En outre, l’œil est attiré par deux chapeaux de paille ou d’été. L’histoire de ces chapeaux de paille pour hommes est la suivante : c’est que soudain, dans l’air clair, je vois deux ravissants chapeaux ; sous ces chapeaux se tiennent deux messieurs très comme il faut, qui paraissent vouloir s’adresser le bonjour en soulevant leurs couvre-chefs d’un geste fringant, gracieux et beau : spectacle où manifestement les chapeaux jouent un plus grand rôle que leurs détenteurs ou propriétaires.…
– Je ne puis nullement consentir à ce que vous vous arrêtiez de couper et d’ingérer, et je ne crois pas du tout que vous soyez réellement rassasié. Si vous dites que vous êtes à deux doigts de l’asphyxie, vous ne dites très certainement pas la vérité. Je suis obligée de croire que ce ne sont là que des politesses. Je renonce volontiers, je l’ai dit, à quelque forme que ce soit de bavardage spirituel. Je suis sûre que vous êtes principalement venu pour prouver que vous êtes un gros mangeur et pour manifeste que vous avez de l’appétit. Cette…
Parfois, il croyait avoir des cheveux d’or et une épée à la main. Il s’imaginait qu’il était un chevalier du Moyen Âge qui devait courir le monde à l’aventure. Parfois, au contraire, il était comme un moine, comme dans une cellule, assis là à méditer sur l’énigme du monde. Tout lui était mystère, ce qui est clair et évident autant que tout le reste.…
La forme qu’il allait prendre, ce qu’il allait faire de lui et ce qu’il allait advenir de lui, tout cela n’était pas très clair à ses yeux. Il était de ceux qui ont la ferme volonté de se développer, qui préfèrent n’être rien que quelque chose de partiel, de faux, ou de flasque, en un mot, il était de ceux qui cherchent.…
J’avais eu à l’occasion, j’en ai le souvenir très net, une conversation animée sur cette question avec un monsieur très élégant, intelligent et considérable. L’idée, aussi insensée qu’elle pût paraître ou être en réalité, était enfoncée dans ma tête et ne me laissait pas en paix. Les idées aspirent à se réaliser, à s’incarner ; une pensée vivante veut tôt ou tard se transformer en réalité vivante, elle veut prendre corps. « Mais à ce qu’il me semble, vous n’êtes pas vraiment homme à faire un bon domestique », me déclara le monsieur très intelligent, très élégant que j’ai dit, et je crus…
Je fis la connaissance de toutes sortes de personnes aimables et importantes dont la vue et la fréquentation, toutefois, eurent surtout pour résultat de me rappeler que je devais me dépêcher le plus possible d’accéder moi-même à une importance quelconque.…
« Vous êtes Tobold, n’est-ce pas, et à partir d’aujourd’hui, vous entrez au service de Monsieur le comte comme domestique comtal. On espère que chez nous, ici, donc, vous serez zélé, loyal, ponctuel, poli, courtois, honnête, travailleur, consciencieux, et docile en tout temps. Votre aspect est satisfaisant, espérons que votre conduite donnera également satisfaction. Dès maintenant, vous devez essayer d’atténuer et de raffiner tous vos mouvements. Les natures carrées et bruyantes ne sont pas appréciées, ici au château, et elles ne le seront jamais. Veuillez en prendre note une fois pour toutes. Vous devez absolument savoir qu’ici, on parle à voix…
Voir un comte prendre son petit déjeuner est affligeant et consternant, et pour cette raison, mieux vaut s’abstenir d’avoir l’impudence de déranger un comte qui daigne prendre son petit déjeuner. De quoi l’aristocratie aime-t-elle se nourrir, en général ? À mon avis, la réponse la plus juste et la plus simple à cette question difficile et délicate est la suivante : l’aristocratie aime surtout les œufs au bacon. En outre, elle dévore et absorbe toutes sortes de confitures exquises. Si à présent, nous soulevons la question un peu inquiétante, peut-être, parce que sans doute parfaitement incongrue, de savoir ce que lit l’aristocratie,…
