Le thème mythique de la séparation entre humains et non-humains, c’est-à-dire entre « culture » et « nature » selon le jargon consacré, n’a pas, dans le cas du peuple indigène [panaméricain], la même signification que dans notre mythologie évolutionniste. La proposition présente des mythes indigènes est la suivante : les animaux étaient des humains et ont cessé de l’être, l’humanité est le fond commun de l’humanité et de l’animalité. Dans notre mythologie c’est le contraire : nous les humains, nous étions des animaux et nous avons « cessé » de l’être, avec l’apparition de la culture, etc. Pour nous, la condition générique est celle de l’animalité : « tout…
Les Modernes savent, et ceux qui ont lu comme Kant savent – et nous l’avons tous lu – que l’acte de connaître est constitutif de l’objet de la connaissance. Mais notre idéal de science se laisse précisément guider par la valeur de l’objectivité : nous devons être à même de déterminer la part subjective qui entre dans la vision de l’objet, et de ne pas confondre cela avec la chose elle-même. Pour nous, connaître c’est désubjectiver autant que possible. On connaît bien quelqu’un quand on réussit à le voir de l’extérieur, comme un « objet ». Cela inclut le « sujet » : la psychanalyse est…
En s’appliquant aux sociétés de tradition culturelle occidentale et à l’organisation politique et étatique centralisée, l’anthropologie s’est en grande partie limitée à projeter les concepts et le type même d’objets caractéristiques de l’anthropologie classique sur le contexte urbain. Ce n’est pas allé très loin ; en effet, pour faire une véritable projection, il faudrait que ce soit une projection dans le sens géométrique du terme : ce qui doit être préservé, ce sont les relations, et non pas les termes. Donc, l’« équivalent » du chamanisme amérindien n’est pas le néochamanisme californien, ou même le candomblé bahianais. L’équivalent fonctionnel du chamanisme indigène c’est la…
Je me demande si ce n’est pas en cela que consiste vraiment le sentiment d’appartenir à une nation : avoir toutes les raisons personnelles d’avoir honte, tout aussi personnelles (si ce n’est plus) que celles toujours rabâchées d’être fier. Quand lesdites « raisons » ne sont pas, comme je le soupçonne, presque toujours les mêmes. Toute fierté avoue une honte. Et toute honte doit payer le prix fort afin de pouvoir disparaître. Bref, je suis brésilien, entre autres choses. J’y pense rarement ; et quand j’y pense, c’est même parfois agréable. Comme l’a très bien dit Tom Jobim, quand il est revenu à Rio…
Je me méfie beaucoup des justifications politiques de la recherche. Je ne trouve pas cela très noble de se justifier en faisant appel, en général de manière ostentatoire, à l’importance politique de ce que l’on fait. Les dangers de l’autosatisfaction sont énormes (encore une fois, tout orgueil est une honte). Enfin, combien de fois ai-je vu cet « engagement politique » servir en quelque sorte de tranquillisant épistémologique… Je n’ai aucune sympathie pour ce genre de chose. Les tranquillisants, je trouve ça très bien, mais quand il s’agit de penser, je préfère les excitants.…
Si Descartes nous a appris, à nous Modernes, à dire « je pense donc je suis » – à dire, donc, que la seule vie ou existence que je suis capable de penser comme étant indubitable est la mienne propre –, le perspectivisme amérindien, lui, commence par l’affirmation doublement inverse : « l’autre existe, donc je pense ». Et si celui qui existe est autre alors sa pensée est nécessairement autre que la mienne. Peut-être devrais-je conclure que si je pense, alors moi aussi je suis un autre. Car seul l’autre pense, seule la pensée comme puissance d’altérité est intéressante. Ce qui serait une bonne…
« Tout », dans la pensée indigène telle que je l’imagine, ne désigne pas une totalité actuelle. Il n’y a pas de collection finie, fermée et énumérable de sujets, à côté d’une autre, également finie et énumérable, de non-sujets, comme deux classes mutuellement exclusives et exhaustives, constitutives d’un « tout » comme horizon ontologique. Il ne s’agit pas d’un système de la nature, d’une taxinomie ou d’une classification fixe figurant dans des listes officielles. Le perspectivisme amérindien n’est pas une sorte de typologie ; ce n’est pas une « forme primitive de classification ». Tout dans la pensée indigène peut être sujet ; mais il est impossible de…
[À propos de la mobilisation, par l’État brésilien, d’anthropologues au service d’une enquête ayant pour but de déterminer qui peut prétendre au statut d’« Indien ».] Cette discussion – qui est indien ?, comment définit-on son appartenance ? etc. – possède une dimension un peu délirante ou hallucinatoire, comme d’ailleurs toute discussion où l’ontologique et le juridique entrent dans un processus d’accouplement. Des monstres naissent souvent de ce processus. Ce sont des monstres pittoresques et relativement inoffensifs tant que les gens ne se mettent pas à croire en eux. Mais dans le cas contraire, ils nous dévorent. […] Qui est indien ? [Il ne s’agissait…
Les énoncés sur l’indianité sont des énoncés performatifs, non des énoncés constatifs ; de ce fait, ils dépendent de conditions de félicité et non de conditions de vérité (dans le sens d’une correspondance avec un état de choses). Mais, et c’est là le point important, les conditions anthropologiques de félicité d’un tel énoncé ne sont pas données par des tiers. Surtout, elles ne sont pas ni ne peuvent être données par l’État, le tiers par excellence. L’indianité est tautégorique ; elle crée sa propre référence.…
Tu penses au Brésil, tu vis ici, tu ne peux pas faire autrement que penser au Brésil, mais tu n’as pas besoin de penser le Brésil (c’est toujours ceux qui pensent que le Brésil leur appartient qui se mettent à « le penser », c’est-à-dire à inventer de nouvelles manières d’assujettir ceux qui n’ont ni le temps ni les moyens de penser), penser au Brésil, ça suffit, c’est très bien comme ça.…