• Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann 18 12 25

    C’étaient de ces chambres de pro­vince qui — de même qu’en cer­tains pays des par­ties entières de l’air ou de la mer sont illu­mi­nées ou par­fu­mées par des myriades de pro­to­zoaires que nous ne voyons pas — nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les ver­tus, la sagesse, les habi­tudes, toute une vie secrète, invi­sible, sur­abon­dante et morale que l’atmosphère y tient en sus­pens ; odeurs natu­relles encore, certes, et cou­leur du temps comme celles de la cam­pagne voi­sine, mais déjà casa­nières, humaines et ren­fer­mées, gelée exquise, indus­trieuse et lim­pide de tous les fruits de l’année qui ont quit­té le verger…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait son­né Françoise, car, à Combray, une per­sonne « qu’on ne connais­sait point » était un être aus­si peu croyable qu’un dieu de la mytho­lo­gie, et de fait on ne se sou­ve­nait pas que, chaque fois que s’était pro­duite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces appa­ri­tions stu­pé­fiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le per­son­nage fabu­leux aux pro­por­tions d’une « per­sonne qu’on connais­sait », soit per­son­nel­le­ment, soit abs­trai­te­ment, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de paren­té avec des gens de…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Ses pierres tom­bales, sous les­quelles la noble pous­sière des abbés de Combray, enter­rés là, fai­sait au chœur comme un pavage spi­ri­tuel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait ren­dues douces et fait cou­ler comme du miel hors des limites de leur propre équar­ris­sure qu’ici elles avaient dépas­sées d’un flot blond, entraî­nant à la dérive une majus­cule gothique en fleurs, noyant les vio­lettes blanches du marbre ; et en deçà des­quelles, ailleurs, elles s’étaient résor­bées, contrac­tant encore l’elliptique ins­crip­tion latine, intro­dui­sant un caprice de plus dans la dis­po­si­tion de ces carac­tères abré­gés, rap­pro­chant deux lettres…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Je m’imaginais, comme tout le monde, que le cer­veau des autres était un récep­tacle inerte et docile, sans pou­voir de réac­tion spé­ci­fique sur ce qu’on y introduisait.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Quand je voyais un objet exté­rieur, la conscience que je le voyais res­tait entre moi et lui, le bor­dait d’un mince lisé­ré spi­ri­tuel qui m’empêchait de jamais tou­cher direc­te­ment sa matière ; elle se vola­ti­li­sait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incan­des­cent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son humi­di­té parce qu’il se fait tou­jours pré­cé­der d’une zone d’évaporation.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    — C’est mal­heu­reux. Vous devriez leur deman­der. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous vou­lez, mais vous savez je ne crois pas beau­coup à la « hié­rar­chie ! » des arts. (Et je remar­quai, comme cela m’avait sou­vent frap­pé dans ses conver­sa­tions avec les sœurs de ma grand’mère, que quand il par­lait de choses sérieuses, quand il employait une expres­sion qui sem­blait impli­quer une opi­nion sur un sujet impor­tant, il avait soin de l’isoler dans une into­na­tion spé­ciale, machi­nale et iro­nique, comme s’il l’avait mise entre guille­mets, sem­blant ne pas vou­loir la prendre à son compte, et…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Et comme cet hymé­no­ptère obser­vé par Fabre, la guêpe fouis­seuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à man­ger, appelle l’anatomie au secours de sa cruau­té et, ayant cap­tu­ré des cha­ran­çons et des arai­gnées, leur perce avec un savoir et une adresse mer­veilleux le centre ner­veux d’où dépend le mou­ve­ment des pattes, mais non les autres fonc­tions de la vie, de façon que l’insecte para­ly­sé près duquel elle dépose ses œufs, four­nisse aux larves quand elles éclo­ront un gibier docile, inof­fen­sif, inca­pable de fuite ou de résis­tance, mais nul­le­ment fai­san­dé, Françoise trou­vait pour servir…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    — Il y a dans les nuages ce soir des vio­lets et des bleus bien beaux, n’est-ce pas, mon com­pa­gnon, dit-il à mon père, un bleu sur­tout plus flo­ral qu’aérien, un bleu de ciné­raire, qui sur­prend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n’a‑t‑il pas aus­si un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa. Il n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches obser­va­tions sur cette sorte de règne végé­tal de l’atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces lieux sau­vages, il y a une petite baie d’une dou­ceur charmante…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Moi-même j’appréciais plus le fro­mage à la crème rose, celui où l’on m’avait per­mis d’écraser des fraises. Et jus­te­ment ces fleurs avaient choi­si une de ces teintes de chose man­geable, ou