• Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli 09 06 26

    « Nous ne sommes pas des chré­tiens, disent-ils ; le Christ s’est arrê­té à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur lan­gage, homme – et ce pro­verbe que j’ai enten­du répé­ter si sou­vent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression déso­lée d’un com­plexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chré­tiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas consi­dé­rés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, dia­bo­lique ou angé­lique, parce que nous devons subir le monde des chré­tiens, au-delà de l’horizon, et en supporter…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Donna Caterina était une femme active et pleine d’imagination. C’était la vraie maî­tresse du pays. Beaucoup plus intel­li­gente que son frère, et plus volon­taire, elle savait pou­voir faire de lui ce qu’elle vou­lait pour­vu qu’elle lui lais­sât l’apparence de l’autorité. Ce qu’étaient le fas­cio et le fas­cisme, cela ne l’intéressait pas, et elle l’ignorait. Pour elle, être secré­taire du fas­cio, c’était un moyen comme un autre de commander.…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Les sei­gneurs étaient tous ins­crits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pen­saient autre­ment, et cela uni­que­ment parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sen­taient, eux, natu­rel­le­ment, par­tie de ce pou­voir. Pour la rai­son oppo­sée, aucun des pay­sans n’était ins­crit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient ins­crits à tout autre par­ti poli­tique. Ils n’étaient pas fas­cistes, ils n’auraient pas été non plus libé­raux, ni socia­listes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regar­daient pas, elles appar­te­naient à un autre monde et n’avaient aucun…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    La mai­son où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent par­ties les parentes du confi­na­to de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule mai­son confor­table du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et main­te­nant que l’église s’était écrou­lée dans le ravin, elle res­tait la der­nière au bord du pré­ci­pice. Elle se com­po­sait de trois pièces en enfi­lade. D’une ruelle laté­rale à droite de la route prin­ci­pale, on entrait dans la cui­sine, celle-ci don­nait sur une deuxième chambre où je pla­çai le lit puis on…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une néces­si­té ou à un désir violent : et cet usage aus­si se réduit pra­ti­que­ment à une for­ma­li­té : mais la for­ma­li­té est res­pec­tée. Cependant la cam­pagne est vaste, les occa­sions nom­breuses et il ne manque pas de vieilles entre­met­teuses ni de jeunes filles com­plai­santes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des ani­maux sau­vages. Elles ne pensent qu’à l’amour phy­sique et avec le plus grand natu­rel ; elles en parlent avec une liber­té et une sim­pli­ci­té de lan­gage éton­nantes. Dans la rue elles vous regardent en des­sous de leurs…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Le dra­gon, à ce qu’on me racon­ta, habi­tait une grotte près du fleuve et dévo­rait les pay­sans, empoi­son­nait les terres de son haleine empes­tée, enle­vait les filles, détrui­sait les récoltes. La vie était deve­nue impos­sible à Sant’Arcangelo. Les pay­sans avaient cher­ché à se défendre, mais ils étaient désar­més devant la puis­sance infer­nale du monstre. Réduits au déses­poir, contraints à se dis­per­ser dans les mon­tagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de deman­der secours au plus puis­sant sei­gneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano. Le prince vint tout en armes, sur son che­val, se ren­dit à la grotte du…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Les mai­sons des pay­sans sont toutes sem­blables, faites d’une seule pièce qui sert de cui­sine, de chambre à cou­cher, et, presque tou­jours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la mai­son, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoi­co ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à man­ger avec un peu de bois mort rap­por­té chaque jour des champs ; les murs et le pla­fond sont noir­cis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entiè­re­ment occu­pée par l’énorme lit, beau­coup plus grand qu’un lit conjugal…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Tant de peuples se sont suc­cé­dé sur ces terres que l’on trouve vrai­ment des objets par­tout où on laboure. Des vases anciens, des sta­tuettes, des mon­naies sur­gissent au soleil, sous la bêche, de quelque tombe ancienne. Don Luigino en pos­sé­dait, qu’il avait trou­vés dans un de ses champs, du côté du Sauro, des mon­naies cor­ro­dées – je ne pus éta­blir si elles étaient grecques ou romaines – et quelques vases noirs, sans des­sins, de forme très élé­gante. De tré­sors de bri­gands, j’en vis un moi-même, plu­tôt modeste à vrai dire. Le menui­sier Casala, qui l’avait trou­vé par hasard, me le mon­tra. Un…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Dans cette oisi­ve­té du sen­ti­ment, lourde de ques­tions sans réponse, par­mi ce soli­taire ennui zodia­cal arri­va ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y ter­mi­ner des tableaux à condi­tion que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gen­darmes char­gés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais com­plè­te­ment oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre trans­fé­ré à Gagliano, j’avais envoyé un télé­gramme à Matera où je deman­dais la per­mis­sion de dif­fé­rer mon départ d’une dizaine…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    La pas­sa­tel­la est le jeu le plus répan­du ici : c’est le jeu des pay­sans. Les jours de fête, dans les longues soi­rées d’hiver, ils se retrouvent dans des caves pour jouer à ce jeu. Mais sou­vent il finit mal : sinon à coups de cou­teau, comme ce jour-là, du moins en dis­putes et en que­relles. La pas­sa­tel­la est, plu­tôt qu’un jeu, un tour­noi d’éloquence, où se donnent libre cours, en des joutes ver­bales inter­mi­nables, toutes les ran­cunes, les haines et les reven­di­ca­tions refou­lées. Une brève par­tie de cartes déter­mine le vain­queur qui est le roi de la pas­sa­tel­la et son adjoint.…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    La neige blo­quait les routes, les jour­naux et le cour­rier n’arrivaient plus ; le vil­lage, île entre les ravins, avait per­du tout contact avec la terre ferme. Les jours n’étaient que simple alter­nance de nuages et de soleil ; la nou­velle année gisait, immo­bile, comme un tronc d’arbre endor­mi. Dans la mono­to­nie des heures, il n’y a place ni pour la mémoire ni pour l’espoir ; pas­sé et futur sont deux étangs morts. Tout le « demain », jusqu’à la fin des temps, ten­dait à deve­nir pour moi ce vague « crai » pay­san, fait de patience vide, en dehors de l’histoire et du temps. Que le…

  • Carlo Levi ⋅ Le Christ s’est arrêté à Eboli

    Déjà le train nous empor­tait loin de la capi­tale, vers le Sud. Il fai­sait nuit, et je ne par­ve­nais pas à m’endormir. Assis sur la dure ban­quette, je repen­sais à ces der­niers jours, à ce sen­ti­ment de déta­che­ment que j’avais éprou­vé et à la totale incom­pré­hen­sion des gens qui s’occupaient de poli­tique pour la vie de ces pays vers les­quels je me hâtais. Tous m’avaient deman­dé des nou­velles du Midi, et à tous j’avais racon­té ce que j’avais vu, et bien qu’ils m’eussent tous écou­té avec inté­rêt, rares étaient ceux qui m’avaient paru com­prendre ce que je disais. C’étaient des…