Vexations

une expérience utilisateur

Nous sommes maintenant. Et ça, c’est vrai, peu de gens l’ont vécu. Christophe Tarkos

Analyse data

Un peu comme ce blaireau des années 2010, le honey badger, reconnaissable à la sorte de cape blanche lui courant du front à la queue, à son visage bas, à ses petits yeux noirs logés dans de larges orbites, à ses oreilles, bourrelets en demi-lunes à peine distincts du crâne, et à sa bouche, menue mais remarquablement armée ;

un peu comme le honey badger, connu de nous mieux que par aucun traité de zoologie par YouTube, parce qu’on l’y vit souvent, petite masse trapue animée dans la marche d’un léger roulis, venir déloger d’une souche, au milieu d’une nuée d’abeilles kamikazes, les rayons gorgés de miel et de larves protéinées ; plus tard, se jeter sur un serpent venimeux, encaisser les morsures jusqu’à s’effondrer, puis, comme dans un épilogue Disney, se relever, groggy mais vivant, et repartir à l’assaut dans des contorsions opiniâtres, tourmentant sa proie, insensible en apparence aux dards, aux crocs, aux griffes et autres configurations vulnérantes de l’escadre animale de la Création ;

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Honey badger resists attack by three leopards
Vignette d’une vidéo de ratel résistant à l’attaque de trois léopards 2:00

Le ratel est un mustélidé est connu pour être particulièrement féroce et résistant, ce que les jeunes léopards ne vont pas tarder à…

YouTube · National Geographic Animaux 20 janv. 2025

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The Crazy Nastyass Honey Badger (original narration...
Vignette d’une vidéo en hommage à l’intrépidité du ratel 3:21

This was the last video my 80-year-old father ever saw. He laughed so hard he started crying. We had a great talk that night about his new iPhone,...

YouTube · czg12318 janv. 2011

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Les ratels, des créatures agressives et invincibles
Vignette d’une vidéo célébrant la réputation badass du ratel 3:58

. 12:24 · Go to channel · Honey Badger - Fearless, Bulletproof and ...almost Immortal? Magic of Nature·428K views · 12:24 · Go to channel ...

YouTube · National Geographic France7 sept. 2025

un peu comme ce blaireau teigneux sur la blanche cape et l’industrie duquel des millions d’yeux humains se sont posés avec une jubilation stupéfaite et teintée de révérence, exprimant un sentiment mélangé, encore sans nom peut-être mais unanime, si bien que si ces yeux avaient pu parler ils auraient communié dans les termes de la voix off – « badass », « fearless » « unstoppable », « giving no shit » –, dans les termes identiques ou équivalents de tout titre de toute vignette de toute vidéo reproduisant l’extrait puisque donc souvent dans les années 2010 nous le vîmes revenir se suggérer dans la colonne de droite de notre perception, comme si l’algorithme avait décidé, usant de ses moyens propres en matière d’obsession, de nous le présenter, égal sous d’infinies nuances de montage, en figure archétypale du Fonceur – et donc fonçant, prêt à être saisi, dans une posture désormais caractéristique, et rangé sur la planche naturaliste aux côtés des plus mignons de nos sauvages carnassiers : la svelte fouine, le vigilant putois, la paisible loutre, le furet craintif, le blaireau commun… ;

Planche naturaliste de Buffon
Buffon, Histoire naturelle, générale et particuliére, t. 4 : « Histoire des quadrupèdes ». Planche augmentée d'un spécimen.

tel ce blaireau teigneux des années 2010, des hommes – hommes à barbe le plus souvent, barbe taillée le plus souvent – des hommes à barbe et à torses sculptés, des hommes à bras veinés, à jambes musculeuses, et spreadant sur leur trône de gamer, des hommes rappelant depuis leur trône quelques hiérarchies de bon sens utiles à l’espèce ;

des hommes à impériale, trois-jours, bouc, bûcheron, des hommes à préceptes et proverbes touchant le succès, ses voies, ses pièges ;

des hommes au front dégagé, au regard franc, à la peau claire ; des hommes ayant le cran du face caméra et des propos qui fâchent ;

des hommes se trouvèrent algorithmiquement promus, autour des années 2025, au rang d’icônes de Sagesse et d’Intrépidité, de sorte que bientôt, pour peu qu’on cherchât du sens à la vie en passant par youtube.com, on n’était plus guère encouragé qu’à make it dans la jungle des rapports de sexe et de race, se protéger des influences (surtout des attendrissements), et tracer sa vie à la serpe en couchant tout ce qui barre la route au destin.

Et sauf quelques demi-journées chaque jour (réquisitions de la vocation ou de l’auto-entreprise), je n’ai rien raté de cette lutte à mort qui vit en 15 ans les Seigneurs triompher, dans l’ordre des valeurs et des vues, du mustélidé favori du public international. Ce fut un bon divertissement, un parmi beaucoup d’autres, mais qui, conjugué aux autres précisément, me laissa, au seuil du deuxième quart du dernier siècle de ma vie – alors qu’à défaut de métier j’envisageais de prendre à mon tour un destin (de poète, d’écrivain, d’analyste data au phrasé ample et clair) – me laissa groggy à mon tour, incertain d’où cliquer, cherchant du « nouveau » propre à me désennuyer parmi les recommandations toujours plus familières de l’algo.