de tendre embel­lis­se­ment à une toi­lette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur pré­sentent la rai­son de leur supé­rio­ri­té, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent tou­jours pour eux quelque chose de plus vif et de plus natu­rel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont com­pris qu’elles ne pro­met­taient rien à leur gour­man­dise et n’avaient pas…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    De tous les modes de pro­duc­tion de l’amour, de tous les agents de dis­sé­mi­na­tion du mal sacré, il est bien l’un des plus effi­caces, ce grand souffle d’agitation qui par­fois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plai­sons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aime­rons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fal­lait, c’est que notre goût pour lui devînt exclu­sif. Et cette condi­tion-là est réa­li­sée quand — à ce moment où il nous fait défaut — à la recherche des plaisirs…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Une fois seul, il revoyait ce sou­rire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en voi­ture, quand il lui avait deman­dé s’il lui était désa­gréable en redres­sant les cat­leyas ; et la vie d’Odette pen­dant le reste du temps, comme il n’en connais­sait rien, lui appa­rais­sait avec son fond neutre et sans cou­leur, sem­blable à ces feuilles d’études de Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, des­si­nés aux trois crayons sur le papier cha­mois, d’innombrables sourires.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    la pen­sée constante d’Odette don­nait aux moments où il était loin d’elle le même charme par­ti­cu­lier qu’à ceux où elle était là. Il mon­tait en voi­ture, mais il sen­tait que cette pen­sée y avait sau­té en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène par­tout et qu’il gar­de­rait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la cares­sait, se réchauf­fait à elle, et, éprou­vant une sorte de lan­gueur, se lais­sait aller à un léger fré­mis­se­ment qui cris­pait son cou et son nez, et était nou­veau chez lui, tout en fixant à sa bou­ton­nière le…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Mais dans cette étrange période de l’amour l’individuel prend quelque chose de si pro­fond, que cette curio­si­té qu’il sen­tait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occu­pa­tions d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autre­fois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espion­ner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire par­ler habi­le­ment les indif­fé­rents, sou­doyer les domes­tiques, écou­ter aux portes, ne lui sem­blait plus, aus­si bien que le déchif­fre­ment des textes, la com­pa­rai­son des témoi­gnages et l’interprétation des monu­ments, que des méthodes d’investigation scien­ti­fique d’une véri­table valeur intel­lec­tuelle et appro­priées à la recherche de la…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Jadis ayant sou­vent pen­sé avec ter­reur qu’un jour il ces­se­rait d’être épris d’Odette, il s’était pro­mis d’être vigi­lant, et dès qu’il sen­ti­rait que son amour com­men­ce­rait à le quit­ter, de s’accrocher à lui, de le rete­nir. Mais voi­ci qu’à l’affaiblissement de son amour cor­res­pon­dait simul­ta­né­ment un affai­blis­se­ment du désir de res­ter amou­reux. Car on ne peut pas chan­ger, c’est-à-dire deve­nir une autre per­sonne, tout en conti­nuant à obéir aux sen­ti­ments de celle qu’on n’est plus. Parfois le nom, aper­çu dans un jour­nal, d’un des hommes qu’il sup­po­sait avoir pu être les amants d’Odette, lui redon­nait de la jalou­sie. Mais elle…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Comme les dif­fé­rents hasards qui nous mettent en pré­sence de cer­taines per­sonnes ne coïn­cident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépas­sant, peuvent se pro­duire avant qu’il com­mence et se répé­ter après qu’il a fini, les pre­mières appa­ri­tions que fait dans notre vie un être des­ti­né plus tard à nous plaire, prennent rétros­pec­ti­ve­ment à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Parmi les chambres dont j’évoquais le plus sou­vent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne res­sem­blait moins aux chambres de Combray, sau­pou­drées d’une atmo­sphère gre­nue, pol­li­ni­sée, comes­tible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs pas­sés au ripo­lin conte­naient, comme les parois polies d’une pis­cine où l’eau bleuit, un air pur, azu­ré et salin.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Mais bien­tôt, comme ces phé­no­mènes natu­rels dont notre confort ou notre san­té ne peuvent tirer qu’un béné­fice acci­den­tel et assez mince jusqu’au jour où la science s’empare d’eux, et, les pro­dui­sant à volon­té, remet en nos mains la pos­si­bi­li­té de leur appa­ri­tion, sous­traite à la tutelle et dis­pen­sée de l’agrément du hasard, de même la pro­duc­tion de ces rêves d’Atlantique et d’Italie ces­sa d’être sou­mise uni­que­ment aux chan­ge­ments des sai­sons et du temps.