce de chas­seurs, mobi­li­tés manœu­vrières et poly­morphes, trou­vailles jubi­la­toires, poé­tiques et guerrières.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Les pra­tiques quo­ti­diennes relèvent d’un vaste ensemble, dif­fi­cile à déli­mi­ter et qu’à titre pro­vi­soire on peut dési­gner comme celui des pro­cé­dures. Ce sont des sché­mas d’opérations, et des mani­pu­la­tions tech­niques. À par­tir de quelques ana­lyses récentes et fon­da­men­tales (Foucault, Bourdieu, Vernant et Detienne, etc.) il est pos­sible, sinon de les défi­nir, du moins d’en pré­ci­ser le fonc­tion­ne­ment rela­ti­ve­ment au dis­cours (ou à « l’idéologie », comme dit Foucault), à l’acquis (l’habitus de Bourdieu) et à cette forme du temps qu’est l’occasion (le kai­ros dont parlent Vernant et Detienne). Manières de repé­rer une tech­ni­ci­té d’un type par­ti­cu­lier, en même temps que d’en situer…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    L’usage du terme « stra­té­gie » n’est pas moins limi­té. Il est jus­ti­fié par le fait que les pra­tiques donnent une réponse adé­quate aux conjonc­tures. Mais Bourdieu répète en même temps qu’il ne s’agit pas stra­té­gies à pro­pre­ment par­ler : il n’y a pas de choix entre plu­sieurs pos­sibles, donc pas d’« inten­tion stra­té­gique » ; il n’y a pas intro­duc­tion de cor­rec­tifs dus à une meilleure infor­ma­tion, donc pas « le moindre cal­cul » ; il n’y a pas pré­vi­sion, mais seule­ment un « monde pré­su­mé » comme la répé­ti­tion du pas­sé. En somme, « c’est parce que les sujets ne savent pas, à pro­pre­ment par­ler, ce qu’ils font, que ce…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Même lorsque l’idéologie médi­cale s’inverse len­te­ment, au début du XIXe siècle, lorsque, majo­ri­tai­re­ment, une thé­ra­peu­tique d’extractions (le mal est un sur­croît – quelque chose de plus ou de trop – qu’il faut enle­ver du corps par la sai­gnée, la purge, etc.) est rem­pla­cée par une thé­ra­peu­tique d’adjonctions (le mal est un manque, un défi­cit, qu’il faut sup­pléer par des drogues, des sou­tiens, etc.), l’appareillage de l’outilité conti­nue à exer­cer son rôle d’écrire sur le corps le nou­veau texte du savoir social au lieu de l’ancien, tout comme la herse de la Colonie péni­ten­tiaire [de Kafka, ndr] reste iden­tique, même si…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Une cré­di­bi­li­té du dis­cours est d’abord ce qui fait mar­cher des croyants. Elle pro­duit des pra­ti­quants. Faire croire, c’est faire faire. Mais par une curieuse cir­cu­la­ri­té, la capa­ci­té de faire mar­cher – d’écrire et de machi­ner les corps – est pré­ci­sé­ment ce qui fait croire. Parce que la loi est déjà appli­quée avec et sur des corps, « incar­née » en des pra­tiques phy­siques, elle peut s’en accré­di­ter et faire croire qu’elle parle au nom du « réel ». Elle se rend fiable en disant : « Ce texte vous est dic­té par la Réalité même ». On croit ce qu’on sup­pose réel, mais ce « réel » est…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    [La rhé­to­rique] pré­ten­dait faire de la parole ce qui joue sur le vou­loir de l’autre, éta­blit des adhé­sions et des contrats, coor­donne ou modi­fie des pra­tiques sociales, et donc façonne l’histoire. Elle a été peu à peu reje­tée des champs scien­ti­fiques. Et ce n’est pas un hasard si elle se retrouve du côté où pros­pèrent des légen­daires, et si Freud la res­taure dans les régions exi­lées et impro­duc­tives du rêve ou un « par­ler » incons­cient fait retour. Cette divi­sion, déjà si mar­quée au XVIIIe siècle, dans l’opposition crois­sante entre les tech­niques (ou les sciences) et l’opéra, ou, plus spé­ci­fi­que­ment, dans la…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    En géné­ral, cette image du « public » ne s’affiche pas. Elle n’habite pas moins la pré­ten­tion qu’ont les « pro­duc­teurs » d’informer une popu­la­tion, c’est-à-dire de « don­ner forme » aux pra­tiques sociales. Les pro­tes­ta­tions mêmes contre la vulgarisation/vulgarité des médias relèvent sou­vent d’une pré­ten­tion péda­go­gique ana­logue ; por­tée à croire ses propres modèles cultu­rels néces­saires au peuple en vue ‘une édu­ca­tion des esprits et d’une élé­va­tion des cœurs, l’élite émue par le « bas niveau » des canards ou de la télé pos­tule tou­jours que le public est mode­lé par les pro­duits qu’on lui impose. C’est là se méprendre sur l’acte de « consom­mer ». On sup­pose qu’« assi­mi­ler » signifie…

  • Michel de Certeau ⋅ Radioscopie ⋅ ca. 9:00

    Une des choses qui m’a tou­jours parues essen­tielles à ces expé­riences mys­tiques, c’est jus­te­ment leur volon­té de récu­ser l’exception, l’extase, le moment excep­tion­nel, qui est effec­ti­ve­ment un moment néces­saire dans l’expérience mys­tique, mais qui doit être dépas­sé pour ren­trer dans le quo­ti­dien, dans le banal, dans « la vie com­mune ». Le réel étant jus­te­ment l’acceptation d’une limite d’un tra­vail par­ti­cu­lier et, au fond, plus essen­tiel­le­ment, de la mort.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Le sens « lit­té­ral », pro­duit d’une élite sociale Des ana­lyses qui suivent l’actualité liseuse en ses détours, dérives à tra­vers la page, méta­mor­phoses et ana­mor­phoses du texte par l’œil voya­geur, envols ima­gi­naires ou médi­ta­tifs à par­tir de quelques mots, enjam­be­ments d’espaces sur les sur­faces mili­tai­re­ment ran­gées de l’écrit, danses éphé­mères, il res­sort au moins, en pre­mière approche, qu’on ne sau­rait main­te­nir la par­ti­tion qui sépare de la lec­ture le texte lisible (livre, image, etc.). Qu’il s’agisse d’un jour­nal ou de Proust, le texte n’a de signi­fi­ca­tion que par ses lec­teurs ; il change avec eux ; il s’ordonne selon des codes de perception…