• Edward Saïd ⋅ « Introduction » ⋅ L’Orientalisme 11 08 24

    Ce qui m’intéresse main­te­nant, c’est de faire sen­tir com­ment le consen­sus libé­ral selon lequel le « vrai » savoir est fon­da­men­ta­le­ment non poli­tique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouver­te­ment poli­tique n’est pas un « vrai » savoir) voile les condi­tions poli­tiques orga­ni­sées for­te­ment, encore qu’obscurément, qui pré­valent dans la pro­duc­tion du savoir. What I am inter­es­ted in doing now is sug­ges­ting how the gene­ral libe­ral consen­sus that “true” know­ledge is fun­da­men­tal­ly non­po­li­ti­cal (and conver­se­ly, that overt­ly poli­ti­cal know­ledge is not “true” know­ledge) obs­cures the high­ly if obs­cu­re­ly orga­ni­zed poli­ti­cal cir­cum­stances obtai­ning when know­ledge is produced.…

  • Edward Saïd ⋅ « Introduction » ⋅ L’Orientalisme

    L’orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine poli­tique reflé­té pas­si­ve­ment par la culture, l’érudition ou les ins­ti­tu­tions ; il n’est pas non plus une col­lec­tion vaste et dif­fuse de textes sur l’Orient ; il ne repré­sente pas, il n’exprime pas quelque infâme com­plot impé­ria­liste « occi­den­tal » des­ti­né à oppri­mer le monde « orien­tal ». C’est plu­tôt la dis­tri­bu­tion d’une cer­taine concep­tion géo-éco­no­mique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de socio­lo­gie, d’histoire et de phi­lo­lo­gie ; c’est l’éla­bo­ra­tion non seule­ment d’une dis­tinc­tion géo­gra­phique (le monde est com­po­sé de deux moi­tiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aus­si de toute une série d’« inté­rêts » que non seulement…

  • Edward Saïd ⋅ « Connaître l’oriental » ⋅ L’Orientalisme

    Quand il est deve­nu d’usage cou­rant pour la Grande-Bretagne, au cours du dix-neu­vième siècle, de mettre à la retraite ses admi­nis­tra­teurs en Inde et ailleurs dès l’âge de cin­quante-cinq ans, une étape a été fran­chie dans le raf­fi­ne­ment de l’orientalisme ; il n’a jamais été per­mis à un Oriental de voir vieillir et dégé­né­rer un Occidental, il n’a jamais été néces­saire pour un Occidental de se voir reflé­té dans les yeux de la race sujette autre­ment que comme un jeune repré­sen­tant du Raj, vigou­reux, ration­nel et tou­jours vigi­lant. When it became com­mon prac­tice during the nine­teenth cen­tu­ry for Britain to retire…

  • Edward Saïd ⋅ « Projets » ⋅ L’Orientalisme

    Restaurer une région de sa bar­ba­rie actuelle dans son ancienne gran­deur clas­sique ; ensei­gner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subor­don­ner ou modé­rer la puis­sance mili­taire pour don­ner plus d’ampleur au pro­jet d’acquérir un glo­rieux savoir au cours du pro­ces­sus de domi­na­tion poli­tique de l’Orient ; for­mu­ler l’Orient, lui don­ner forme, iden­ti­té, défi­ni­tion, en recon­nais­sant plei­ne­ment sa place dans la mémoire, son impor­tance pour la stra­té­gie impé­riale et son rôle « natu­rel » d’annexé de l’Europe ; enno­blir tout le savoir ramas­sé pen­dant l’occupation colo­niale en l’intitulant « contri­bu­tion à la science moderne » alors que les indi­gènes n’ont pas été consul­tés, n’ont…

  • Edward Saïd ⋅ « Crise » ⋅ L’Orientalisme

    Dans la mesure où il était ques­tion du tra­vail stric­te­ment éru­dit de l’orientalisme (j’ai de la peine à com­prendre l’idée de tra­vail stric­te­ment éru­dit, dés­in­té­res­sé et abs­trait : nous pou­vons cepen­dant l’admettre intel­lec­tuel­le­ment), celui-ci a beau­coup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neu­vième siècle, il a pro­duit des éru­dits, il a accru le nombre de langues ensei­gnées en Occident et la quan­ti­té de manus­crits édi­tés, tra­duits et com­men­tés ; dans bien des cas, il a four­ni à l’Orient des étu­diants euro­péens pleins de sym­pa­thie, qui s’intéressaient réel­le­ment à des sujets tels que la gram­maire sans­crite, la numis­ma­tique phé­ni­cienne et la…