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Je ne me repré­sen­tais pas alors les villes, les pay­sages, les monu­ments, comme des tableaux plus ou moins agréables, décou­pés çà et là dans une même matière, mais cha­cun d’eux comme un incon­nu, essen­tiel­le­ment dif­fé­rent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait pro­fit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus indi­vi­duel encore, d’être dési­gnés par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en ont les per­sonnes. Les mots nous pré­sentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l’on sus­pend aux murs des écoles pour don­ner aux…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Et encore, même à ce point de vue de simple quan­ti­té, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour par­cou­rir les jours, les natures un peu ner­veuses, comme était la mienne, dis­posent, comme les voi­tures auto­mo­biles, de « vitesses » dif­fé­rentes. Il y a des jours mon­tueux et mal­ai­sés qu’on met un temps infi­ni à gra­vir et des jours en pente qui se laissent des­cendre à fond de train en chantant.…

  • Marcel Proust ⋅ Du côté de chez Swann

    Tous les soirs je me plai­sais à ima­gi­ner cette lettre, je croyais la lire, je m’en réci­tais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je com­pre­nais que si je devais rece­voir une lettre de Gilberte, ce ne pour­rait pas en tous cas être celle-là, puisque c’était moi qui venais de la com­po­ser. Et dès lors, je m’efforçais de détour­ner ma pen­sée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur, en les énon­çant, d’exclure jus­te­ment ceux-là, — les plus chers, les plus dési­rés — du champ des réa­li­sa­tions pos­sibles. Même si par une invrai­sem­blable coïn­ci­dence, c’eût été jus­te­ment la…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs 11 04 26

    [J]e me deman­dais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez impor­tant pour que mon père dépen­sât à cause de cela tant de bon­té. Mais sur­tout en par­lant de mes goûts qui ne chan­ge­raient plus, de ce qui était des­ti­né à rendre mon exis­tence heu­reuse, il insi­nuait en moi deux ter­ribles soup­çons. Le pre­mier, c’était que (alors que chaque jour je me consi­dé­rais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débu­te­rait que le len­de­main matin) mon exis­tence était déjà com­men­cée, bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très dif­fé­rent de ce…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Je com­pris que si mon cœur sou­hai­tait ce renou­vel­le­ment autour de lui d’un uni­vers qui ne l’avait pas satis­fait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas chan­gé, et je me dis qu’il n’y avait pas de rai­son pour que celui de Gilberte eût chan­gé davan­tage ; je sen­tis que cette nou­velle ami­tié c’était la même, comme ne sont pas sépa­rées des autres par un fos­sé les années nou­velles que notre désir, sans pou­voir les atteindre et les modi­fier, recouvre à leur insu d’un nom dif­fé­rent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on super­pose une reli­gion aux lois aveugles de…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Sans doute dans ces coïn­ci­dences tel­le­ment par­faites, quand la réa­li­té se replie et s’applique sur ce que nous avons si long­temps rêvé, elle nous le cache entiè­re­ment, se confond avec lui, comme deux figures égales et super­po­sées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour don­ner à notre joie toute sa signi­fi­ca­tion, nous vou­drions gar­der à tous ces points de notre désir, dans le moment même où nous y tou­chons — et pour être plus cer­tain que ce soit bien eux — le pres­tige d’être intan­gibles. Et la pen­sée ne peut même pas recons­ti­tuer l’état ancien pour le confronter…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Ce nom de Bergotte me fit tres­sau­ter comme le bruit d’un revol­ver qu’on aurait déchar­gé sur moi, mais ins­tinc­ti­ve­ment pour faire bonne conte­nance je saluai ; devant moi, comme ces pres­ti­di­gi­ta­teurs qu’on aper­çoit intacts et en redin­gote dans la pous­sière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était ren­du par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de coli­ma­çon et à bar­biche noire. J’étais mor­tel­le­ment triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seule­ment le lan­gou­reux vieillard, dont il ne res­tait plus rien, c’était aus­si la…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    [T]oute nou­veau­té ayant pour condi­tion l’élimination préa­lable du pon­cif auquel nous étions habi­tués et qui nous sem­blait la réa­li­té même, toute conver­sa­tion neuve, aus­si bien que toute pein­ture, toute musique ori­gi­nale, paraî­tra tou­jours alam­bi­quée et fati­gante. Elle repose sur des figures aux­quelles nous ne sommes pas accou­tu­més, le cau­seur nous paraît ne par­ler que par méta­phores, ce qui lasse