• Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia » 23 01 17

    Enquêter sur le concept de « sujet », de subiec­tum, ren­voie à celui de « sub­stance » puis, de fil en aiguille, à celui d’« hypo­stase » et de sup­po­si­tum. On se rend ain­si pro­gres­si­ve­ment compte qu’il y a un lien à tra­vailler entre la pro­blé­ma­tique phi­lo­so­phique du sujet et la pro­blé­ma­tique théo­lo­gique de l’hypostase, qu’il faut suivre les varia­tions et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les chan­ge­ments de langue, les tra­duc­tions (le latin sup­po­si­tum qui tra­duit le grec hupo­sta­sis est et n’est pas syno­nyme de subiec­tum), les allers et retours entre disciplines.…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    J’ai depuis long­temps renon­cé au fait que quelque chose (idée, concept, pro­blème) « vien­drait de » quelque chose d’autre ou d’antérieur : c’est là une vision, me semble-t-il, sim­pliste. Je pense plu­tôt qu’une même struc­ture de pro­blèmes et de ques­tion­ne­ments (une même épis­té­mè, au sens, pour le coup, fou­cal­dien du terme) sub­siste en se défor­mant petit à petit, cer­taines places étant inves­ties par de nou­veaux acteurs, d’autres se met­tant à fonc­tion­ner ensemble, alors que ce n’était pas le cas aupa­ra­vant, etc.…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    l’archéologie arti­cule l’étude des struc­tures à une forme d’ensemble de type nar­ra­tif qui induit un récit dans la longue durée, au sens de Fernand Braudel. L’une de mes ambi­tions avec cette méthode archéo­lo­gique (et en par­ti­cu­lier avec mon Archéologie du sujet) est d’introduire le long cours en his­toire de la phi­lo­so­phie. Il s’agit donc de déga­ger des struc­tures pour les nar­ra­ti­vi­ser, d’où cette notion d’intrigue que je reprends à Paul Veyne. Comme tout autre his­to­rien, l’historien de la phi­lo­so­phie « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à tra­vers un champ évé­ne­men­tiel objec­tif « divi­sible à l’infini » : il ne peut…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    Les puzzles sus­ci­tés par la théo­rie lockéenne de l’identité per­son­nelle, notam­ment l’hypothèse de deux per­sonnes habi­tant un même corps (iden­ti­té syn­chro­nique) ou d’une même per­sonne habi­tant deux corps dif­fé­rents (iden­ti­té dia­chro­nique) pré­sentent la même struc­ture argu­men­ta­tive que les ques­tions médié­vales sur le bap­tême des sia­mois. L’archéologie du sujet fouille une archive où, sur la longue durée, Martin Scribler, le roman écrit à quatre mains (au moins), par Arbuthnot, Pope et Swift contre Locke, coexiste avec les quo­dli­bets de Jean Peckham ou d’Henri de Gand rédi­gés contre Thomas d’Aquin et Averroès. Un des plai­sirs de l’intrigue sur la longue durée est…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    J’entends par attri­bu­ti­visme* toute doc­trine qui fait des actes et des états men­taux des pro­prié­tés attri­bués à un sujet défi­ni comme ego. Cette posi­tion, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la per­sonne comme « terme de bar­reau », foren­sic term), est donc très dif­fé­rente de l’attributivisme en son sens clas­sique tel que je l’évoquais juste aupa­ra­vant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pen­sées, appa­raît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aus­si chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un fran­cis­cain de la…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet 18 06 17

    Le pré­sent volume, consa­cré à la condi­tion du sujet, traite donc à la fois de ses infor­tunes et de ses pros­pé­ri­tés. D’un côté, disons dans une cer­taine tra­di­tion post­lo­ckéeenne, la recon­nais­sance de la néces­si­té d’un sujet des pen­sées et des actions creuse le lit de la per­sonne ; rem­pla­cé par la per­sonne, le sujet ne sur­vit, sous son propre nom, que comme ins­tru­ment d’analyse logique, balayé onto­lo­gi­que­ment en même temps que la sub­stance. Le triomphe de la per­sonne n’est cepen­dant pas total ou, plu­tôt, celui de l’hypostase (tri­ni­taire) sur le sujet (aris­to­té­li­cien) ne passe pas par la seule exal­ta­tion de la…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Une autre manière de lire, concur­rente, dans tous les sens du terme, puisque c’est de cette concur­rence, deve­nue concours, que résulte en par­tie ce que j’ai appe­lé dans Naissance du sujet le « chiasme de l’agence » (p. 50), est d’y voir la per­sonne s’emparer des insignes du sujet, en le vidant, lit­té­ra­le­ment, de sa sub­stance. Si l’on peut pen­ser la fonc­tion sujet sans la sub­stan­tia­li­té, si l’on peut se pas­ser de la sub­stance comme cau­tion onto­lo­gique de la pos­si­bi­li­té de « nous-même », de my own, si l’on peut se pas­ser de la sub­stance comme hypo­stase du moi, on peut aus­si bien se…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    L’homme n’est pas le sujet : le sup­pôt auquel s’attribuent ses actions est soit la per­sonne, soit son âme. La place du sujet dans ce dis­po­si­tif est mar­quée à l’endroit du « sup­pôt », d’où pro­cèdent les actions : c’est celle d’une fonc­tion. La seule ques­tion que pose [Pierre-Sylvain] Régis est de savoir qui en est le véri­table titu­laire dans l’homme : la per­sonne ou l’âme. Sa thèse propre sup­pose l’équation théo­lo­gique : per­sonne = sup­pôt (= hypo­stase). […] S’agissant de l’homme, le sujet est soit per­sonne soit âme, il n’est pas encore Je, Ich, ego, Self. Subiectum et ego, sub­jec­ti­té et égoï­té (Ichheit) n’ont pas…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Le sujet d’inhésion est sujet d’inhérence pour des acci­dents. Pourchot le sub­di­vise en deux, sui­vant la dis­tinc­tion loin­tai­ne­ment héri­tée de l’ontologie por­ré­taine entre quod est (le ce qui est, la chose exis­tante) et quo est (ce par quoi une chose est ce qu’elle est) : (1.1) le sujet d’inhésion éloi­gné ou subiec­tum quod est le sup­po­si­tum, le sup­pôt, qui reçoit un acci­dent ou un mode par l’entremise d’un autre ; comme l’homme phi­lo­sophe reçoit la phi­lo­so­phie par l’intermédiaire de son esprit ; (1.2) le subiec­tum quo est le subiec­tum par l’intermédiaire duquel l’accident est reçu : dans l’exemple choi­si, l’esprit par rap­port à…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    C’est avec de « vieux termes » que nous pose­rons la thèse la plus géné­rale de cette nais­sance du sujet : notre pro­pos est de mon­trer que le « sujet » aris­to­té­li­cien est deve­nu le sujet-agent des modernes en deve­nant « sup­pôt » d’actes et d’opérations.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 28 08 17

