L’élan est venu, politiquement, en 1967, des langues du marxisme, de la langue de la psychanalyse en train de se publiciser, des langues d’un internationalisme en voie de développement qui se reliaient aux modes d’expression du cinéma et aux langues de la pop culture. Une nouvelle façon de parler d’une insolence sexualisée dans son ensemble en sortit, qui répliquait aux exigences de la « société dominante », à chaque argument ou non-argument adverse, que la vie était ici et maintenant, que le savoir était ce qu’on avait soi-même, et qu’on se fichait du reste. De nombreuses autres langues se sont mélangées, de tous…
La langue officielle allemande a tout fait pour souligner que tous ces registres vivifiants, les uns comme les autres, s’enracinaient dans la « non-Allemagne » ou la « délinquance » si souvent invoquées. Ce qui revenait à une expulsion officielle. La possibilité d’une parole publique à soi s’est faite dès le départ depuis cet exil imposé. On ne pouvait accéder à la vivacité et à une raison politique qu’à partir des innombrables positions du « pays dénommé Étranger ». L’écriture publique a commencé par une forme de transgression : sur tracts. Sur les tracts, je lisais les mots à « moi » qui passaient. Une langue écrite était venue…
Mais plus tôt (et rattrapé par lui-même), le réveil des langues et « l’amour de l’institution universitaire » chez les étudiants se sont éteints. Au cours des années 1970, une partie de ceux qui avaient quitté les mille pôles entreprirent de ramener la diversité des langues à des règles langagières dogmatiques et à des plateformes partisanes (en musique, à l’uniformité un peu bébête de la rythmique new wave). L’université fut abandonnée pour établir des bases (la plupart du temps inexistantes) dans les usines ; quiconque se laissait rencontrer langagièrement en dehors de la « contradiction centrale » était « out » dans le cercle des athlètes ML…
Penser dans un autre pays. L’art dans la diaspora. On les trouve rarement chez ceux qui se disent « autochtones ». Produits d’expulsés. Ce qui veut dire que « penser » n’est pas normal. « L’art » ne pousse pas bien dans la terre natale. Mais les deux peuvent être enfantins, même en exil. Adorno : Depuis que je suis capable de penser, cette chanson a toujours fait mon bonheur : Entre les monts et la vallée profonde : c’est l’histoire de deux lièvres qui se régalaient d’herbe, ils furent abattus par le chasseur et, s’apercevant qu’ils étaient encore en vie, ils détalèrent. C’est plus tard seulement que je…
« Nous » déclarions « les adultes » comme manifestement fous ; nous étions des étrangers dans notre propre pays, dans notre propre « culture », comme l’appelaient les fous (et le reste du monde était censé ne pas avoir cette « culture », les Russes et moins encore les « nègres » dont nous écoutions constamment l’impropre par suite de « judaïsation »). Ils ne voulaient néanmoins rien reconnaître de l’ampleur du meurtre systématique. « Un peu trop d’assassinés, concédait un peu plus notre père, fonctionnaire des chemins de fer prussiens de catégorie intermédiaire du côté du bien éternel. » Tout « notre » parler était passé du côté des gens du même tage. Là, j’ai…
L’attestation des droits au chômage, le numéro d’immatriculation, les justificatifs, etc., créent une appartenance à un corps social maintenu en vie et régulé par des institutions étatiques, par des administrations qui la financent et produisent ainsi des signes dans lesquels les chômeurs se reconnaissent et acceptent leur condition. En d’autres termes : tout se passe comme si des personnes licenciées devenaient des éléments enregistrés d’une tribu d’humains particuliers, certes exclus de l’emploi, mais dotés de normes d’appartenance précisément définies : A tribe called « chômeurs » – une tribu à part entière. Selon McLuhan, la tendance générale des médias électroniques est de créer des…
Les formes de survie à nous concédées s’épuisent souvent dans le plaisir de faire marcher la machine, de s’y enclencher comme rouage, etc. Mais cela aussi se passe de plus en plus dans l’isolement, celui des logements ou des bureaux, la masse ameutée est elle aussi en train d’être annexée par les foules rivées aux médias et contrôlées par les médias, que l’on pourrait épingler avec le terme improbable de masses invisibles. Elle n’a pas pour seul statut celui de « foule ameutée planquée », elle a aussi d’autres plaisirs, change d’état, vit des sauvetages, a des révélations, a aussi ses propres…
De même que la masse invisible des bacilles/virus a hérité des diables au début de ce siècle (quantité infinie rassemblée dans un espace minimal), les médias ont eux-mêmes hérité de la masse des bacilles/virus. Mais hériter n’est pas le bon mot (les virus ne disparaissent justement pas, au contraire : ils débordent sur les technologies) ; il serait plus exact de parler d’alimentation réciproque. Les virus arrivent inéluctablement comme l’image hertzienne, l’image hertzienne survient inéluctablement comme virus. Les masses invisibles se servent de plus en plus de la vitesse de la lumière, les infections produites par lles (re)transmissions ont pour ainsi…
Les membres des séries syndromiques telles que décrites par Showalter n’ont pas besoin de se rassembler pour être reconnus comme des parties de séries ; ils n’ont pas besoin de se connaître entre eux, de se matérialiser en une masse concrète dans une rue ou une place quelconque pour être valables ; c’est ce qui distingue fondamentalement leur mode de constitution de toute formation de masse. Mais ils peuvent devenir des masses sous certaines conditions. Showalter rapporte que les femmes américaines qui font partie de la série des victimes d’abus sexuels dans la petite enfance tiennent régulièrement des survival meetings, des réunions…
L’écriture de Canetti sur la violence traite de la manière de se défaire des Befehlsstachel, des « aiguillons laissés par les ordres » que tous les humains ont reçus de l’extérieur dans leur corporéité (et qui hantent ensuite leurs / nos rêves). Chaque cri, chaque coup du père, de l’officier ou d’un quelconque suppliciateur, chaque offense ou dépréciation verbale, chaque regard de travers entre dans le corps tel un aiguillon et y reste. Le corps ne se débarrasse de ces blessures et cicatrices qu’en transmettant ces aiguillons à quelqu’un d’autre – ce qui signifie que le supplicié devient lui-même un suppliciateur ; la…