  • Edward Saïd ⋅ « Crise » ⋅ L’Orientalisme

    Que signi­fie « dif­fé­rence » quand la pré­po­si­tion « avec » a tota­le­ment dis­pa­ru ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musul­man orien­tal comme si son monde — « à la dif­fé­rence » du nôtre — n’avait jamais dépas­sé le sep­tième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connais­sance d’une grande com­plexi­té, et d’ailleurs magis­trale, pour­quoi Gibb doit-il le consi­dé­rer avec cette hos­ti­li­té impla­cable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infir­mi­tés per­ma­nentes, l’orientaliste s’opposera à toute ten­ta­tive isla­mique de réfor­mer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une tra­hi­son de l’islam :…

  • Edward Saïd ⋅ « Redessiner les frontières » ⋅ L’Orientalisme

    Ma thèse est qu’on peut com­prendre les aspects essen­tiels de la théo­rie et de la praxis orien­ta­listes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès sou­dain de savoir objec­tif sur l’Orient, mais comme un ensemble de struc­tures héri­tées du pas­sé, sécu­la­ri­sées, réamé­na­gées et refor­mées par des dis­ci­plines telles que la phi­lo­lo­gie qui, à leur tour, ont été des sub­sti­tuts (ou des ver­sions) du sur­na­tu­ra­lisme chré­tien. My the­sis is that the essen­tial aspects of modern Orientalist theo­ry and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be unders­tood, not as a sud­den access of objec­tive know­ledge about the Orient, but as…

  • Edward Saïd ⋅ « Pèlerins et pèle­ri­nages, anglais et français » ⋅ L’Orientalisme

    L’orientaliste peut imi­ter l’Orient sans que la réci­proque soit vraie. Ce qu’il dit de l’Orient doit donc se com­prendre comme une des­crip­tion dans un échange à sens unique : tan­dis qu’ils parlent et agissent, lui observe et prend note. Son pou­voir consiste à avoir exis­té au milieu d’eux comme un locu­teur indi­gène, pour­rait-on dire, et aus­si comme un écri­vain secret. Et ce qu’il écrit est des­ti­né à être un savoir utile non pour eux, mais pour l’Europe et ses dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions de dif­fu­sion. Car il y a une chose que la prose de Lane ne nous laisse jamais oublier : que le…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme 22 08 24

    Avec le temps, la « sexua­li­té orien­tale » est deve­nue une mar­chan­dise aus­si nor­ma­li­sée que toute autre dans la culture de masse, avec ce résul­tat que les écri­vains et les lec­teurs pou­vaient l’obtenir sans avoir besoin d’aller en Orient. In time “Oriental sex” was as stan­dard a com­mo­di­ty as any other avai­lable in the mass culture, with the result that rea­ders and wri­ters could have it if they wished without neces­sa­ri­ly going to the Orient.…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme

    En même temps que d’autres peuples dési­gnés de diverses manières : arrié­rés, dégé­né­rés, non civi­li­sés, retar­dés, les Orientaux étaient vus dans un cadre construit à par­tir de déter­mi­nisme bio­lo­gique et de remon­trance mora­lo-poli­tique. L’Oriental était ain­si relié aux élé­ments de la socié­té occi­den­tale (les délin­quants, les fous, les femmes, les pauvres) qui avaient en com­mun une iden­ti­té qu’on peut décrire comme lamen­ta­ble­ment autre. Les Orientaux étaient rare­ment vus ou regar­dés ; ils étaient per­cés à jour, ana­ly­sés non comme des citoyens, ou même comme des per­sonnes, mais comme des pro­blèmes à résoudre, ou enfer­més, ou encore — alors que les puis­sances coloniales…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme

    Dans la mesure où les savants occi­den­taux recon­nais­saient l’existence des Orientaux de leur temps, des cou­rants de la pen­sée et de la culture orien­tales de leur époque, c’était soit comme des ombres muettes que l’orientaliste devait ani­mer, ame­ner à la réa­li­té, soit comme une espèce de pro­lé­ta­riat cultu­rel et intel­lec­tuel utile pour que l’orientaliste exerce son acti­vi­té supé­rieure d’interprétation, néces­saire pour qu’il joue son rôle d’homme et de puis­sante volon­té cultu­relle. Je veux dire que, lorsqu’on dis­cute de l’Orient, celui-ci est tout absence, alors qu’on res­sent l’orientaliste et ce qu’il dit comme une pré­sence ; mais il ne faut pas oublier…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme 23 08 24