    On sait aus­si qu’une thèse n’est pas un livre, c’est l’accomplissement lit­té­raire d’un rite de pas­sage, les minutes d’un pro­cès d’amphithéâtre dont la prin­ci­pale sin­gu­la­ri­té est qu’elles sont rédi­gées par l’accusé lui-même durant les années qui pré­cèdent son juge­ment. On sait aus­si qu’un livre peut naître d’une thèse : il suf­fit que le cou­pable efface les traces, qu’il par­vienne à maquiller la ser­vi­tude de son tra­vail en un libre diver­tis­se­ment ou, inver­se­ment, qu’il sache don­ner à l’intériorisation de la contrainte admi­nis­tra­tive la force sty­lis­tique de l’obligation intérieure.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Avec son sque­lette tor­tu­ré de ques­tions et d’articles, la somme donne une impres­sion de mor­cel­le­ment infi­ni – sin­gu­lière syn­thèse d’un savoir qui se com­pose en mul­ti­pliant les détails et les appen­dices, telle une mélo­die qui hési­te­rait entre cent thèmes direc­teurs et qui, en les essayant tous suc­ces­si­ve­ment, voire simul­ta­né­ment, fini­rait par empor­ter dans un fra­cas pitoyable le chef, les musi­ciens et tout l’auditorium. Avec ses sur­charges, ses pro­lon­ge­ments arti­fi­ciels, ses tâton­ne­ments et ses ânon­ne­ments qui emplissent le texte com­men­té d’une foule hasar­deuse de rap­pro­che­ments et de com­parses (qui semblent n’avoir là rien d’autre à faire que de com­plé­ter un tableau…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    À pro­pos des cal­cu­la­tores anglais :  En intro­dui­sant les notions de gran­deur inten­sive et de pro­por­tion dans le champ de la phy­sique, en mathé­ma­ti­sant les qua­li­tés, en sys­té­ma­ti­sant la pra­tique du rai­son­ne­ment ima­gi­naire – cette esquisse médié­vale de « l’expérience de pen­sée » – ils n’en ont pas moins, sans le vou­loir, puis­sam­ment contri­bué au déve­lop­pe­ment de la phi­lo­so­phie telle que nous l’entendons aujourd’hui.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    La confu­sion entre l’expérience (l’experimentum d’Aristote) et l’expérimentation est l’expression ultime de cette dérive. Ni Albert ni Frédéric ne sont les créa­teurs de la méthode expé­ri­men­tale. C’est au nom du concept aris­to­té­li­cien de l’expérience que l’empereur s’écarte d’Aristote. « Nous ne sui­vons pas en tout le prince des phi­lo­sophes, car il s’est rare­ment – pour ne pas dire jamais – per­son­nel­le­ment exer­cé à la chasse avec des oiseaux, alors que nous nous y sommes au contraire tou­jours com­plu et exer­cé. Au vrai, beau­coup de ce qu’il raconte dans son Livre des ani­maux, il dit lui-même que d’autres l’ont dit ain­si avant…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Si l’on doute qu’il y ait eu des phi­lo­sophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de phi­lo­so­phie. En rédui­sant le tra­vail intel­lec­tuel au com­men­taire de textes, et la liber­té de pen­sée aux jeux sté­riles de dis­putes cari­ca­tu­rées, l’historiographie d’inspiration huma­niste a désar­ti­cu­lé la phi­lo­so­phie médié­vale en deux sortes de vani­tés : le sérieux de la lec­tu­ra ; l’absence de sérieux de la disputatio.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Reprenant une défi­ni­tion, alors moderne, de la science, cou­ram­ment attes­tée dans le Paris des années 1250, Manfred sou­tient que le savoir ne pro­gresse que « dis­tri­bué ou répar­ti », en un mot : communiqué.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Métaphore, mais au sens pré­cis de « trans­fert de légitimité »…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    La vio­lence de la lettre est ici maxi­male : un mani­feste s’affiche dans un tra­vail de cache.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    il appar­tien­dra à cha­cun de défi­nir pour lui-même le par­ti qu’il doit prendre face à des obs­tacles épis­té­mo­lo­giques pri­vés que sont les impe­di­men­ta feli­ci­ta­tis, autre­ment dit le sexe, la nour­ri­ture, la bois­son : amo­vere, detrun­care, sive regu­lare – tout arrê­ter, éla­guer, ou régler. La véri­té phi­lo­so­phique de l’ascétisme est la tem­pé­rance, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’équilibre ».…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Pour le phi­lo­sophe aris­to­té­li­cien, la pre­mière règle de l’éthique n’est pas le choix de la « médio­cri­té », fut-elle « dorée », mais celui de la mesure [réfé­rence à l’aurea medio­cri­tas d’Horace, ndr]. Le ver­tueux doit « pro­duire en tout des actions mesu­rées ». C’est là la place de la tem­pé­rance. Réciproquement, celui qui s’abstient de tout plai­sir, celui qui fuit devant eux, sans excep­tion aucune, sombre dans l’hébétude « tel un rustre ». « De telles gens se ren­con­trant rare­ment », Aristote explique qu’ils n’ont pas reçu de nom. Il en pro­pose donc un : « Appelons-les, dit-il, des insen­sibles. » L’insensibilité, lit­té­ra­le­ment l’anesthésie (suit le mot grec, ndr), c’est-à-dire aus­si la…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    C’est en ren­dant le monde lui-même apo­cryphe que l’astrologie a conquis son rang de science universelle.…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction 09 09 17

