Et depuis qu’il a compris qu’à chaque fois qu’il déconne suffisamment, on lui demande de recopier, au futur et sous une forme négative, la connerie commise, mon plan choisit très scrupuleusement ses façons de déconner afin de recopier des conneries qu’il juge suffisamment intéressantes pour être recopiées. C’est à ce moment-là seulement, après tout, qu’on lui demande d’écrire. C’est quand il sait qu’on l’obligera à retranscrire consciencieusement ce qu’il ne devait pas faire (voir à reprendre, mot à mot, ce qu’il ne devait pas dire) qu’il trouve la motivation suffisante pour aboutir à quelques conneries qui en valent la peine.…
Un de ces jours où je suis très petit, on s’arrête une nuit de vacances dans cette maison que je ne connais pas, une sorte de chalet désaffecté, ouvert à l’endroit des arbres. Je veux dormir mais le lit est bordé d’une manière si rigoureuse qu’il m’est impossible de le défaire tout seul. Quelqu’un m’aide. Les draps froids, tirés, presque infinis m’aplatissent et, soudain, je sors, par la force des choses, de mon habitude d’être en boule. Je tends les bras, j’étire les jambes, le cou : je suis pour la première fois pris dans cette forme d’extension de la pâte…
En ce moment je cherche pour mes vieux jours une méthode qui me permettrait de passer en douceur du futur au conditionnel. On raconte qu’au cours de la deuxième année de son règne, Nabuchodonosor a fait quelques rêves troublants qui ont agité son esprit et rendu son sommeil capricieux. Il convoque les ensorceleurs, mages, astrologues, devins et enchanteurs du coin pour qu’ils l’aident, et leur dit : — J’ai rêvé un rêve, et mon esprit s’est troublé du désir de comprendre ce rêve. Après une phrase de déférence qui souhaite au roi de vivre longtemps, voire éternellement, les enchanteurs lui répondent : — Raconte…
Vous pouvez, bien sûr, éclaircir vos mobiles. Vous pouvez même vous montrer capable de formuler vos rêves les plus secrets. Vous pouvez repérer, une à une, les raisons qui vous font agir, celles qui vous retiennent d’en faire plus, tirer les conséquences de vos urgences et de vos empêchements. Vous pouvez aussi vous entraîner à voir en vous comme à travers une eau claire et calme. Mais tous ces efforts de transparence ne vous éviteront pas de rencontrer des gens qui auront à cœur de vous empêcher de les réaliser et qui remueront constamment la surface de vous-mêmes pour créer…
Il nous est tous un jour arrivé de recevoir un petit tas de reproches et de n’en accepter qu’un seul, même pas le plus terrible, surtout pas le plus aiguisé, pour pouvoir lui apporter une franche et subtile objection et, finalement, ne pas retenir la moindre leçon de ces griefs.…
Que celles et ceux d’entre vous qui font de la bicyclette se rappellent leurs débuts. Vous êtes sur la route. Vous vous cramponnez à votre guidon dans la crainte de tomber. Avec l’enthousiasme des commencements, vous oscillez entre le trop plein d’élan et l’appréhension des changements d’allures qui presque toujours vous déséquilibrent. Alors que le vélo va déjà trop vite, vous avez le sentiment diffus qu’en arrêtant de pédaler ou en freinant, vous risqueriez de perdre le peu d’équilibre que vous donne la vitesse acquise. Et tout à coup, vous apercevez un simple petit caillou, en plein milieu du chemin…
Mais que vous viviez toute la course sur le registre du traquenard ou sur celui de la bonne leçon, vous êtes, de toute manière, en train de la conclure violemment.…
À force de multiplier les tons, les intonations, les rythmes, les silences, les accentuations, les timbres, les modulations et les régimes de conviction, en accélérant le rythme jusqu’à au moins quinze ou seize répétitions simultanées, vous-même ne sera plus qu’une sorte de fantoche de vous-même facile à répéter.…
Remarquez plutôt comme ces lacets, ces circonvolutions vous permettent de respirer le monde dans toute sa gamme d’aléas superfétatoires, légers, sympathiques et polluants. Sans doute aurez-vous quelquefois le sentiment de ne pas mériter tout ceci : ce n’est que le début.…