• Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar 21 05 24

    Le thème mythique de la sépa­ra­tion entre humains et non-humains, c’est-à-dire entre « culture » et « nature » selon le jar­gon consa­cré, n’a pas, dans le cas du peuple indi­gène [pan­amé­ri­cain], la même signi­fi­ca­tion que dans notre mytho­lo­gie évo­lu­tion­niste. La pro­po­si­tion pré­sente des mythes indi­gènes est la sui­vante : les ani­maux étaient des humains et ont ces­sé de l’être, l’humanité est le fond com­mun de l’humanité et de l’animalité. Dans notre mytho­lo­gie c’est le contraire : nous les humains, nous étions des ani­maux et nous avons « ces­sé » de l’être, avec l’apparition de la culture, etc. Pour nous, la condi­tion géné­rique est celle de l’animalité : « tout…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    Les Modernes savent, et ceux qui ont lu comme Kant savent – et nous l’avons tous lu – que l’acte de connaître est consti­tu­tif de l’objet de la connais­sance. Mais notre idéal de science se laisse pré­ci­sé­ment gui­der par la valeur de l’objectivité : nous devons être à même de déter­mi­ner la part sub­jec­tive qui entre dans la vision de l’objet, et de ne pas confondre cela avec la chose elle-même. Pour nous, connaître c’est désub­jec­ti­ver autant que pos­sible. On connaît bien quelqu’un quand on réus­sit à le voir de l’extérieur, comme un « objet ». Cela inclut le « sujet » : la psy­cha­na­lyse est…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    En s’appliquant aux socié­tés de tra­di­tion cultu­relle occi­den­tale et à l’organisation poli­tique et éta­tique cen­tra­li­sée, l’anthropologie s’est en grande par­tie limi­tée à pro­je­ter les concepts et le type même d’objets carac­té­ris­tiques de l’anthropologie clas­sique sur le contexte urbain. Ce n’est pas allé très loin ; en effet, pour faire une véri­table pro­jec­tion, il fau­drait que ce soit une pro­jec­tion dans le sens géo­mé­trique du terme : ce qui doit être pré­ser­vé, ce sont les rela­tions, et non pas les termes. Donc, l’« équi­valent » du cha­ma­nisme amé­rin­dien n’est pas le néo­cha­ma­nisme cali­for­nien, ou même le can­dom­blé bahia­nais. L’équivalent fonc­tion­nel du cha­ma­nisme indi­gène c’est la…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    Je me demande si ce n’est pas en cela que consiste vrai­ment le sen­ti­ment d’appartenir à une nation : avoir toutes les rai­sons per­son­nelles d’avoir honte, tout aus­si per­son­nelles (si ce n’est plus) que celles tou­jours rabâ­chées d’être fier. Quand les­dites « rai­sons » ne sont pas, comme je le soup­çonne, presque tou­jours les mêmes. Toute fier­té avoue une honte. Et toute honte doit payer le prix fort afin de pou­voir dis­pa­raître. Bref, je suis bré­si­lien, entre autres choses. J’y pense rare­ment ; et quand j’y pense, c’est même par­fois agréable. Comme l’a très bien dit Tom Jobim, quand il est reve­nu à Rio…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    Je me méfie beau­coup des jus­ti­fi­ca­tions poli­tiques de la recherche. Je ne trouve pas cela très noble de se jus­ti­fier en fai­sant appel, en géné­ral de manière osten­ta­toire, à l’importance poli­tique de ce que l’on fait. Les dan­gers de l’autosatisfaction sont énormes (encore une fois, tout orgueil est une honte). Enfin, com­bien de fois ai-je vu cet « enga­ge­ment poli­tique » ser­vir en quelque sorte de tran­quilli­sant épis­té­mo­lo­gique… Je n’ai aucune sym­pa­thie pour ce genre de chose. Les tran­quilli­sants, je trouve ça très bien, mais quand il s’agit de pen­ser, je pré­fère les excitants.…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    Si Descartes nous a appris, à nous Modernes, à dire « je pense donc je suis » – à dire, donc, que la seule vie ou exis­tence que je suis capable de pen­ser comme étant indu­bi­table est la mienne propre –, le pers­pec­ti­visme amé­rin­dien, lui, com­mence par l’affirmation dou­ble­ment inverse : « l’autre existe, donc je pense ». Et si celui qui existe est autre alors sa pen­sée est néces­sai­re­ment autre que la mienne. Peut-être devrais-je conclure que si je pense, alors moi aus­si je suis un autre. Car seul l’autre pense, seule la pen­sée comme puis­sance d’altérité est inté­res­sante. Ce qui serait une bonne…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    « Tout », dans la pen­sée indi­gène telle que je l’imagine, ne désigne pas une tota­li­té actuelle. Il n’y a pas de col­lec­tion finie, fer­mée et énu­mé­rable de sujets, à côté d’une autre, éga­le­ment finie et énu­mé­rable, de non-sujets, comme deux classes mutuel­le­ment exclu­sives et exhaus­tives, consti­tu­tives d’un « tout » comme hori­zon onto­lo­gique. Il ne s’agit pas d’un sys­tème de la nature, d’une taxi­no­mie ou d’une clas­si­fi­ca­tion fixe figu­rant dans des listes offi­cielles. Le pers­pec­ti­visme amé­rin­dien n’est pas une sorte de typo­lo­gie ; ce n’est pas une « forme pri­mi­tive de clas­si­fi­ca­tion ». Tout dans la pen­sée indi­gène peut être sujet ; mais il est impos­sible de…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    [À pro­pos de la mobi­li­sa­tion, par l’État bré­si­lien, d’anthropologues au ser­vice d’une enquête ayant pour but de déter­mi­ner qui peut pré­tendre au sta­tut d’« Indien ».] Cette dis­cus­sion – qui est indien ?, com­ment défi­nit-on son appar­te­nance ? etc. – pos­sède une dimen­sion un peu déli­rante ou hal­lu­ci­na­toire, comme d’ailleurs toute dis­cus­sion où l’ontologique et le juri­dique entrent dans un pro­ces­sus d’accouplement. Des monstres naissent sou­vent de ce pro­ces­sus. Ce sont des monstres pit­to­resques et rela­ti­ve­ment inof­fen­sifs tant que les gens ne se mettent pas à croire en eux. Mais dans le cas contraire, ils nous dévorent. […] Qui est indien ? [Il ne s’agissait…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar ⋅ trad. de P. Delgado modifiée

    Les énon­cés sur l’indianité sont des énon­cés per­for­ma­tifs, non des énon­cés consta­tifs ; de ce fait, ils dépendent de condi­tions de féli­ci­té et non de condi­tions de véri­té (dans le sens d’une cor­res­pon­dance avec un état de choses). Mais, et c’est là le point impor­tant, les condi­tions anthro­po­lo­giques de féli­ci­té d’un tel énon­cé ne sont pas don­nées par des tiers. Surtout, elles ne sont pas ni ne peuvent être don­nées par l’État, le tiers par excel­lence. L’indianité est tau­té­go­rique ; elle crée sa propre référence.…

  • Eduardo Viveiros de Castro ⋅ Le regard du jaguar

    Tu penses au Brésil, tu vis ici, tu ne peux pas faire autre­ment que pen­ser au Brésil, mais tu n’as pas besoin de pen­ser le Brésil (c’est tou­jours ceux qui pensent que le Brésil leur appar­tient qui se mettent à « le pen­ser », c’est-à-dire à inven­ter de nou­velles manières d’assujettir ceux qui n’ont ni le temps ni les moyens de pen­ser), pen­ser au Brésil, ça suf­fit, c’est très bien comme ça.…