    La thèse d’Alexandre est que les formes maté­rielles (enga­gées dans la matière) deviennent imma­té­rielles « quand elles sont connues sépa­ré­ment de la matière ». Cela ne veut pas dire que les abs­trac­tions (= les objets mathé­ma­tiques) sont des uni­ver­saux, mais que les uni­ver­saux et les abs­trac­tions sont des concepts pro­duits par une aphai­re­sis, i. e. par un acte de l’intellect consis­tant à conce­voir sépa­ré­ment (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’état sépa­ré (de la matière). Or, c’est bien là selon nous l’originalité d’Alexandre : elle ne consiste pas à inter­pré­ter les objets mathé­ma­tiques comme des uni­ver­saux, mais tout…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction

    Selon Sharples, l’abstraction porte donc sur l’universel qu’elle dégage (= libère) du par­ti­cu­lier, non sur le par­ti­cu­lier dont elle déga­ge­rait (= extrai­rait) l’universel : ce n’est pas une induc­tion allant du par­ti­cu­lier à l’universel, mais une abla­tion du par­ti­cu­lier qui laisse voir l’universel. L’idée est sédui­sante. Le registre du grec aphai­re­sis est, on l’a vu, plus large que celui de l””abstraction”, puisqu’il inclut aus­si l’idée de “retran­che­ment” ou de “néga­tion”. Selon ces accep­tions, on peut donc être ten­té de dire qu’il y a moins, chez Alexandre, induc­tion abs­trac­tive de l’universel à par­tir de par­ti­cu­liers que retran­che­ment des acci­dents accom­pa­gnant un universel…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction

    Berkeley se recon­naît « capable d’abstraire en un cer­tain sens ». Il dis­tingue donc deux sortes d’abstraction : l’abstraction authen­tique et la pseu­do-abs­trac­tion (celle qui, selon lui, pré­side chez Locke à la for­ma­tion des idées géné­rales abs­traites). Il y a abs­trac­tion authen­tique, « lorsque je consi­dère cer­taines par­ties ou qua­li­tés par­ti­cu­lières à part des autres, si mal­gré leur union en un objet, elles peuvent pour­tant exis­ter effec­ti­ve­ment de manière indé­pen­dante ». Il y a pseu­do-abs­trac­tion, lorsque je pré­tends « abs­traire l’une de l’autre ou me repré­sen­ter sépa­ré­ment des qua­li­tés qui ne pour­raient exis­ter sépa­ré­ment les unes des autres ». Le point de départ his­to­rial de cette distinction…

  • Alain de Libera ⋅ La Querelle des Universaux

    Il y a le stock d’énoncés dis­po­nibles à chaque moment de l’histoire, sur quoi le tra­vail du phi­lo­sophe s’exerce concrè­te­ment, qui défi­nit pour lui l’horizon du ques­tionn­nable. Au Moyen Age, ce champ d’énoncés dis­po­nibles a un nom tech­nique : ce sont les auc­to­ri­tates, les « auto­ri­tés », c’est-à-dire les pro­po­si­tions phi­lo­so­phiques consi­dé­rées comme ayant une valeur défi­ni­tion­nelle ou opé­ra­toire. Il faut les recen­ser, dif­fé­ren­cier les champs pro­duits par leurs mul­tiples com­bi­nai­sons et, le cas échéant, leurs phases de latence et de retour.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 12 09 17

