• Christophe Hanna ⋅ Sociographies 24 01 26

    Au lieu de voir l’œuvre lit­té­raire comme une boîte noire dont il fau­drait élu­ci­der la méca­nique active (poé­tique, rhé­to­rique) sur l’individu, j’ai pré­fé­ré cher­cher à voir dans l’écriture lit­té­raire les signes par­fois impli­cites adres­sés au col­lec­tif qui fait exis­ter cette œuvre et que je nomme, m’inspirant de John Dewey, son « public » : non seule­ment ses lec­teurs et lec­trices, mais tout l’écosystème des acteurs ins­ti­tu­tion­nels (édi­trices, cor­rec­teurs, médias, profs, etc.) sans les­quels les lec­teurs et lec­trices n’auraient pas même accès à l’œuvre écrite.…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Un public qui se nécrose est avant tout un public qui dis­pa­raît en tant que para­mètre poé­tique. Les formes d’action de ses membres, qua­si auto­ma­ti­sées, se natu­ra­lisent aux yeux de l’écrivain et du lec­to­rat. Certains actes d’écriture, au lieu d’être envi­sa­gés comme des options qui engagent le public d’une manière spé­ci­fique, « vont de soi » et ne sont plus consi­dé­rés comme signi­fi­ca­tifs. Les inven­tions for­melles semblent alors des jeux super­fi­ciels ou académiques.…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Voilà donc les pre­miers traits carac­té­ris­tiques de ce que j’ai déci­dé d’examiner sous le nom de socio­gra­phies. Il s’agit de pra­tiques qui n’introduisent pas tou­jours de forts écarts sty­lis­tiques ou for­mels par rap­port à une norme lit­té­raire interne, mais qui se déve­loppent en débor­dant vers d’autres espaces, qui ne cherchent pas à tou­cher un plus large lec­to­rat en affec­tant une langue d’enter­tain­ment. Leur logique ou leur prag­ma­tique ne sont pas celles du choc ni de la séduc­tion des masses, elles consistent à chan­ger la façon dont leur public agit pour les faire exis­ter. Elles peuvent alors être com­prises comme des…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    La poé­tique clas­sique tente d’analyser ce que les écri­tures lit­té­raires font au lec­to­rat (igno­rant leur public comme une don­née poé­tique non per­ti­nente). Celle qui, à mon sens, nous manque encore serait une poé­tique capable d’analyser com­ment les écri­tures font des publics et les trans­forment, c’est-à-dire s’implémentent dans l’espace social en sus­ci­tant des formes nou­velles d’interactions.…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Transposer « une forme artis­tique » dans un « cadre » qui lui est étran­ger, en pré­ten­dant vou­loir en mesure la « force », est une opé­ra­tion vide de sens : elle entraîne la déna­tu­ra­tion de l’objet dont elle cherche à éva­luer la puis­sance. Ce type de mani­pu­la­tion, en effet, consiste tou­jours à réi­fier l’œuvre en la rédui­sant à une de ses par­ties, tenues arbi­trai­re­ment pour sa forme imma­nente.…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    On peut encore sou­li­gner à quel point une telle vision de l’art et de la lit­té­ra­ture nous aveugle sur l’ordinaire de leur fonc­tion­ne­ment, en atti­rant toute notre atten­tion sur des évé­ne­ments excep­tion­nels qu’elle sur­va­lo­rise. La plu­part des ama­teurs d’art, des lec­teurs, des cri­tiques disent sans ambages que la grande majo­ri­té des œuvres qu’ils observent, qu’ils lisent ne par­vient guère à déclen­cher chez eux la moindre expé­rience esthé­tique digne de ce nom.…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Les tex­tos que l’auteur [Manuel Joseph] échange au cours d’épisodes de sa vie sen­ti­men­tale, les mails qu’il rédige avec ses col­la­bo­ra­teurs pour fina­li­ser ses inter­ven­tions, jusqu’à ce texte « Synaptic chick », au départ pré­sen­té pour être publié dans un cata­logue d’exposition et fina­le­ment écar­té, tout cela consti­tue le maté­riau dans lequel l’écriture des Baisestioles effec­tue comme un carot­tage médio­lo­gique, per­çant la matière com­mu­ni­ca­tion­nelle, des couches les plus pri­vées aux plus publiques. La média­sphère n’est plus conçue comme un espace pola­ri­sé d’émetteurs-récepteurs, les uns pou­vant trom­per, influen­cer les autres, lar­ge­ment réduits à un rôle de consom­ma­tion pas­sive. Elle est sai­sie comme une…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Les concep­tions de la lit­té­ra­ture qui pré­valent, non seule­ment celles ensei­gnées, mais aus­si celles incrus­tées dans nos réflexes men­taux, défi­nissent les objets poé­tiques comme des objets ver­baux a prio­ri por­teurs de qua­li­tés dis­tinc­tives et appré­ciables d’abord pour cette rai­son. Le texte poé­tique, donc, avant même qu’on ait sta­tué sur la fonc­tion, est atten­du comme un com­plexe de qua­li­tés par­ti­cu­lières qui le dis­tinguent des usages com­muns, sans autre valeur que celle de dire ce qu’ils ont à dire. De Boileau à Roubaud (en pas­sant par Hugo, Ponge ou Barthes), se per­çoit, mal­gré l’intense diver­si­té des recon­cep­tions, une même logique de définition,…

  • Christophe Hanna ⋅ Sociographies

    Par « défi­ni­tion qua­li­ta­tives », je désigne cet ensemble de théo­ries qui carac­té­risent la poé­sie comme expres­sion pos­sé­dant a prio­ri un cer­tain nombre de traits par­ti­cu­liers essen­tiels, for­mels ou séman­tiques, par­fois prag­ma­tiques, grâce auquel il serait pos­sible de l’identifier : « pen­sée par images », « hési­ta­tion pro­lon­gée entre le son et le sens », « pri­mau­té de la vision », « accent mis sur la sub­stance du mes­sage », « lan­gage qui dit ce qu’il dit en le disant », etc. Leur mul­ti­pli­ca­tion est consi­dé­rée comme le signe même de la moder­ni­té poé­tique : l’éclatement d’une poé­sie qui s’affirme comme recherche inces­sante de ce qu’elle peut-être. […] Mais il suf­fit d’assister, par exemple,…