Au lieu de voir l’œuvre littéraire comme une boîte noire dont il faudrait élucider la mécanique active (poétique, rhétorique) sur l’individu, j’ai préféré chercher à voir dans l’écriture littéraire les signes parfois implicites adressés au collectif qui fait exister cette œuvre et que je nomme, m’inspirant de John Dewey, son « public » : non seulement ses lecteurs et lectrices, mais tout l’écosystème des acteurs institutionnels (éditrices, correcteurs, médias, profs, etc.) sans lesquels les lecteurs et lectrices n’auraient pas même accès à l’œuvre écrite.…
Un public qui se nécrose est avant tout un public qui disparaît en tant que paramètre poétique. Les formes d’action de ses membres, quasi automatisées, se naturalisent aux yeux de l’écrivain et du lectorat. Certains actes d’écriture, au lieu d’être envisagés comme des options qui engagent le public d’une manière spécifique, « vont de soi » et ne sont plus considérés comme significatifs. Les inventions formelles semblent alors des jeux superficiels ou académiques.…
Voilà donc les premiers traits caractéristiques de ce que j’ai décidé d’examiner sous le nom de sociographies. Il s’agit de pratiques qui n’introduisent pas toujours de forts écarts stylistiques ou formels par rapport à une norme littéraire interne, mais qui se développent en débordant vers d’autres espaces, qui ne cherchent pas à toucher un plus large lectorat en affectant une langue d’entertainment. Leur logique ou leur pragmatique ne sont pas celles du choc ni de la séduction des masses, elles consistent à changer la façon dont leur public agit pour les faire exister. Elles peuvent alors être comprises comme des…
La poétique classique tente d’analyser ce que les écritures littéraires font au lectorat (ignorant leur public comme une donnée poétique non pertinente). Celle qui, à mon sens, nous manque encore serait une poétique capable d’analyser comment les écritures font des publics et les transforment, c’est-à-dire s’implémentent dans l’espace social en suscitant des formes nouvelles d’interactions.…
Transposer « une forme artistique » dans un « cadre » qui lui est étranger, en prétendant vouloir en mesure la « force », est une opération vide de sens : elle entraîne la dénaturation de l’objet dont elle cherche à évaluer la puissance. Ce type de manipulation, en effet, consiste toujours à réifier l’œuvre en la réduisant à une de ses parties, tenues arbitrairement pour sa forme immanente.…
On peut encore souligner à quel point une telle vision de l’art et de la littérature nous aveugle sur l’ordinaire de leur fonctionnement, en attirant toute notre attention sur des événements exceptionnels qu’elle survalorise. La plupart des amateurs d’art, des lecteurs, des critiques disent sans ambages que la grande majorité des œuvres qu’ils observent, qu’ils lisent ne parvient guère à déclencher chez eux la moindre expérience esthétique digne de ce nom.…
Les textos que l’auteur [Manuel Joseph] échange au cours d’épisodes de sa vie sentimentale, les mails qu’il rédige avec ses collaborateurs pour finaliser ses interventions, jusqu’à ce texte « Synaptic chick », au départ présenté pour être publié dans un catalogue d’exposition et finalement écarté, tout cela constitue le matériau dans lequel l’écriture des Baisestioles effectue comme un carottage médiologique, perçant la matière communicationnelle, des couches les plus privées aux plus publiques. La médiasphère n’est plus conçue comme un espace polarisé d’émetteurs-récepteurs, les uns pouvant tromper, influencer les autres, largement réduits à un rôle de consommation passive. Elle est saisie comme une…
Les conceptions de la littérature qui prévalent, non seulement celles enseignées, mais aussi celles incrustées dans nos réflexes mentaux, définissent les objets poétiques comme des objets verbaux a priori porteurs de qualités distinctives et appréciables d’abord pour cette raison. Le texte poétique, donc, avant même qu’on ait statué sur la fonction, est attendu comme un complexe de qualités particulières qui le distinguent des usages communs, sans autre valeur que celle de dire ce qu’ils ont à dire. De Boileau à Roubaud (en passant par Hugo, Ponge ou Barthes), se perçoit, malgré l’intense diversité des reconceptions, une même logique de définition,…
Par « définition qualitatives », je désigne cet ensemble de théories qui caractérisent la poésie comme expression possédant a priori un certain nombre de traits particuliers essentiels, formels ou sémantiques, parfois pragmatiques, grâce auquel il serait possible de l’identifier : « pensée par images », « hésitation prolongée entre le son et le sens », « primauté de la vision », « accent mis sur la substance du message », « langage qui dit ce qu’il dit en le disant », etc. Leur multiplication est considérée comme le signe même de la modernité poétique : l’éclatement d’une poésie qui s’affirme comme recherche incessante de ce qu’elle peut-être. […] Mais il suffit d’assister, par exemple,…