et donne l’impression d’un manque de véri­té. (Au fond les anciennes formes de lan­gage avaient été elles aus­si autre­fois des images dif­fi­ciles à suivre quand l’auditeur ne connais­sait pas encore l’univers qu’elles pei­gnaient. Mais depuis long­temps on se figure que c’était…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Comme un chien empoi­son­né qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est pré­ci­sé­ment l’antidote de la toxine qu’il a absor­bée, je venais sans m’en dou­ter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce pré­ju­gé à l’égard de Bergotte, pré­ju­gé contre lequel tous les plus beaux rai­son­ne­ments que j’aurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décer­nés, seraient demeu­rés vains.…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Seul je conti­nuais à fabri­quer les pro­pos qui eussent été capables de plaire aux Swann, et pour don­ner plus d’intérêt au jeu, je tenais la place de ces par­te­naires absents, je me posais à moi-même des ques­tions fic­tives choi­sies de telle façon que mes traits brillants ne leur ser­vissent que d’heureuse répar­tie. Silencieux, cet exer­cice était pour­tant une conver­sa­tion et non une médi­ta­tion, ma soli­tude une vie de salon men­tale où c’était non ma propre per­sonne mais des inter­lo­cu­teurs ima­gi­naires qui gou­ver­naient mes paroles et où j’éprouvais à for­mer, au lieu des pen­sées que je croyais vraies, celles qui me…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Les cous­sins, le « stra­pon­tin » de l’affreuse « tour­nure » avaient dis­pa­ru ain­si que ces cor­sages à basques qui, dépas­sant la jupe et rai­dis par des baleines, avaient ajou­té si long­temps à Odette un ventre pos­tiche et lui avaient don­né l’air d’être com­po­sée de pièces dis­pa­rates qu’aucune indi­vi­dua­li­té ne reliait. La ver­ti­cale des « effi­lés » et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui fai­sait pal­pi­ter la soie comme la sirène bat l’onde et don­nait à la per­ca­line une expres­sion humaine, main­te­nant qu’il s’était déga­gé, comme une forme orga­ni­sée et vivante, du long chaos et de l’enveloppement nébu­leux des…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Or, autant que du faîte de sa noble richesse, c’était du comble glo­rieux de son été mûr et si savou­reux encore, que Mme Swann, majes­tueuse, sou­riante et bonne, s’avançant dans l’avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rou­ler les mondes. Des jeunes gens qui pas­saient la regar­daient anxieu­se­ment, incer­tains si leurs vagues rela­tions avec elle (d’autant plus qu’ayant à peine été pré­sen­tés une fois à Swann ils crai­gnaient qu’il ne les recon­nût pas) étaient suf­fi­santes pour qu’ils se per­missent de la saluer. Et ce n’était qu’en trem­blant devant les consé­quences, qu’ils s’y déci­daient, se…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle plu­vieux, dans l’odeur de ren­fer­mé d’une chambre ou dans l’odeur d’une pre­mière flam­bée, par­tout où nous retrou­vons de nous-même ce que notre intel­li­gence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédai­gné, la der­nière réserve du pas­sé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleu­rer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais déro­bée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins pro­lon­gé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pou­vons de temps à autre retrou­ver l’être que nous…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Chaque jour depuis des années je cal­quais tant bien que mal mon état d’âme sur celui de la veille. À Balbec un lit nou­veau à côté duquel on m’apportait le matin un petit déjeu­ner dif­fé­rent de celui de Paris ne devait plus sou­te­nir les pen­sées dont s’était nour­ri mon amour pour Gilberte : il y a des cas (assez rares il est vrai) où, la séden­ta­ri­té immo­bi­li­sant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c’est de chan­ger de place.…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Les levers de soleil sont un accom­pa­gne­ment des longs voyages en che­min de fer, comme les œufs durs, les jour­naux illus­trés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avan­cer. À un moment où je dénom­brais les pen­sées qui avaient rem­pli mon esprit pen­dant les minutes pré­cé­dentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dor­mir (et où l’incertitude même qui me fai­sait me poser la ques­tion était en train de me four­nir une réponse affir­ma­tive), dans le car­reau de la fenêtre, au-des­sus d’un petit bois noir, je vis des nuages échan­crés dont le doux…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    À tout moment le petit che­min de fer nous arrê­tait à l’une des sta­tions qui pré­cé­daient Balbec-Plage et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me sem­blaient étranges, alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rap­port avec les noms de cer­taines loca­li­tés qui étaient voi­sines de Combray. Mais à l’oreille d’un musi­cien deux motifs, maté­riel­le­ment com­po­sés de plu­sieurs des mêmes notes, peuvent ne pré­sen­ter aucune res­sem­blance, s’ils dif­fèrent par la cou­leur de l’harmonie et de l’orchestration. De même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d’espace trop aéré et vide,…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    J’étais bri­sé par la fatigue, j’avais la fièvre ; je me serais bien cou­ché, mais je n’avais rien de ce qu’il eût fal­lu pour cela. J’aurais vou­lu au moins m’étendre un ins­tant sur le lit, mais à quoi bon puisque je n’aurais pu y faire trou­ver de repos à cet ensemble de sen­sa­tions qui est pour cha­cun de nous son corps conscient, sinon son corps matériel……

