« Nous ne sommes pas des chrétiens, disent-ils ; le Christ s’est arrêté à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur langage, homme – et ce proverbe que j’ai entendu répéter si souvent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression désolée d’un complexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chrétiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas considérés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, diabolique ou angélique, parce que nous devons subir le monde des chrétiens, au-delà de l’horizon, et en supporter…
Donna Caterina était une femme active et pleine d’imagination. C’était la vraie maîtresse du pays. Beaucoup plus intelligente que son frère, et plus volontaire, elle savait pouvoir faire de lui ce qu’elle voulait pourvu qu’elle lui laissât l’apparence de l’autorité. Ce qu’étaient le fascio et le fascisme, cela ne l’intéressait pas, et elle l’ignorait. Pour elle, être secrétaire du fascio, c’était un moyen comme un autre de commander.…
Les seigneurs étaient tous inscrits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pensaient autrement, et cela uniquement parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sentaient, eux, naturellement, partie de ce pouvoir. Pour la raison opposée, aucun des paysans n’était inscrit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient inscrits à tout autre parti politique. Ils n’étaient pas fascistes, ils n’auraient pas été non plus libéraux, ni socialistes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regardaient pas, elles appartenaient à un autre monde et n’avaient aucun…
La maison où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent parties les parentes du confinato de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule maison confortable du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et maintenant que l’église s’était écroulée dans le ravin, elle restait la dernière au bord du précipice. Elle se composait de trois pièces en enfilade. D’une ruelle latérale à droite de la route principale, on entrait dans la cuisine, celle-ci donnait sur une deuxième chambre où je plaçai le lit puis on…
Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une nécessité ou à un désir violent : et cet usage aussi se réduit pratiquement à une formalité : mais la formalité est respectée. Cependant la campagne est vaste, les occasions nombreuses et il ne manque pas de vieilles entremetteuses ni de jeunes filles complaisantes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des animaux sauvages. Elles ne pensent qu’à l’amour physique et avec le plus grand naturel ; elles en parlent avec une liberté et une simplicité de langage étonnantes. Dans la rue elles vous regardent en dessous de leurs…
Le dragon, à ce qu’on me raconta, habitait une grotte près du fleuve et dévorait les paysans, empoisonnait les terres de son haleine empestée, enlevait les filles, détruisait les récoltes. La vie était devenue impossible à Sant’Arcangelo. Les paysans avaient cherché à se défendre, mais ils étaient désarmés devant la puissance infernale du monstre. Réduits au désespoir, contraints à se disperser dans les montagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de demander secours au plus puissant seigneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano. Le prince vint tout en armes, sur son cheval, se rendit à la grotte du…
Les maisons des paysans sont toutes semblables, faites d’une seule pièce qui sert de cuisine, de chambre à coucher, et, presque toujours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la maison, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoico ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à manger avec un peu de bois mort rapporté chaque jour des champs ; les murs et le plafond sont noircis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entièrement occupée par l’énorme lit, beaucoup plus grand qu’un lit conjugal…
Tant de peuples se sont succédé sur ces terres que l’on trouve vraiment des objets partout où on laboure. Des vases anciens, des statuettes, des monnaies surgissent au soleil, sous la bêche, de quelque tombe ancienne. Don Luigino en possédait, qu’il avait trouvés dans un de ses champs, du côté du Sauro, des monnaies corrodées – je ne pus établir si elles étaient grecques ou romaines – et quelques vases noirs, sans dessins, de forme très élégante. De trésors de brigands, j’en vis un moi-même, plutôt modeste à vrai dire. Le menuisier Casala, qui l’avait trouvé par hasard, me le montra. Un…
Dans cette oisiveté du sentiment, lourde de questions sans réponse, parmi ce solitaire ennui zodiacal arriva ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y terminer des tableaux à condition que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gendarmes chargés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais complètement oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre transféré à Gagliano, j’avais envoyé un télégramme à Matera où je demandais la permission de différer mon départ d’une dizaine…
La passatella est le jeu le plus répandu ici : c’est le jeu des paysans. Les jours de fête, dans les longues soirées d’hiver, ils se retrouvent dans des caves pour jouer à ce jeu. Mais souvent il finit mal : sinon à coups de couteau, comme ce jour-là, du moins en disputes et en querelles. La passatella est, plutôt qu’un jeu, un tournoi d’éloquence, où se donnent libre cours, en des joutes verbales interminables, toutes les rancunes, les haines et les revendications refoulées. Une brève partie de cartes détermine le vainqueur qui est le roi de la passatella et son adjoint.…
La neige bloquait les routes, les journaux et le courrier n’arrivaient plus ; le village, île entre les ravins, avait perdu tout contact avec la terre ferme. Les jours n’étaient que simple alternance de nuages et de soleil ; la nouvelle année gisait, immobile, comme un tronc d’arbre endormi. Dans la monotonie des heures, il n’y a place ni pour la mémoire ni pour l’espoir ; passé et futur sont deux étangs morts. Tout le « demain », jusqu’à la fin des temps, tendait à devenir pour moi ce vague « crai » paysan, fait de patience vide, en dehors de l’histoire et du temps. Que le…
Déjà le train nous emportait loin de la capitale, vers le Sud. Il faisait nuit, et je ne parvenais pas à m’endormir. Assis sur la dure banquette, je repensais à ces derniers jours, à ce sentiment de détachement que j’avais éprouvé et à la totale incompréhension des gens qui s’occupaient de politique pour la vie de ces pays vers lesquels je me hâtais. Tous m’avaient demandé des nouvelles du Midi, et à tous j’avais raconté ce que j’avais vu, et bien qu’ils m’eussent tous écouté avec intérêt, rares étaient ceux qui m’avaient paru comprendre ce que je disais. C’étaient des…