    L’orientaliste regarde l’Orient de haut, avec l’intention de sai­sir dans sa tota­li­té le pano­ra­ma qui s’étale sous ses yeux : culture, reli­gion, esprit, his­toire, socié­té. Pour cela, il doit voir chaque détail à tra­vers le dis­po­si­tif d’un ensemble de caté­go­ries réduc­trices (les Sémites, l’esprit musul­man, l’Orient, etc.). Puisque ces caté­go­ries sont avant tout sché­ma­tiques et visent l’efficacité, et puisque aucun Oriental ne peut se connaître lui-même comme le connaît un orien­ta­liste, toute vision de l’Orient en vient à repo­ser, en fin de compte, pour sa cohé­rence et sa force, sur la per­sonne, l’institution ou le dis­cours dont elle est la propriété.…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme

    [Le non-Européen que connaît l’Européen] est soit un per­son­nage comique, soit un atome dans une vaste col­lec­ti­vi­té dési­gnée dans le dis­cours cou­rant ou dans le dis­cours culti­vé comme un type indif­fé­ren­cié appe­lé Oriental. L’orientalisme a contri­bué à créer ce type d’abstractions par son pou­voir de géné­ra­li­sa­tion, qui conver­tit des exem­plaires d’une civi­li­sa­tion en por­teurs de ses valeurs, de ses idées et de ses posi­tions, que les orien­ta­listes, pour leur part, avaient trou­vées dans « l’Orient » et trans­for­mées en mon­naie cou­rante cultu­relle. [The non-European known to Europeans] is either a figure of fun, or an atom in a vast col­lec­ti­vi­ty desi­gna­ted in…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme

    De nos jours, nous avons pris l’habitude de voir en celui qui a une com­pé­tence par­ti­cu­lière sur cer­tains domaines de l’Orient, sur cer­tains aspects de sa vie, un spé­cia­liste des « aires cultu­relles » (area stu­dies); or, jusqu’aux alen­tours de la Seconde Guerre mon­diale, l’orientaliste était consi­dé­ré comme un géné­ra­liste (ayant natu­rel­le­ment de grandes connais­sances spé­ci­fiques) doué d’un talent très déve­lop­pé pour faire des affir­ma­tions tota­li­santes. Je veux dire par là que, lorsqu’il for­mu­lait une idée sans grande com­plexi­té, par exemple à pro­pos de gram­maire arabe ou de reli­gion de l’Inde, l’orientaliste était com­pris (et se com­pre­nait) comme affir­mant aus­si quelque chose…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme 24 08 24

    Les repré­sen­ta­tions de l’orientalisme dans la culture euro­péenne reviennent à ce que nous pou­vons appe­ler une cohé­rence dis­cur­sive, qui a non seule­ment pour elle l’histoire, mais une pré­sence maté­rielle (et ins­ti­tu­tion­nelle). Comme je l’ai dit à pro­pos de Renan, cette cohé­rence est une forme de praxis cultu­relle, un sys­tème d’occasions d’affirmer des choses sur l’Orient. The repre­sen­ta­tions of Orientalism in European culture amount to what we can call a dis­cur­sive consis­ten­cy, one that has not only his­to­ry but mate­rial (and ins­ti­tu­tio­nal) pre­sence to show for itself. As I said in connec­tion with Renan, such a consis­ten­cy was a form of…

  • Edward Saïd ⋅ L’Orientalisme

    Les affir­ma­tions sur l’« islam » sont énon­cées avec une confiance et une séré­ni­té vrai­ment olym­piennes. Il n’y a aucune dis­lo­ca­tion, aucune dis­con­ti­nui­té res­sen­tie entre la page de Gibb et le phé­no­mène qu’elle décrit, car cha­cun d’eux, selon Gibb lui-même, peut en der­nier res­sort se réduire à l’autre. Ainsi, l’« islam » et la des­crip­tion qu’en fait Gibb ont une sim­pli­ci­té calme et dis­cur­sive, avec comme élé­ment com­mun la page bien ordon­née de l’érudit anglais. The sta­te­ments about “Islam” are made with a confi­dence and a sere­ni­ty that are tru­ly Olympian. There is no dis­lo­ca­tion, no felt dis­con­ti­nui­ty bet­ween Gibb’s page and…