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Pendant de longs après-midi, la mer n’était sus­pen­due en face d’eux que comme une toile d’une cou­leur agréable accro­chée dans le bou­doir d’un riche céli­ba­taire, et ce n’était que dans l’intervalle des coups qu’un des joueurs, n’ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une indi­ca­tion sur le beau temps ou sur l’heure, et rap­pe­ler aux autres que le goû­ter atten­dait. Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources élec­triques fai­sant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à man­ger, celle-ci deve­nait comme un immense et mer­veilleux aquarium…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Comme tou­jours, mais plus faci­le­ment pen­dant que son père s’était éloi­gné pour cau­ser avec le bâton­nier, je regar­dais Mlle de Stermaria. Autant que la sin­gu­la­ri­té har­die et tou­jours belle de ses atti­tudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table, elle éle­vait son verre au-des­sus de ses deux avant-bras, la séche­resse d’un regard vite épui­sé, la dure­té fon­cière, fami­liale, qu’on sen­tait, mal recou­verte sous ses inflexions per­son­nelles, au fond de sa voix, et qui avait cho­qué ma grand’mère, une sorte de cran d’arrêt ata­vique auquel elle reve­nait dès que dans un coup d’œil ou une into­na­tion elle avait achevé…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    J’ai sou­vent cher­ché depuis à me rap­pe­ler com­ment avait réson­né pour moi, sur la plage, ce nom de Simonet, encore incer­tain alors dans sa forme que j’avais mal dis­tin­guée, et aus­si quant à sa signi­fi­ca­tion, à la dési­gna­tion par lui de telle per­sonne, ou peut-être de telle autre ; en somme empreint de ce vague et de cette nou­veau­té si émou­vants pour nous dans la suite, quand ce nom, dont les lettres sont à chaque seconde plus pro­fon­dé­ment gra­vées en nous par notre atten­tion inces­sante, est deve­nu (ce qui ne devait arri­ver pour moi, à l’égard de la petite Simonet, que…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    J’entendais le gron­de­ment de mes nerfs dans les­quels il y avait du bien-être indé­pen­dant des objets exté­rieurs qui peuvent en don­ner et que le moindre dépla­ce­ment que j’occasionnais à mon corps, à mon atten­tion, suf­fi­sait à me faire éprou­ver, comme à un œil fer­mé une légère com­pres­sion donne la sen­sa­tion de la cou­leur. […] [J]’étais enfer­mé dans le pré­sent comme les héros, comme les ivrognes ; momen­ta­né­ment éclip­sé, mon pas­sé ne pro­je­tait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appe­lons notre ave­nir ; pla­çant le but de ma vie, non plus dans la réa­li­sa­tion des rêves de ce pas­sé, mais…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Or, si en dor­mant mes yeux n’avaient pas vu l’heure, mon corps avait su la cal­cu­ler, il avait mesu­ré le temps non pas sur un cadran super­fi­ciel­le­ment figu­ré, mais par la pesée pro­gres­sive de toutes mes forces refaites que comme une puis­sante hor­loge il avait cran par cran lais­sé des­cendre de mon cer­veau dans le reste de mon corps où elles entas­saient main­te­nant jusque au-des­sus de mes genoux l’abondance intacte de leurs pro­vi­sions. S’il est vrai que la mer ait été autre­fois notre milieu vital où il faille replon­ger notre sang pour retrou­ver nos forces, il en est de même…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet des mil­liers de réflexions, j’avais pour­sui­vi, avec ce que j’appelais elle, tout un entre­tien inté­rieur, où je la fai­sais ques­tion­ner, répondre, pen­ser, agir, et dans la série indé­fi­nie d’Albertines ima­gi­nées qui se suc­cé­daient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aper­çue sur la plage, ne figu­rait qu’en tête, comme la créa­trice d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de repré­sen­ta­tions, que dans les toutes pre­mières. Cette Albertine-là n’était guère qu’une sil­houette, tout ce qui était super­po­sé était de mon cru, tant dans l’amour les apports qui…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Au fur et à mesure que je me rap­pro­chais de la jeune fille, et la connais­sais davan­tage, cette connais­sance se fai­sait par sous­trac­tion, chaque par­tie d’imagination et de désir étant rem­pla­cée par une notion qui valait infi­ni­ment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés finan­cières donnent après le rem­bour­se­ment de l’action pri­mi­tive, et qu’elles appellent action de jouis­sance.