« Me voici, homme mauvais et sans valeur, heureux pourtant, sinon bienheureux, d’avoir été envoyé par Monsieur le secrétaire, lui aussi à l’heure qu’il est certainement heureux, voire bienheureux, auprès de Madame la baronne avec ce verre de limonade, dans le but d’apporter à la plus belle femme du monde ce que cette dernière a daigné commander. Monsieur le secrétaire m’a ordonné de dire à Madame la baronne qu’il sollicitait la permission de pouvoir mille mille fois présenter ses compliments et recommander ses services à Madame. Je ne sais pas où Monsieur le secrétaire se trouve en ce moment ; mais ce…
« Maintenant, je suis un costaud. Maintenant, quelque épreuve que le sort me réserve, je l’affronterai, je me mesurerai à elle, et j’irai à sa rencontre avec confiance et impétuosité. J’ai l’impression de pouvoir en découdre avec le monde entier, ou avec la moitié du monde au moins. Imagination, illusion, constellation merveilleuse ! Mon humeur est grandiose. J’ai l’envie et la force de vivre, maintenant, vraiment, c’est à éclater de rire. Je m’emballe ! J’aimerais par-dessus tout être un cheval sauvage et filer au galop dans les pays radieux. C’est qu’il est divinement beau, le monde, célestement beau. Quelle jubilation ! Je ne comprends…
Une femme qui était juste un peu bizarre se rendit en ville pour acheter quelque chose de bon à dîner pour elle et son mari. Bien des femmes ont déjà fait leur marché en étant juste un peu distraites. L’histoire n’a donc absolument rien de nouveau ; je poursuis néanmoins et raconte que la femme qui voulait acheter quelque chose de bon pour elle et son mari et s’était rendu en ville dans ce but n’était pas tout à fait à son affaire. Elle tournait dans tous les sens la question de savoir ce qu’elle pourrait bien acheter de spécial et…
Celui qui n’en croyait pas ses yeux regardait une porte pour voir si elle était fermée. Oui, elle était fermée, et même fermée comme il faut, c’était indubitable. La porte était fermée, c’est tout à fait sûr, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne le croyait pas, il flairait cette porte pour sentir si elle était fermée, oui ou non. Elle était vraiment et véritablement fermée. Sans conteste, elle était fermée. Elle n’était pas ouverte, en tout cas. Elle était fermée, dans tous les cas. Sans aucun doute, cette porte était fermée. En aucun cas il n’y avait…
Une lampe est sous doute un objet très utile et joli. On distingue les lampes à pied et les suspensions, les lampes à alcool et les lampes à pétrole. Involontairement, qui dit lampe est forcé de penser abat-jour, c’est-à-dire qu’il n’y est nullement forcé. Ce n’est pas vrai qu’on y soit forcé. Personne ne nous y oblige. Libre à chacun de penser ce qu’il veut, mais il semble néanmoins avéré que lampe et abat-jour se complètent le mieux du monde. Un abat-jour sans lampe nous paraîtrait inutile et dépourvu de sens, et une lampe sans abat-jour nous paraîtrait laide et…
Il neige, il neige. Il neige tout ce que le ciel contient de neige, et c’est considérable. Sans arrêt, sans début et sans fin. Il n’y a plus de ciel, tout est chute de neige grise, blanche. Il n’y a plus d’air non plus, il est plein de neige. Il n’y a plus de terre non plus, elle est couverte de neige, et encore de neige. Toits, routes, arbres sont enveloppés de neige. Il neige sur tout, et c’est compréhensible, car quand il neige, la neige tombe sur tout, on l’aura compris, sans exception. Tout doit porter la neige, objets…