    Dans l’imagination moderne, la repré­sen­ta­tion de la spi­ri­tua­li­té médié­vale emprunte lar­ge­ment au mor­bide. Ce ne sont par­tout que Melmoth gri­ma­çants, pré­di­ca­teurs faillis et confes­seurs obs­cènes que le désir arde et que la chair tra­hit ; les cou­vents sont comme des harems où des vierges alan­guies savourent les affres de l’attente sous le regard pesant de quelques femmes de tête. En somme, tous les spi­ri­tuels sont des « mys­tiques », et ce que « traite la mys­tique, c’est la ques­tion du corps ». Le corps jouis­sant de l’hystérique, la capa­ci­té et le lan­gage sym­bo­liques du corps fémi­nin comme « répon­dant d’une véri­té (insue) », tels sont les objets…

  • Alain de Libera ⋅ « Pensée médié­vale » ⋅ Encyclopæedia Universalis 13 09 17

    Contrairement à ce que sug­gère le mot d’ordre bona­ven­tu­rien de reduc­tione artium ad theo­lo­giam, l’interdépendance des dis­ci­plines, tout par­ti­cu­liè­re­ment des arts du lan­gage et de la théo­lo­gie, ne signi­fie pas que la logique médié­vale n’ait qu’une fonc­tion de « ser­vante » (phi­lo­so­phia ancil­la theo­lo­giae). Au vrai, la réflexion théo­lo­gique est si peu cou­pée de la séman­tique phi­lo­so­phique qu’elle fait même par­tie de son his­toire. On sait que l’un des prin­ci­paux apports des sum­mu­lae logi­cales du XIIIe siècle est d’offrir une des­crip­tion du fonc­tion­ne­ment séman­tique des termes caté­go­ré­ma­tiques pris dans des contextes pro­po­si­tion­nels variés. Cette démarche a été décrite comme une « approche contextuelle »…

  • Alain de Libera ⋅ « Introduction » ⋅ Histoire Épistémologie Langage

    Les Sommes de logique ne forment pas la tota­li­té du savoir médié­val sur le lan­gage et la logique. […] Le seule apport véri­table des Sommes est d’offrir une séman­tique des termes qui, à la fois, com­plète et fonde la théo­rie aris­to­té­li­cienne des prpo­si­tions, infé­rences et syl­lo­gismes. Cet apport se trouve concen­tré dans un cer­tains nombre de petits trai­tés ayant pour objet de défi­nir le fonc­tion­ne­ment séman­tique des termes caté­go­ré­ma­tiques pris dans des contextes pro­po­si­tion­nels variables. Cette démarche a été décrite comme une « approche contex­tuelle » par De Rijk (1962–1967). Elle résulte, pour une large part, d’une itne­rac­tion et d’une inter­pé­né­tra­tion de…

  • Alain de Libera ⋅ « Pensée médié­vale » ⋅ Encyclopæedia Universalis ⋅ [en ligne]

    Qu’est-ce que connaître pour un tech­ni­cien de l’approche pro­po­si­tion­nelle ? Tout acte de connais­sance est un acte pro­po­si­tion­nel, puisque toute connais­sance est un énon­cé sur le monde. Mais il y a dif­fé­rentes sortes de connais­sances : la connais­sance ordi­naire et la connais­sance scien­ti­fique. L’appréhension, la sai­sie, la per­cep­tion de la nature d’une chose, par exemple d’un homme en tant qu’homme, est à la fois un acte de connais­sance simple et un acte de simple connais­sance ; ce qu’Aristote appelle « la sai­sie des indi­vi­sibles ». La connais­sance véri­table com­mence lorsqu’il y a juge­ment déve­lop­pé, com­po­si­tion de notions, aper­cep­tion non plus d’une chose ou quid­di­té, mais…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je » 16 09 17

    Cependant, la pen­sée qui se déploie dans la Somme est aux prises avec elle-même : l’objection n’est pas la simple oppo­si­tion rhé­to­rique d’une anti­thèse à une thèse, c’est le res­sort d’un dyna­misme de l’interrogation expri­mant un effort de la pen­sée sur elle-même.…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je »

    Bien que les inso­lu­bi­lia trai­tés par les logi­ciens médié­vaux ne soit pas liés à la sui-réflexi­vi­té, la forme d’insoluble la plus connue est celle où l’énoncé de départ (posi­tum) d’une dis­pute obli­ga­tion­nelle est four­ni par une pro­po­si­tion signi­fiant sa propre faus­se­té, tel le « Menteur » : Ego dico fal­sum (« Je dis [le] faux »). L’importance prise par la pro­blé­ma­tique du « Menteur », dans l’historiographie des inso­lu­bi­lia s’explique par l’intérêt que lui ont por­té les pre­miers tra­vaux de C. Pierce et de B. Russell, mais il est cer­tain qu’elle ne reflète qu’une par­tie des ques­tions médié­vales. Les prin­ci­pales solu­tions du « Menteur » pro­po­sées du XIIe au XVe siècle…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je » 17 09 17