[…] Mais ce n’était qu’une seconde vue et il y en avait d’autres sans doute par les­quelles je devrais suc­ces­si­ve­ment pas­ser. Ainsi ce n’est qu’après avoir…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    « Quel temps ! me dit-elle, au fond l’été sans fin à Balbec est une vaste blague. Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino ; vous ne mon­tez pas à che­val non plus. Comme vous devez vous raser ! Vous ne trou­vez pas qu’on se bêti­fie à res­ter tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports ! Vous n’étiez pas aux courses de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram et…

  • Marcel Proust ⋅ À l’ombre des jeunes filles en fleurs

    Tandis que le cocher pres­sait son che­val, j’écoutais les paroles de recon­nais­sance et de ten­dresse que Gisèle me disait, toutes nées de son bon sou­rire, et de sa main ten­due : c’est que dans les périodes de ma vie où je n’étais pas amou­reux et où je dési­rais l’être, je ne por­tais pas seule­ment en moi un idéal phy­sique de beau­té qu’on a vu que je recon­nais­sais de loin dans chaque pas­sante assez éloi­gnée pour que ses traits confus ne s’opposassent pas à cette iden­ti­fi­ca­tion, mais encore le fan­tôme moral — tou­jours prêt à être incar­né — de la femme qui…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes 25 04 26

    Et le nom de Guermantes d’alors est aus­si comme un de ces petits bal­lons dans les­quels on a enfer­mé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le cre­ver, à en faire sor­tir ce qu’il contient, je res­pire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agi­tée par le vent du coin de la place, pré­cur­seur de la pluie, qui tour à tour fai­sait envo­ler le soleil, le lais­sait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacris­tie et le revê­tir d’une car­na­tion brillante, presque rose, de géra­nium, et de cette dou­ceur, pour…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un ins­tant seul. C’est qu’il res­tait du palais ancien un excé­dent de luxe, inuti­li­sable dans un hôtel moderne, et qui, déta­ché de toute affec­ta­tion pra­tique, avait pris dans son dés­œu­vre­ment une sorte de vie : cou­loirs reve­nant sur leurs pas, dont on croi­sait à tous moments les allées et venues sans but, ves­ti­bules longs comme des cor­ri­dors et ornés comme des salons, qui avaient plu­tôt l’air d’habiter là que de faire par­tie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appar­te­ment, mais qui rôdaient autour du mien et…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Je me cou­chai, mais la pré­sence de l’édredon, des colon­nettes, de la petite che­mi­née, en met­tant mon atten­tion à un cran où elle n’était pas à Paris, m’empêcha de me livrer au train­train habi­tuel de mes rêvas­se­ries. Et comme c’est cet état par­ti­cu­lier de l’attention qui enve­loppe le som­meil et agit sur lui, le modi­fie, le met de plain-pied avec telle ou telle série de nos sou­ve­nirs, les images qui rem­plirent mes rêves, cette pre­mière nuit, furent emprun­tées à une mémoire entiè­re­ment dis­tincte de celle que met­tait d’habitude à contri­bu­tion mon som­meil. Si j’avais été ten­té en dor­mant de me…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le som­meil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en sui­vant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même his­toire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pen­dant le som­meil est tel­le­ment dif­fé­rent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sor­tir du nôtre. Après avoir déses­pé­ré­ment, pen­dant des heures, les yeux clos, rou­lé des pen­sées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent cou­rage s’ils s’aperçoivent que la minute…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    On appelle cela un som­meil de plomb ; il semble qu’on soit deve­nu soi-même, pen­dant quelques ins­tants après qu’un tel som­meil a ces­sé, un simple bon­homme de plomb. On n’est plus per­sonne. Comment, alors, cher­chant sa pen­sée, sa per­son­na­li­té comme on cherche un objet per­du, finit-on par retrou­ver son propre moi plu­tôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à pen­ser, n’est-ce pas alors une autre per­son­na­li­té que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pour­quoi, entre les mil­lions d’êtres humains qu’on pour­rait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Et pour­tant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mys­tère les forces sacrées avec les­quelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma com­mu­ni­ca­tion immé­dia­te­ment, la seule pen­sée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incom­mode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous main­te­nant, je ne