• Emmanuel Hocquard ⋅ « Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » ⋅ ma haie 19 01 16

    Pour échap­per à la moro­si­té ambiante, on va pui­ser, dans le voca­bu­laire, des mots-refuges pour dorer la pilule. À ce compte-là, pour­quoi ne pas dire onde pour eau, vais­seau pour bateau, cour­roux pour colère, nues pour nuages, flots pour mer, ondée pour averse, fra­grance pour odeur, des­trier pour che­val, orée pour bord, appas pour charme, des­sein pour pro­jet, etc. Bref, tout ce maquillage idéa­liste qui rend la cam­pagne si jolie aux yeux des bour­geois en mal de poé­sie. Toute cette hypo­cri­sie contre laquelle s’étaient déjà bat­tus les Baudelaire et Flaubert d’autrefois. Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clairement…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Cette his­toire est la mienne (petit dic­tion­naire auto­bio­gra­phique de l’élégie) » ⋅ ma haie

    Une liste – une liste de courses, par exemple – a géné­ra­le­ment l’aspect d’une bande ver­ti­cale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quel­conque. L’idée de bande est ins­crite dans le mot. Bande à part, pour­rait-on dire, la liste est en marge du lan­gage arti­cu­lé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conju­gués. Parfois des infi­ni­tifs (pas­ser chez le cor­don­nier), rare­ment des articles, peu d’adjectifs, pas de ponc­tua­tion, pas d’adverbes ni de pré­po­si­tions. Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « La biblio­thèque de Trieste » ⋅ ma haie

    J’ai connu autre­fois à Tanger un per­son­nage sym­pa­thique et fan­tasque qui pra­ti­quait le métier peu com­mun de ren­floueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait nau­frage, il était le pre­mier à pro­po­ser ses ser­vices aux arma­teurs et aux com­pa­gnies d’assurance. Son tra­vail était lucra­tif mais déli­cat. Il exi­geait sur­tout de la célé­ri­té car si l’on tarde à repê­cher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ven­touse. Il n’est dès lors plus pos­sible de l’en arra­cher. Un jour, sans doute, ce per­son­nage esti­ma-t-il qu’il était…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » ⋅ Ma haie 06 09 20

    Tu fais de poé­tique et de joli des valeurs. Des valeurs affec­tives, esthé­tiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clai­re­ment comme des impasses du lan­gage et une regres­sion de la pen­sée. Ce serait, en lit­té­ra­ture, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « La biblio­thèque de Trieste » ⋅ ma haie 19 01 16

    Il existe aujourd’hui en France, comme par­tout ailleurs, toutes sortes de poètes, comme il existe toutes sortes de gens. Les uns, qui s’apparentent aux poli­ti­ciens, écrivent une poé­sie aux accents poé­tiques immé­dia­te­ment iden­ti­fiables. Parmi eux il en est de bons, de moins bons et de fran­che­ment détes­tables. Mais ils ont ceci en com­mun que la poé­sie semble être pour eux l’expression d’une essence trans­cen­dante, per­ma­nente et uni­ver­selle, comme me l’expliqua un jour, à Iowa City, un écri­vain hin­dou de trente-deux ans qui venait de publier son soixan­tième roman à suc­cès et qui célé­brait dans ses vers la Beauté, la Nature…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ Cette his­toire est la mienne (petit dic­tion­naire auto­bio­gra­phique de l’élégie)

    Le trem­ble­ment de terre de Lisbonne, en 1755, avait dété­rio­ré plu­sieurs pan­neaux allé­go­riques en azu­lei­jos qui décorent la ter­rasse du palais de la Frontera. Notamment celui qui repré­sente l’Astronomie. Un cer­taine nombre de car­reaux du bas avaient été des­cel­lés et étaient tom­bés par terre. Un maçon « idiot », qui n’avait pas accès à la repré­sen­ta­tion, les avait recol­lés à la hâte (comme il convient d’ailleurs de le faire pour ne pas fra­gi­li­ser davan­tage l’ensemble), mais n’importe com­ment, sans s’être sou­cié de la cohé­rence du décor d’origine. De sorte que, depuis cette res­tau­ra­tion sau­vage et dis­con­ti­nue, l’Anatomie a les pieds dans un…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ Avant 03 10 20

    On pense pour­tant géné­ra­le­ment que ce sont les mots qui sont por­teurs de sens. Une table n’est pas une chèvre. Sans doute. Mais pris iso­lé­ment, le mot table et le mot chèvre n’ont pas de sens par eux-mêmes. On peut traire une chèvre ou se mettre à table. Les chances de traire une table ou de se mettre à chèvre sont inexis­tantes. Se mettre en quête du sens d’un mot est une entre­prise incer­taine. Seule la tau­to­lo­gie répond plei­ne­ment à l’interrogation. Une table est une table. Une chèvre est une chèvre. Mais la tau­to­lo­gie n’éclaire en rien le sens de…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Le pont suspendu » ⋅ Un pri­vé à Tanger 29 09 20

    Cette autre parole, qui se détourne avec inso­lence du conte­nu de la culture, n’en uti­lise pas moins les mots et la syn­taxe du dis­cours cultu­rel. Comment pour­rait-il en être autre­ment ? Et, du même coup, com­ment peut-elle échap­per à son orbite ? Par ce pro­cé­dé très simple et très redou­table, bien connu des poètes et des astro­nautes, qui consiste tout bon­ne­ment à la prendre de vitesse.…