Dire que la chose est « toute nue » est cependant trompeur car cela signifie encore une fois faire prévaloir les exigences du connaître sur celles du sentir, exprimer un soupçon préjudiciable sur ce qui est extérieur, prétendre trouver la vérité nue sous les apparences mensongères. Du point de vue du sentir, la chose est plutôt habits que nudité. Elle est semblable à « ces chapeaux » et à « ces manteaux » qui, pour Descartes, « pourraient couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ». Mais il nous faut ici abandonner Descartes à ses esprits et ses machines : c’est sur…
Le corps dont fait l’expérience la sexualité neutre n’est pas une machine, mais un vêtement, une chose. Il est fait d’une multitude de types de tissus superposés et entrecroisés. Se donner comme une chose sentante signifie demander que les tissus qui constituent le corps de son partenaire viennent se mêler à ses propres tissus pour créer une extension unique dans laquelle on voyage durant des heures et des jours. Prendre une chose sentante signifie demander que ses propres habits soient accueillis partout et toujours, au point de ne plus être reconnus par soi-même ni par son propre partenaire comme appartenant…
Il serait néanmoins erroné de considérer la sexualité neutre comme une relation réciproque de possession et d’esclavage où les partenaires s’offrent alternativement l’un à l’autre dans un acte de soumission absolue et inconditionnelle. Pour pénétrer le territoire anonyme et impersonnel des choses sentantes, il faut savoir dire « fais de moi ce que tu veux » et être transporté par une irrésistible excitation à l’idée d’assister à la transformation de la personne qui frémit et palpite dans vos bras en une entité inerte et opaque, qui est pourtant suffisamment réceptive et sensible pour percevoir la plus infime caresse, le plus imperceptible baiser,…
À partir du moment où le personnage sadique prend l’aspect de l’infirmière, de la nonne, de l’assistante qui calme la douleur et le mal de vivre, nous entrons dans la dimension la plus profonde et inquiétante du monde sadique. Celui-ci devient en effet le dispensateur non plus d’une douleur positive, et encore moins d’une jouissance positive, mais d’un réconfort, d’un remède qui ne guérit pas mais soulage, atténue et tempère le supplice infini de l’existence. De fait, si la vie est souffrance, le fait d’être parvenu à trouver et à entraîner avec vous quelqu’un qui soit disposé à vous couper…
La sexualité neutre peut être considérée comme une expérience virtuelle, un cybersexe, mais pas au sens communément admis d’une expérience illusoire de sexualité qui, grâce à la technologie (casques, gants, combinaisons), est vécue comme réelle. Cette interprétation de la virtualité est trop dépendante d’une soi-disant normalité sexuelle. Nous ne commençons à entrer dans la problématique de la sexualité virtuelle que du moment où nous nous demandons comment il est possible de susciter n’importe quand et de maintenir un temps indéterminé l’excitation sexuelle, en la soustrayant au cycle naturaliste du désir-orgasme-relâchement. La virtualité n’est pas une simulation, une imitation, une mimesis…
Le sensualisme spiritualiste des partisans actuels de la corporéité n’est pas différent des émois dévots des âmes pieuses : les uns comme les autres ignorent l’expérience de la chose, des vêtements, du corps en tant que vêtement. Un animal ne sent pas d’une manière très différente d’un ange. Les chaleurs d’une bête en rut, la ferveur ardente d’un dévot et le goût raffiné d’un esthète se rejoignent dans le fait de se trouver du côté de l’expérience vécue et non de celle de la chose sentante. La véritable opposition ne réside pas entre âme et corps, mais entre vie et vêtement.…