trou­vais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques chan­ge­ments, l’admirable fée­rie à laquelle quelques ins­tants suf­fisent pour qu’apparaisse près de nous, invi­sible mais pré­sent, l’être à qui nous vou­lions par­ler, et qui res­tant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Hélas, ce fan­tôme-là, ce fut lui que j’aperçus quand, entré au salon sans que ma grand’mère fût aver­tie de mon retour, je la trou­vai en train de lire. J’étais là, ou plu­tôt je n’étais pas encore là puisqu’elle ne le savait pas, et, comme une femme qu’on sur­prend en train de faire un ouvrage qu’elle cache­ra si on entre, elle était livrée à des pen­sées qu’elle n’avait jamais mon­trées devant moi. De moi — par ce pri­vi­lège qui ne dure pas et où nous avons, pen­dant le court ins­tant du retour, la facul­té d’assister brus­que­ment à notre propre absence —…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Avant de m’endormir je pen­sais si long­temps que je ne le pour­rais, que, même endor­mi, il me res­tait un peu de pen­sée. Ce n’était qu’une lueur dans la presque obs­cu­ri­té, mais elle suf­fi­sait pour faire se reflé­ter dans mon som­meil, d’abord l’idée que je ne pour­rais dor­mir, puis, reflet de ce reflet, l’idée que c’était en dor­mant que j’avais eu l’idée que je ne dor­mais pas, puis, par une réfrac­tion nou­velle, mon éveil… à un nou­veau somme où je vou­lais racon­ter à des amis qui étaient entrés dans ma chambre que, tout à l’heure en dor­mant, j’avais cru que je…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Car la duchesse aimait à rece­voir cer­tains hommes d’élite, à la condi­tion tou­te­fois qu’ils fussent gar­çons, condi­tion que, même mariés, ils rem­plis­saient tou­jours pour elle, car comme leurs femmes, tou­jours plus ou moins vul­gaires, eussent fait tache dans un salon où il n’y avait que les plus élé­gantes beau­tés de Paris, c’est tou­jours sans elles qu’ils étaient invi­tés ; et le duc, pour pré­ve­nir toute sus­cep­ti­bi­li­té, expli­quait à ces veufs mal­gré eux que la duchesse ne rece­vait pas de femmes, ne sup­por­tait pas la socié­té des femmes, presque comme si c’était par ordon­nance du méde­cin et comme il eût dit qu’elle…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Nous disons bien que l’heure de la mort est incer­taine, mais quand nous disons cela, nous nous repré­sen­tons cette heure comme située dans un espace vague et loin­tain, nous ne pen­sons pas qu’elle ait un rap­port quel­conque avec la jour­née déjà com­men­cée et puisse signi­fier que la mort — ou sa pre­mière prise de pos­ses­sion par­tielle de nous, après laquelle elle ne nous lâche­ra plus — pour­ra se pro­duire dans cet après-midi même, si peu incer­tain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa pro­me­nade pour avoir dans un mois le total de…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Il y eut un moment où les troubles de l’urémie se por­tèrent sur les yeux de ma grand’mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses yeux n’étaient nul­le­ment ceux d’une aveugle et res­taient les mêmes. Et je com­pris seule­ment qu’elle ne voyait pas, à l’étrangeté d’un cer­tain sou­rire d’accueil qu’elle avait dès qu’on ouvrait la porte, jusqu’à ce qu’on lui eût pris la main pour lui dire bon­jour, sou­rire qui com­men­çait trop tôt et res­tait sté­réo­ty­pé sur ses lèvres, fixe, mais tou­jours de face et tâchant à être vu de par­tout, parce qu’il n’y avait plus l’aide…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    — Je ne dor­mais pas, répon­dis-je en m’éveillant. Je le disais de bonne foi. La grande modi­fi­ca­tion qu’amène en nous le réveil est moins de nous intro­duire dans la vie claire de la conscience que de nous faire perdre le sou­ve­nir de la lumière un peu plus tami­sée où repo­sait notre intel­li­gence, comme au fond opa­lin des eaux. Les pen­sées à demi voi­lées sur les­quelles nous voguions il y a un ins­tant encore entraî­naient en nous un mou­ve­ment par­fai­te­ment suf­fi­sant pour que nous ayons pu les dési­gner sous le nom de veille. Mais les réveils trouvent alors une inter­fé­rence de…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Un beau-frère de ma grand’mère, qui était reli­gieux, et que je ne connais­sais pas, télé­gra­phia en Autriche où était le chef de son ordre, et ayant par faveur excep­tion­nelle obte­nu l’autorisation, vint ce jour-là. Accablé de tris­tesse, il lisait à côté du lit des textes de prières et de médi­ta­tions sans cepen­dant déta­cher ses yeux en vrille de la malade. À un moment où ma grand’mère était sans connais­sance, la vue de la tris­tesse de ce prêtre me fit mal, et je le regar­dai. Il parut sur­pris de ma pitié et il se pro­dui­sit alors quelque chose de sin­gu­lier. Il…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Est-ce parce que nous ne revi­vons pas nos années dans leur suite conti­nue jour par jour, mais dans le sou­ve­nir figé dans la fraî­cheur ou l’insolation d’une mati­née ou d’un soir, rece­vant l’ombre de tel site