    La phy­sique de Grosseteste est une cos­mo­go­nie nou­velle, d’intention scien­ti­fique et non plus sym­bo­lique ou allé­go­rique, don­nant une expli­ca­tion de l’engendrement des sphères (sphae­rae lucis) et de la pro­duc­tion du réel exclu­si­ve­ment fon­dée sur la matière et la lumière, forme de tous les corps, avec ses deux pro­prié­tés fon­da­men­tales – l’autodiffusion ou mul­ti­pli­ca­tion de soi et la pro­pa­ga­tion ins­tan­ta­née. […] La cos­mo­go­nie de Grosseteste, qui fait de la lumière (dis­tin­guée en lumière-source – lux – et lumière éma­née – lumen) le prin­cipe d’explication phy­sique de toute la nature, va, pour plu­sieurs décen­nies, por­ter l’optique – la « pers­pec­tive » – au rang de paradigme…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale

    Défini comme pro­ces­sus d’actualisation sus­cep­tible d’être envi­sa­gé de manière « for­melle », comme l”  »enté­lé­chie de ce qui est en puis­sance en tant qu’il est en puis­sance » (d’après Phys., 201a, 10–11), « maté­rielle », comme l”  »acte d’une chose qui est en puis­sance, quand on la prend dans l’entéléchie qu’elle pos­sède en tant qu’elle est en acte, non en elle-même mais comme mobile » (d’après 201a, 28–29), ou « com­plète », comme l’actualité simul­ta­née d’un agent – le moteur a quo, cause effi­ciente et finale du mou­ve­ment et d’un patient, le mobile in quo, siège ou sujet du mou­ve­ment (200b, 31–82), le mou­ve­ment, tel que le conçoivent les com­men­ta­teurs d’Aristote, est considéré…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 » 08 04 18

    Foucault, les quatre moda­li­tés alè­thur­giques  : pro­phé­tique (des­ti­nal), sap­tien­tiel (onto­lo­gique), péda­go­gique (tech­nique), par­rê­sias­tique (éthique). Il me semble – c’est tout cas ce que j’ai essayé de vous mon­trer, même sché­ma­ti­que­ment – que, dans la culture grecque, à la fin du Ve siècle-début du IVe siècle, on peut repé­rer bien répar­tis en une sorte de rec­tangle, ces quatre grands modes de véri­dic­tion : – celui du pro­phète et du des­tin, – celui de la sagesse et de l’être, – celui de l’enseignement et de la tekh­nê, – et celui de la par­rê­sia avec l’êthos. Mais si ces quatre moda­li­tés sont ain­si assez…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 »

    (Fiche De Libera 26 03 2018) : Foucault, Courage de la véri­té, p. 310 : les deux moda­li­tés du « dire-vrai » phi­lo­so­phique (post-socra­tique) 1) la moda­li­té pla­to­ni­cienne : elle accen­tue de façon très signi­fi­ca­tive l’importance et l’ampleur des mathê­ma­ta, qui donne à la connais­sance de soi la forme de la contem­pla­tion de soi par soi et de la recon­nais­sance onto­lo­gique de ce qui est l’âme en son être propre ; elle tend à éta­blir un double cli­vage : de l’âme et du corps ; du monde vrai et du monde des appa­rences. 2) la moda­li­té cynique : elle « réduit de façon aus­si stricte que pos­sible le domaine des mathêmata »,…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 »

    Slide De Libera (26 03 2018 – non pro­non­cé) 1.— Foucault recon­duit l’éloge de la « manière de vivre » comme spé­ci­fi­ci­té de la phi­lo­so­phie antique et le dis­cré­dit rela­tif du chris­tia­nisme médié­val dans le sché­ma phi­lo­so­phique et his­to­rio­gra­phique de P. Hadot, mar­qué notam­ment par la dis­so­cia­tion entre théo­lo­gie sco­las­tique et vie spi­ri­tuelle – qui pro­jette sur le monde uni­ver­si­taire cer­taine vision de la dif­fé­rence entre l’école et le cloître dans les siècles pré-uni­ver­si­taires. 2. — On peut, on doit révi­ser cette vision de l’université, qui exclut l’êthos aca­dé­mique (il y en a pour­tant un, tout comme il y a une vie…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 25 07 18

    Il faut le redire : avant de le céder à la grâce de l’hexamètre et au ton­nerre de la Parole, le Moyen Age intel­lec­tuel a d’abord été vain­cu par la raille­rie.[…] Un Rabelais, un Jean Luis Vivès, un Coluccio Salutati, un Luther ont, avec leurs inté­rêts propres, dit et fait la même chose. Le Moyen Age est sté­rile. Il est donc mort de rire et de colère, du rire des huma­nistes, de la colère des réfor­ma­teurs, avant de nous faire périr d’ennui.…

  • Alain de Libera ⋅ « Hugues Ripelin de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane 15 09 20

    Tout en s’appuyant sur la dis­tinc­tion dyo­ni­sienne des trois voies – néga­tion, émi­nence, cau­sa­li­té –, Hugues [Ripelin de Strasbourg] pro­pose une théo­rie de la contem­pla­tion fon­dée sur une noé­tique d’inspiration essen­tiel­le­ment augus­ti­nienne. Le nom que porte l’âme ne lui est pas essen­tiel mais, si l’on peut dire, extrin­sèque. C’est la diver­si­té de ses fonc­tions ou opé­ra­tions qui fait qu’elle est appe­lée ici « âme », là « mens », là encore « rai­son », « esprit », « sens » ou « mémoire ». Cette exté­rio­ri­té de la dési­gna­tion rap­pelle en un sens celle de Dieu lui-même, connu et nom­mé d’après ses effets. Hugues est ici très proche du motif avi­cen­no-alber­ti­nien, plus…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane

    La voie néga­tive s’entend comme pur­ga­tion, épu­ra­tion, cathar­sis du sym­bo­lisme, qu’il soit res­sem­blant ou dis­sem­blant. Les Saintes Écritures pro­posent une diver­si­té de sym­boles et de dési­gna­tions sym­bo­liques : « lion », « pierre », etc. Le tra­vail du théo­lo­gien, à la fois ana­go­gique et cathar­tique, consiste à moti­ver le signe en niant son adé­qua­tion. La voie néga­tive est donc cette démarche para­doxale qui per­met d’employer un terme au moment même où elle le nie : « Quand nous refu­sons (nega­mus) à Dieu les noms de « lion », de « pierre », disant qu’il n’est pas vrai­ment un lion ou une pierre – et pour­tant c’est ain­si qu’on l’appelle dans les…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane

    Les meilleures dési­gna­tion de Dieu ne sont donc ni les termes sym­bo­liques qui ne prennent sens qu’à être niés, ni les termes cau­saux qui dis­tinguent les effets plu­tôt qu’ils n’assignent la cause. Les meilleures dési­gna­tions sont celles qui, à la fois, posent quelque chose en le niant et nient quelque chose en le posant. Ce sont ces « affir­ma­tions par excès » (cum exces­su) qui sont en même temps des néga­tions par défaut, qui visent la sur­abon­dance de la cause dans le défaut de l’effet. Ces affir­ma­tions émi­nentes sont donc des néga­tions supé­rieures qui se trouvent au-delà même de l’opposition entre affir­mer et…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane

    L’univers ne serait pas meilleur si toutes choses y étaient égales. Il ne serait pas meilleur non plus sans maux oppo­sés aux biens. Ulrich reprend ici à nou­veau Augustin : Le monde est comme un poème, il y faut des anti­thèses. Il y faut le mal contre le bien, la mort contre la vie, « un contre un, deux contre deux ». Il y faut la gloire et l’ignominie.…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane

    La monar­chie dio­ny­sienne du Bien est donc fon­dée dans l’ontologie augus­ti­nienne. C’est l’unicité de l’Être qui garan­tit l’unicité du Bien : il n’y a pas de mal suprême, parce qu’il n’y a qu’un Être. Le mal ne donne rien parce qu’il n’est rien. Seul l’Être est Principe. L’indissociabilité de l’ontologie et de la théo­di­cée exprime la nature même de l’ordre de l’univers. L’ordre du monde est l’ordre de l’Être. Le néant est dans le monde sans en faire par­tie. Il n’y a qu’un seul être qui se pro­digue. Il n’y a qu’une seule lumière. Les ténèbres ne recèlent rien et n’ont…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane

    Ainsi donc, plus une forme est pure, plus elle a de lumière et plus elle est belle et donc par­ti­cipe de la « Beauté iné­nar­rable » de ce qui est essen­tiel­le­ment lumière. En revanche, plus une forme est « ombrée par la matière », plus elle est « dif­forme » ou « laide », ou si l’on pré­fère, moins elle est forme. L’intellect agent qui dépouille dans les corps la forme de la matière ramène donc la lumière à la Lumière. Il accom­plit ain­si la des­ti­née de la Lumière en accom­plis­sant sa nature même d’intellect.…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet 18 06 17

    Littéralement, la thèse leib­ni­zienne four­nit un cri­tère d’identification sub­jec­tive (hypo­sta­tique) de la per­sonne comme sujet-agent : uni­té d’hypostase dit uni­té d’action, uni­té du sujet agent ou agis­sant – sup­po­si­ta­li­té étant à sup­pôt ce que per­son­na­li­té est à per­sonne. À l’absurde infé­rence : « deux actions donc deux per­sonnes », déjà réfu­tée en son temps par Maxime le Confesseur, l’auteur de la Monadologie oppose un prin­cipe que l’on pour­rait appe­ler prin­cipe de sup­po­sia­li­té : « uni­té du sup­pôt, donc uni­té de l’agent » (…). Par là, il est assu­ré­ment un des pères du sujet moderne, comme nous l’écrivions dans Naissance du sujet, p. 119.…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Chez Leibniz comme chez Locke, la per­sonne est le prête-nom du sujet. Le phé­no­mène est moins évident chez Leibniz, qui réor­ga­nise l’ensemble au nom du sup­pôt ; plus appa­rent chez Locke, qui du sujet ne garde qu’un unk­nown sub­stra­tum, qui pour­rait bien être aus­si le sujet unique incon­nu des pro­prié­tés de la matière et de l’esprit (« the unk­nown sub­stra­tum of the pro­per­ties of mat­ter and of spi­rit ») – une pos­si­bi­li­té que les défen­seurs de Locke auront à expli­quer face à ses nom­breux critiques.…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Ce qui rap­proche les deux uni­vers lockéen et médié­val est que l’attribution d’un nom propre, un « nom de bap­tême », sup­pose la per­sonne – dans tous les sens du mot sup­pose : pré­sup­pose et assu­jet­tit (donne un sujet, un sub­stra­tum, « a this some­thing », à quoi attri­buer la per­son­na­li­té, d’un mot : un suppôt).…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 28 08 17