Quand je prends l’ascenseur, je me sens vraiment comme l’enfant de mon époque. Wenn ich Lift fahre, komme ich mir so recht wie das Kind meiner Zeit vor.…
[J]e me représente comme indiciblement beau de mourir avec la conscience terrible d’avoir offensé ceux qui me sont le plus chers au monde, et de les laisser pleins de jugements défavorables sur moi. [Ich stelle] es mir als unsagbar schön vor, zu sterben, im furchtbaren Bewußtsein, das Liebste, was ich auf der Welt habe, gekränkt und mit schlechten Meinungen über mich erfüllt zu haben.…
Quelle dépravation étrange : se réjouir secrètement d’être en mesure de constater qu’on est un petit peu volé. Solch eine sonderbare Verdorbenheit : sich heimlich zu freuen, bemerken zu dürfen, daß man ein wenig bestohlen wird.…
Toute l’Europe envoie ici ses exemplaires humains. Ganz Europa sendet hierher seine Menschenexemplare.…
J’ai sucé la substance et le sentiment de la ville avec le lait maternel. Enfant, je voyais tituber les ouvriers ivres chantant à tue-tête. Tout petit déjà, la nature m’apparaissait comme quelque chose de céleste et de lointain. En sorte que je peux me passer de la nature. Ich habe Stadtwesen und ‑empfinden mit der mütterlichen Milch eingesogen. Ich sah als Kind johlende, betrunkene Arbeiter hin und her taumeln. Die Natur ist mir schon als ganz klein als etwas Himmlisch-Entferntes vorgekommen. So kann ich die Natur entbehren.…
Je hais les natures qui veulent tout savoir, qui resplendissent de science et font la roue avec leur esprit. Ich hasse das alles verstehenwollende, mit Wissen und Witz glänzende, und sich breitmachende Wesen.…
Pour définir mon camarade Fuchs, je ne dispose que d’une expression : Fuchs est fuyant, Fuchs est faux. Il parle comme une culbute ratée et se conduit comme une grosse improbabilité pétrie en forme d’homme. Tout en lui est antipathique, par conséquent indigne d’être considéré. Savoir quelque chose de Fuchs est un abus, un superflu choquant, gênant. Für meinen Mitschüler Fuchs habe ich nur einen einzigen sprachlichen Ausdruck : Fuchs ist schräg, Fuchs ist schief. Er spricht wie ein mißlungener Purzelbaum und benimmt sich wie eine große, zu Menschenform zusammengeknetete Unwahrscheinlichkeit. Alles an ihm ist unsympathisch, daher unbeherzigenswert. Über Fuchs etwas zu…
Un homme qui porte vraiment une belle barbe est un chanteur d’opéra, ou le chef de rayon bien payé d’un grand magasin. Sont beaux en règle générale les semblants d’hommes. Ein Mann, der einen wirklich schönen Bart trägt, ist ein Opernsänger oder der gutbezahlte Abteilungschef eines Warenhauses. Scheinmänner sind in der Regel schön.…
Ici, on est généralement pressé parce qu’on est d’avis à tout instant qu’il est beau de chercher à arracher et à attraper quelque chose. Man hat es hier allgemein eilig, weil man jeden Augenblick der Meinung ist, es sei hübsch, etwas erkämpfen und erhaschen zu gehen.…
Pour Kraus, il y a premièrement des hommes, deuxièmement des devoirs, et troisièmement tout au plus des économies, celles qu’il veut faire pour les envoyer à sa mère, à ce qu’il croit. Kraus erblickt erstens Menschen, zweitens Pflichten und drittens höchstens noch Ersparnisse, die er zurücklegen wird, wie er denkt, um sie seiner Mutter zu schicken.…
Kraus est chevaleresque des pieds à la tête. En vérité, il serait à sa place au moyen âge, et il est bien dommage qu’il n’ait point de douzième siècle à sa disposition. Kraus ist Ritter von Kopf bis zu Fuß. Er gehört eigentlich ins Mittelalter, und es ist sehr schade, daß ihm kein zwölftes Jahrhundert zur Verfügung steht.…