iso­lé, enclos, immo­bile, arrê­té et per­du, loin de tout le reste, et qu’ainsi, les chan­ge­ments gra­dués non seule­ment au dehors, mais dans nos rêves et notre carac­tère évo­luant, les­quels nous ont insen­si­ble­ment conduit dans la vie d’un temps à tel autre très dif­fé­rent, se trou­vant sup­pri­més, si nous revi­vons un autre sou­ve­nir pré­le­vé sur une année dif­fé­rente, nous trou­vons entre eux, grâce à des…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Mais si j’avais depuis des années — comme un par­fu­meur à un bloc uni de matière grasse — fait absor­ber à ce nom de prin­cesse de Parme le par­fum de mil­liers de vio­lettes, en revanche, dès que je vis la prin­cesse, que j’aurais été jusque-là convain­cu être au moins la Sanseverina, une seconde opé­ra­tion com­men­ça, laquelle ne fut, à vrai dire, par­ache­vée que quelques mois plus tard, et qui consis­ta, à l’aide de nou­velles malaxa­tions chi­miques, à expul­ser toute huile essen­tielle de vio­lettes et tout par­fum sten­dha­lien du nom de la prin­cesse et à y incor­po­rer à la place l’image…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Son ama­bi­li­té tenait à deux causes. L’une, géné­rale, était l’éducation que cette fille de sou­ve­rains avait reçue. Sa mère (non seule­ment alliée à toutes les familles royales de l’Europe, mais encore — contraste avec la mai­son ducale de Parme — plus riche qu’aucune prin­cesse régnante) lui avait, dès son âge le plus tendre, incul­qué les pré­ceptes orgueilleu­se­ment humbles d’un sno­bisme évan­gé­lique ; et main­te­nant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mou­ve­ments de ses bras sem­blaient répé­ter : « Rappelle-toi que si Dieu t’a fait naître sur les marches d’un trône, tu ne dois pas en profiter…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    La flexi­bi­li­té phy­sique essen­tielle aux Guermantes était double ; grâce à l’une, tou­jours en action, à tout moment, et si par exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obte­nait une sil­houette de lui-même, faite de l’équilibre instable de mou­ve­ments asy­mé­triques et ner­veu­se­ment com­pen­sés, une jambe traî­nant un peu soit exprès, soit parce qu’ayant été sou­vent cas­sée à la chasse elle impri­mait au torse, pour rat­tra­per l’autre jambe, une dévia­tion à laquelle la remon­tée d’une épaule fai­sait contre­poids, pen­dant que le monocle s’installait dans l’œil, haus­sait un sour­cil au même moment où le tou­pet des che­veux s’abaissait pour le salut ;…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Les manières des Guermantes n’étaient pas entiè­re­ment uni­formes chez tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l’étaient vrai­ment, quand on vous pré­sen­tait à eux, pro­cé­daient à une sorte de céré­mo­nie, à peu près comme si le fait qu’ils vous eussent ten­du la main eût été aus­si consi­dé­rable que s’il s’était agi de vous sacrer che­va­lier. Au moment où un Guermantes, n’eût-il que vingt ans, mais mar­chant déjà sur les traces de ses aînés, enten­dait votre nom pro­non­cé par le pré­sen­ta­teur, il lais­sait tom­ber sur vous, comme s’il n’était nul­le­ment déci­dé à vous dire bon­jour, un regard généralement…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    J’écoutais à peine ces his­toires, du genre de celles que M. de Norpois racon­tait à mon père ; elles ne four­nis­saient aucun ali­ment aux rêve­ries que j’aimais ; et d’ailleurs, eussent-elles pos­sé­dé ceux dont elles étaient dépour­vues, qu’il les eût fal­lu d’une qua­li­té bien exci­tante pour que ma vie inté­rieure pût se réveiller durant ces heures mon­daines où j’habitais mon épi­derme, mes che­veux bien coif­fés, mon plas­tron de che­mise, c’est-à-dire où je ne pou­vais rien éprou­ver de ce qui était pour moi dans la vie le plaisir.…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Aucune mathé­ma­tique ne nous per­met­tant de conver­tir Mme d’Arpajon et Mme de Montpensier en quan­ti­tés homo­gènes, il m’eût été impos­sible de répondre si on me deman­dait laquelle me sem­blait supé­rieure à l’autre.…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    « Ah ! mon petit Charles, reprit Mme de Guermantes, ce que ça peut être ennuyeux de dîner en ville ! Il y a des soirs où on aime­rait mieux mou­rir ! Il est vrai que de mou­rir c’est peut-être tout aus­si ennuyeux puisqu’on ne sait pas ce que c’est. »…

  • Marcel Proust ⋅ Le côté de Guermantes

    Placée pour la pre­mière fois de sa vie entre deux devoirs aus­si dif­fé­rents que mon­ter dans sa voi­ture pour aller dîner en ville, et témoi­gner de la pitié à un homme qui va mou­rir, elle ne voyait rien dans le code des conve­nances qui lui indi­quât la juris­pru­dence à suivre et, ne sachant auquel don­ner la pré­fé­rence, elle crut devoir faire sem­blant de ne pas croire que la seconde alter­na­tive eût à se poser, de façon à obéir à la pre­mière qui deman­dait en ce moment moins d’efforts, et pen­sa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de…