Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de faire sentir comment le consensus libéral selon lequel le « vrai » savoir est fondamentalement non politique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouvertement politique n’est pas un « vrai » savoir) voile les conditions politiques organisées fortement, encore qu’obscurément, qui prévalent dans la production du savoir. What I am interested in doing now is suggesting how the general liberal consensus that “true” knowledge is fundamentally nonpolitical (and conversely, that overtly political knowledge is not “true” knowledge) obscures the highly if obscurely organized political circumstances obtaining when knowledge is produced.…
L’orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions ; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient ; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ». C’est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie ; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement…
Quand il est devenu d’usage courant pour la Grande-Bretagne, au cours du dix-neuvième siècle, de mettre à la retraite ses administrateurs en Inde et ailleurs dès l’âge de cinquante-cinq ans, une étape a été franchie dans le raffinement de l’orientalisme ; il n’a jamais été permis à un Oriental de voir vieillir et dégénérer un Occidental, il n’a jamais été nécessaire pour un Occidental de se voir reflété dans les yeux de la race sujette autrement que comme un jeune représentant du Raj, vigoureux, rationnel et toujours vigilant. When it became common practice during the nineteenth century for Britain to retire…
Restaurer une région de sa barbarie actuelle dans son ancienne grandeur classique ; enseigner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subordonner ou modérer la puissance militaire pour donner plus d’ampleur au projet d’acquérir un glorieux savoir au cours du processus de domination politique de l’Orient ; formuler l’Orient, lui donner forme, identité, définition, en reconnaissant pleinement sa place dans la mémoire, son importance pour la stratégie impériale et son rôle « naturel » d’annexé de l’Europe ; ennoblir tout le savoir ramassé pendant l’occupation coloniale en l’intitulant « contribution à la science moderne » alors que les indigènes n’ont pas été consultés, n’ont…
Dans la mesure où il était question du travail strictement érudit de l’orientalisme (j’ai de la peine à comprendre l’idée de travail strictement érudit, désintéressé et abstrait : nous pouvons cependant l’admettre intellectuellement), celui-ci a beaucoup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neuvième siècle, il a produit des érudits, il a accru le nombre de langues enseignées en Occident et la quantité de manuscrits édités, traduits et commentés ; dans bien des cas, il a fourni à l’Orient des étudiants européens pleins de sympathie, qui s’intéressaient réellement à des sujets tels que la grammaire sanscrite, la numismatique phénicienne et la…
Que signifie « différence » quand la préposition « avec » a totalement disparu ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musulman oriental comme si son monde — « à la différence » du nôtre — n’avait jamais dépassé le septième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connaissance d’une grande complexité, et d’ailleurs magistrale, pourquoi Gibb doit-il le considérer avec cette hostilité implacable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infirmités permanentes, l’orientaliste s’opposera à toute tentative islamique de réformer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une trahison de l’islam :…
Ma thèse est qu’on peut comprendre les aspects essentiels de la théorie et de la praxis orientalistes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès soudain de savoir objectif sur l’Orient, mais comme un ensemble de structures héritées du passé, sécularisées, réaménagées et reformées par des disciplines telles que la philologie qui, à leur tour, ont été des substituts (ou des versions) du surnaturalisme chrétien. My thesis is that the essential aspects of modern Orientalist theory and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be understood, not as a sudden access of objective knowledge about the Orient, but as…
L’orientaliste peut imiter l’Orient sans que la réciproque soit vraie. Ce qu’il dit de l’Orient doit donc se comprendre comme une description dans un échange à sens unique : tandis qu’ils parlent et agissent, lui observe et prend note. Son pouvoir consiste à avoir existé au milieu d’eux comme un locuteur indigène, pourrait-on dire, et aussi comme un écrivain secret. Et ce qu’il écrit est destiné à être un savoir utile non pour eux, mais pour l’Europe et ses différentes institutions de diffusion. Car il y a une chose que la prose de Lane ne nous laisse jamais oublier : que le…