    Résumant la thèse cen­su­rée 173 de Tempier « La volon­té est mono­ma­niaque, elle veut tou­jours la même chose ; la rai­son libère, car elle sait qu’il y a autre chose, elle connaît et par là même dépasse les « contraires », elle a le pou­voir de diri­ger la volon­té vers ce qui lui semble bon. Il n’y a que la rai­son pour arra­cher l’homme au déter­mi­nisme du vouloir. »…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction 09 09 17

    [Méréologie : homéo­mères et anho­méo­mères – pan vs. olon : somme (“pan”) vs. tout (“olon”) [p. 265] : les homéo­mères (ordre et posi­tion des par­ties indif­fé­rents : somme -> “pan”) ; les anho­méo­mères (ordre et posi­tion des par­ties dans un ordre pré­cis : tout -> “olon”)] La notion de com­po­si­tio uti­li­sée ici par Boèce ren­voie à celle d’agencement ou de posi­tion réci­proque des par­ties d’un tout, uti­li­sée par Alexandre, après Aristote, pour expli­quer la dif­fé­rence entre les anho­méo­mères, tels que la mai­son, le visage ou la main, dont les par­ties doivent être ran­gées dans un cer­tain ordre, et les homéo­mères, comme l’eau et la…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je » 16 09 17

    La dési­gna­tion de la rela­tion de réfé­rence par le terme tech­nique de sup­po­si­tio, carac­té­ris­tique de toute la séman­tique du Moyen Âge tar­dif, résulte de la com­bi­nai­son des don­nées de la séman­tique por­ré­taine avec la séman­tique des Noms divins déve­lop­pée par les théo­lo­giens au niveau de la théo­rie des « appro­pria­tions » tri­ni­taires. La théo­rie médié­vale de la réfé­rence naît de la ren­contre entre le voca­bu­laire logi­co-gram­ma­ti­cal de la sup­po­si­tio, être sujet d’une phrase ou d’une pro­po­si­tion, et le voca­bu­laire théo­lo­gique du sup­po­si­tum et de la per­so­na, carac­té­ri­sant Dieu Un-Trine comme essence en trois « sup­pôts » (« hypo­stases », sup­po­si­ta) ou « Personnes » (per­so­nae). Une fois expli­ci­te­ment reliée au prin­cipe fon­da­teur de…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je »

    Dès le XIIe siècle appa­raissent des modes d’inférence et de rai­son­ne­ment qui trans­cendent mani­fes­te­ment les limites clas­siques de l’argumentation. C’est le cas, par exemple, de la for­mule mise au point dans l’école du Petit-Pont, la conse­quen­tia Adamitorum – ex impos­si­bi­li quid­li­bet, et d’une autre règle qui, dès ce moment, lui est cou­ram­ment asso­ciée – neces­sa­rium ex quo­li­bet. Ces deux règles reposent sur une rela­tion topique : le locus a mino­ri, les deux infé­rences argu­men­tant per locam a mino­ri affir­ma­tive. Comme l’écrit au XIVe siècle Gauthier Burley : « Si l’impossible est vrai, il s’ensuit, de par la topique au moins, que n’importe quoi d’autre sera vrai. »…

  • Alain de Libera ⋅ « Ulrich de Strasbourg » ⋅ La mys­tique rhénane 15 09 20

    La divi­sion ori­gi­naire du mal dis­tingue le mal par soi, c’est-à-dire la pri­va­tion elle-même, et le mal par acci­dent, c’est-à-dire, le bien impar­fait, le bien en tant que pri­vé d’une cer­taine per­fec­tion. Le mal par soi, on l’a dit, se sub­di­vise en trois : le mal de nature, le mal de peine et le mal de coulpe. Le mal par acci­dent com­prend cinq espèces : le mal d’action (toute action cor­rup­trice est « mau­vaise »), le mal de défaillance ou défaut (l’action du péché, le « faillir », est « mau­vaise », qu’il s’agisse du défaut natu­rel ou du défaut de coulpe ou « péché » pro­pre­ment dit), le mal…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale 22 10 20

    Le pro­blème de la pré­des­ti­na­tion pose celui de l’origine du mal. Pour expli­quer en quoi Dieu n’est pas l’auteur du mal, Jean Scot Ériugène recourt à une théo­rie bien connue : celle de la désub­stan­tia­li­sa­tion du mal, qu’il lit chez Augustin. Fort d’une sorte de loi méon­to­lo­gique, qui, au demeu­rant, fonde l’essentiel de la pro­blé­ma­tique médié­vale du mal et rend impos­sible tout retour au mani­chéisme, Scot affirme que le mal n’ayant aucune posi­ti­vi­té, Dieu ne peut en être la cause. Comme le dit Augustin, le mal n’est pas un étant, mais un néant, une défaillance, un défaut du Bien. En un…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ coll. « Que sais-je » 12 11 20