J’espionne, et cela embellit ma vie, car sans la nécessité d’espionner, il n’y a plus de vie du tout. Ich passe auf1, und das verschönert das Leben, denn ohne aufpassen zu müssen, gibt es eigentlich gar kein Leben. Je fais attention, je suis aux aguets, j’ouvre les oreilles ↩…
Nous sommes tous sans exception un peu énergiques, car la médiocrité et la misère dans lesquelles nous vivons nous donnent sujet de croire fermement aux quelques conquêtes que nous avons pu faire. Notre foi en nous-mêmes est notre modestie. Si nous ne croyions à rien, nous ne saurions pas que nous sommes insignifiants. Wir sind alle ohne Ausnahme ein wenig energisch, denn die Kleinheit und Not, in der wir uns befinden, veranlassen uns, fest an die paar Errungenschaften, die wir gemacht haben, zu glauben. Unser Glaube an uns ist unsere Bescheidenheit. Wenn wir an nichts glauben würden, wüßten wir nicht,…
Diable, quel auditeur compréhensif tu fais. Positivement, un arbre ployant sous les fruits de la compréhension. Teufel, was bist du für ein verständnisvoller Zuhörer. Du bist geradezu ein Baum, der voll Verständnis behangen ist.…
Lorsqu’un élève de l’Institut Benjamenta est en droit d’être content de lui, ce qui arrive rarement, car chez nous les règlements tombent comme la pluie, la neige, la foudre et la grêle, il répand une bonne odeur, et c’est la douce senteur d’une louange modeste, mais gagnée de haute lutte. Darf ein Schüler des Institutes Benjamenta zufrieden mit sich sein, was selten vorkommt, da es bei uns von Vorschriften hagelt, blitzt, schneit und regnet, so duftet es um ihn herum, und das ist der süße Duft des bescheidenen, aber wacker erkämpften Lobes.…
Et pourtant, nous ne sommes pas sans dignité, mais c’est une dignité très, très mobile, petite, flexible et souple. D’ailleurs nous nous en revêtons et la dépouillons selon les besoins. Sommes-nous les produits d’une haute civilisation, ou des enfants de la nature ? Cela non plus je ne saurais pas le dire. Il y a une chose dont je suis sûr : nous attendons ! C’est là notre valeur. Oui, nous attendons, nous tendons pour ainsi dire l’oreille vers la vie, vers cette plaine, vers cette mer et ses tempêtes qu’on appelle monde. Und doch sind wir Schüler durchaus nicht ohne Würde, aber…
J’adore empêcher mon rire d’éclater. C’est un chatouillement si merveilleux que de ne pas pouvoir lâcher ce qui aimerait tellement jaillir. J’aime ce qui ne doit pas être, ce qui doit rentrer en moi. La chose étouffée en devient plus pénible, mais aussi plus précieuse. Oui, oui, je l’avoue, j’aime bien être opprimé. Certes. Non, pas toujours certes. Que M. Certes disparaisse de ma vue. Voici ce que je voulais dire : être obligé de réprimer quelque chose, cela signifie le faire doublement autre part. Rien n’est plus fade qu’une permission indifférente obtenue rapidement et à bon compte. J’aime bien tout…
[L]es émotions font tomber un froid de glace sur mon âme. Ai-je une occasion immédiate de tristesse, aussitôt le sentiment de la tristesse me fait défaut. Erschütterungen senken etwas wie Eiseskälte in meine Seele hinein. Unmittelbar zur Trauer veranlaßt, entschlüpft mir die Trauer-Empfindung vollständig.…
Nous te prions de ne pas essayer de punir l’auteur de ces lignes en prenant des airs, cela n’aurait aucun sens, cela ne ferait tout au plus que de te conférer une touche de provincialisme. Tu ne veux tout de même pas paraître à tout prix une provinciale à nos yeux de voyageur ? Nous te prions d’y songer. Au brigand, l’autre, celle dont il recherchait les faveurs, dit ceci : « Vous êtes vraiment trop gentil. » C’était une très aimable, une reconnaissante. Un jour, dans cette autre petite salle, il a mangé un poulet, arrosé de Dôle. Nous disons cela simplement parce…