Avec le temps, la « sexualité orientale » est devenue une marchandise aussi normalisée que toute autre dans la culture de masse, avec ce résultat que les écrivains et les lecteurs pouvaient l’obtenir sans avoir besoin d’aller en Orient. In time “Oriental sex” was as standard a commodity as any other available in the mass culture, with the result that readers and writers could have it if they wished without necessarily going to the Orient.…
En même temps que d’autres peuples désignés de diverses manières : arriérés, dégénérés, non civilisés, retardés, les Orientaux étaient vus dans un cadre construit à partir de déterminisme biologique et de remontrance moralo-politique. L’Oriental était ainsi relié aux éléments de la société occidentale (les délinquants, les fous, les femmes, les pauvres) qui avaient en commun une identité qu’on peut décrire comme lamentablement autre. Les Orientaux étaient rarement vus ou regardés ; ils étaient percés à jour, analysés non comme des citoyens, ou même comme des personnes, mais comme des problèmes à résoudre, ou enfermés, ou encore — alors que les puissances coloniales…
Dans la mesure où les savants occidentaux reconnaissaient l’existence des Orientaux de leur temps, des courants de la pensée et de la culture orientales de leur époque, c’était soit comme des ombres muettes que l’orientaliste devait animer, amener à la réalité, soit comme une espèce de prolétariat culturel et intellectuel utile pour que l’orientaliste exerce son activité supérieure d’interprétation, nécessaire pour qu’il joue son rôle d’homme et de puissante volonté culturelle. Je veux dire que, lorsqu’on discute de l’Orient, celui-ci est tout absence, alors qu’on ressent l’orientaliste et ce qu’il dit comme une présence ; mais il ne faut pas oublier…
L’orientaliste regarde l’Orient de haut, avec l’intention de saisir dans sa totalité le panorama qui s’étale sous ses yeux : culture, religion, esprit, histoire, société. Pour cela, il doit voir chaque détail à travers le dispositif d’un ensemble de catégories réductrices (les Sémites, l’esprit musulman, l’Orient, etc.). Puisque ces catégories sont avant tout schématiques et visent l’efficacité, et puisque aucun Oriental ne peut se connaître lui-même comme le connaît un orientaliste, toute vision de l’Orient en vient à reposer, en fin de compte, pour sa cohérence et sa force, sur la personne, l’institution ou le discours dont elle est la propriété.…
[Le non-Européen que connaît l’Européen] est soit un personnage comique, soit un atome dans une vaste collectivité désignée dans le discours courant ou dans le discours cultivé comme un type indifférencié appelé Oriental. L’orientalisme a contribué à créer ce type d’abstractions par son pouvoir de généralisation, qui convertit des exemplaires d’une civilisation en porteurs de ses valeurs, de ses idées et de ses positions, que les orientalistes, pour leur part, avaient trouvées dans « l’Orient » et transformées en monnaie courante culturelle. [The non-European known to Europeans] is either a figure of fun, or an atom in a vast collectivity designated in…
De nos jours, nous avons pris l’habitude de voir en celui qui a une compétence particulière sur certains domaines de l’Orient, sur certains aspects de sa vie, un spécialiste des « aires culturelles » (area studies); or, jusqu’aux alentours de la Seconde Guerre mondiale, l’orientaliste était considéré comme un généraliste (ayant naturellement de grandes connaissances spécifiques) doué d’un talent très développé pour faire des affirmations totalisantes. Je veux dire par là que, lorsqu’il formulait une idée sans grande complexité, par exemple à propos de grammaire arabe ou de religion de l’Inde, l’orientaliste était compris (et se comprenait) comme affirmant aussi quelque chose…
Les représentations de l’orientalisme dans la culture européenne reviennent à ce que nous pouvons appeler une cohérence discursive, qui a non seulement pour elle l’histoire, mais une présence matérielle (et institutionnelle). Comme je l’ai dit à propos de Renan, cette cohérence est une forme de praxis culturelle, un système d’occasions d’affirmer des choses sur l’Orient. The representations of Orientalism in European culture amount to what we can call a discursive consistency, one that has not only history but material (and institutional) presence to show for itself. As I said in connection with Renan, such a consistency was a form of…
Les affirmations sur l’« islam » sont énoncées avec une confiance et une sérénité vraiment olympiennes. Il n’y a aucune dislocation, aucune discontinuité ressentie entre la page de Gibb et le phénomène qu’elle décrit, car chacun d’eux, selon Gibb lui-même, peut en dernier ressort se réduire à l’autre. Ainsi, l’« islam » et la description qu’en fait Gibb ont une simplicité calme et discursive, avec comme élément commun la page bien ordonnée de l’érudit anglais. The statements about “Islam” are made with a confidence and a serenity that are truly Olympian. There is no dislocation, no felt discontinuity between Gibb’s page and…