    Le désordre du Guide [des éga­rés] n’est pas un désordre : c’est ordre dif­fé­rent. Maïmonide oblige son lec­teur à accep­ter et pra­ti­quer l’inter­tex­tua­li­té. Pour lui tout mot compte, chaque uni­té dis­cur­sive doit être inter­pré­tée en liai­son avec une autre : « Il faut com­bi­ner les cha­pitres les uns avec les autres. En lisant un cha­pitre, il ne faut pas seule­ment avoir pour but de com­prendre l’ensemble de son sujet, mais aus­si de sai­sir chaque parole qui s’y pré­sente mot après mot, même si elle ne concerne pas le sujet du cha­pitre. » Cette atten­tion à la lettre prend son sens dans une nou­velle règle her­mé­neu­tique : « Dire…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 09 02 21

    Décrivant un de ces recueils de ques­tions dis­pu­tées à l’université de Paris à la fin du XIIIe siècle, B. Hauréau esti­mait (en 1896) qu’il ne pou­vait « énon­cer » le titre de cer­taines « même en latin » – P. Duhem ajou­tant : « Encore le titre de la ques­tion, bien sou­vent, donne-t-il à peine un avant-goût de la gros­sière obs­cé­ni­té avec laquelle elle est dis­cu­tée » (Le Système du monde [1re éd., 1913], Paris, Hermann, 1973, t. VI, p. 540). Il ne faut cepen­dant pas tout confondre. La ques­tion sur les limites de l’omniscience divine (Dieu pour­rait-il savoir plus de choses qu’il n’en sait ?) est une…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ coll. « Quadrige manuels », 2e éd. 11 02 19

    Le concept clef de la logique ter­mi­niste est la sup­po­si­tio, sa méthode prin­ci­pale est l’analyse et la solu­tion des sophis­ma­ta. Concept et méthode sont indis­so­ciables, la défi­ni­tion des dif­fé­rents types de sup­po­si­tions (modi sup­po­nen­di) étant illus­trée, condi­tion­née et fina­li­sée par l’étude des sophis­ma­ta. L’origine de la notion de sup­po­si­tio est théo­lo­gique et gram­ma­ti­cale. La théo­lo­gie tri­ni­taire dis­tin­guant les hypo­stases et l’essence, le mot latin sup­po­si­tum (sup­pôt) exprime en géné­rale l’hypostase ou la Personne. Dès le XIIe siècle, les théo­lo­giens, uti­li­sant le verbe sup­po­nere, fami­lier des gram­mai­riens (qui l’utilisent dans le sens de « fonc­tion­ner comme sujet d’une phrase »), s’interrogent sur la…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ coll. « Quadrige manuels », 2e éd.

    Un sophis­ma n’est pas un « sophisme » au sens habi­tuel du terme : ce n’est pas une fal­la­cie ni un para­lo­gisme. Ce n’est pas un rai­son­ne­ment faux ou vicieux : c’est une simple pro­po­si­tion dérou­tante (puzz­ling-sen­tence), dont l’analyse et la « solu­tion » sont menées contra­dic­toi­re­ment au sein d’une dis­pute met­tant aux prises un oppo­nens et un respon­dens (voire plus). L’examen d’un sophis­ma suit un pro­gramme pré­cis et qua­si­ment inva­riable. On défi­nit d’abord un uni­vers de dis­cours, c’est la « posi­tio » du « casus ». On fait ensuite deux infé­rences. L’une pend le sophis­ma pour conclu­sion, l’autre pour pré­misse. La pre­mière infé­rence sert à prou­ver que…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ coll. « Quadrige manuels », 2e éd.

    En dehors de la séman­tique des termes, deux déve­lop­pe­ments majeurs de la logique ter­mi­niste sont la théo­rie des consé­quences et les obli­ga­tiones. Formulée dès la fin du XIIe siècle la théo­rie des consé­quences sera per­fec­tion­née tout au long du Moyen Âge tar­dif. Si la consé­quence des ada­mites est la plus célèbre, maintes autres règles sont pro­gres­si­ve­ment déga­gées. Le cadre géné­ral d’élaboration est four­ni par la dis­tinc­tion entre consé­quences natu­relles et consé­quences maté­rielles. Il y a consé­quence natu­relle quand l’antécédent inclut le consé­quent, ce qui veut dire que la vali­di­té de la consé­quence est déter­mi­née par un « lieu intrin­sèque » ; il y…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet ⋅ n. 6 30 01 17

    Le « vir­tuose », sorte de Bouvard-en-Pécuchet du XVIIIe, est le contraire de l’homme de science. C’est ini­tia­le­ment un « col­lec­tion­neur » d’objets d’art, le terme n’ayant en ce sens rien de péjo­ra­tif, puis, avec la créa­tion de la Royal Society, un col­lec­tor in science en même temps qu’un expé­ri­men­ta­teur du dimanche. C’est ce type social de l’amateur de curio­si­tés, pas­sion­né par toutes sortes d’expériences inutiles « upon Files, Maggots, Eels in Vinegar, and the Blue upon Pumbs », qui est ridi­cu­li­sé sous les traits de Sir Nicholas Gimcrack, dans la pièce de Thomas Shadwell, The Virtuoso, créée au Dorset Theater en 1676. Le vir­tuose, dont…