Et donc je cliquais à tout-va, dans toutes les directions.

Maxi résolution

Or quand on a passé tant de soirées dans la compagnie de ces animaux à proies et à cape, puis de ces hommes à barbes prônant la tranquillité de l’âme devant la mort des autres et les larmes des femmes ;

tant de soirées à explorer, sans intention particulière, les méthodes pour unlock sa créativité, sa productivité, son potentiel, ses hanches ;

tant et tant d’heures devant des compils de fun facts, weird facts, random facts, des compils de material porn, food porn, nature porn, devant des compils d’epic fails, gym fails, construction fails, devant des compils de life hacks, beauty hacks, sleep hacks ;

quand on a passé tant de nuits, sans qu’on les remarque claircir, sous l’empire hypnotique des gestes saccadés, des réactions scriptées, de la diction mécanique de performers émulant les persos non-joueurs des jeux vidéos de notre enfance ;

Réinterprétation d’un perso non joueur de GTA, par ghettotrio__
Réinterprétation d’un perso non-joueur (NPC) de GTA (@ghettotrio__).

d’invraisemblables portions de journée en face de coworkers virtuels offrant, par leur simple présence mimétique devant un écran, de tenir 20 minutes sans checker ses notifs ;

quand tant de temps d’un temps d’attention déjà chancelant a sombré dans ces profondeurs où des confessions anonymes, copiécollées de forums d’entraide, sont lues par des voix de synthèse sur fond d’inserts pâtissiers en 4K ;

quand tant de journées, commencées dans la ferme résolution d’en être, ont été englouties dans la considération de personnes à peine physiques, entièrement vêtues de lin clair, promouvant l’élimination du superflu en dealant des codes réduc pour Temu ;

quand on s’est soustrait tant de quanta de temps – comme nos aînés naguère devant des feuilletons, sagas, jeux de buzzer, soirées nœuds pap’ & magie – devant des mukbangs, des day in my life, des battles de trucs assortis (enclume vs presse hydraulique) ou parfaitement dépareillés (talon compensé vs forêt-noire) ;

devant des résumés, débriefs, débunks, récaps, monologues en chambre et diatribes en voiture ; devant des reacts de gauche, des reacts de droite, des reacts de gauche de reacts de droite, des reacts de gauche de reacts de gauche de reacts de gauche ;

quand on s’est laissé fondre devant des tapisseries paysagères maxi résolution trempées dans le plus relaxing de la piano music d’Occident ; devant des ASMR sans paroles où la plus infime granule du monde matériel saute aux oreilles et devient troublante de netteté ;

quand on s’est achevé les yeux sur des pépites lo-fi exotiques estampillées du plus périssable des adjectifs (« RARE »), sur des archives indus soviétiques, des rip VHS de no-wave, des sessions ambient domestiques en 240p ;

alors on est rendu, peut-être, à ce point d’excitation torpide où notre attention est suffisamment « préparée » (comme on le dit de certains pianos), non simplement pour arbitrer en un rien de temps la profitabilité de chaque clic selon un rapport coût moteur / bénéfice informationnel, mais pour éprouver un sursaut de respectabilité intérieure au moment de cliquer sur une reco musique classique :

Trousses et imaginaires

C’est une recommandation de ce genre qui, un soir des premières 2010’s – alors qu’étaient encore un peu verts et l’algorithme de YouTube et les compétences attentionnelles faites pour l’appréhender – m’avait mené aux Vexations d’Erik Satie, une œuvre consistant en la répétition 840 fois d’un même bref motif, et qui, selon le tempo choisi pour se conformer à l’indication « très lent » de la partition, dure entre 14 et 35 heures.

Cette durée notoire (qu’on dit même quelquefois record) assurait à la pièce une place à la fois sur l’étagère des excentricités qui ont les faveurs d’Internet, et sur celle, non moins fournie en excentricités, des objets d’« avant-garde » – un drôle de mot, de l’ancien monde, mais inventé par l’ancien monde par lassitude d’un monde ancien ; un mot qu’en tout état de cause je ne me voyais pas utiliser, à l’écrit comme à l’oral, sans le placer entre guillemets – profitant d’un certain flou culturel hérité, une équivoque patrimoniale, une sorte de négligé national en matière de guillemets, dont on ne peut jamais savoir à coup sûr, chez « nous », s’ils sont de précaution, de dévotion, de dérision, de distance ou de dérogation. Toujours est-il que, remettant à plus tard la vie licencieuse d’une expression sans guillemets, ce n’est qu’ainsi « encadré », ainsi « placé » que je risquais parfois le mot « avant-garde », ce placement procédant peut-être de ce que je n’avais guère rencontré d’« objets » d’avant-garde que « placés » sur des objets d’allure plus anodine (mugs, cahiers, tote bags, trousses et imaginaires), et qu’un tel placement me semblait le dernier stade d’une trajectoire « logique », « historique » pourquoi pas, le dernier d’une série de placements qui avait vu les « objets » d’avant-garde être des curiosités artistiques, avant de s’élever au rang d’objets d’intérêt – par exemple d’intérêt national, comme Soulages ou Rungis.

Et c’est dans cette atmosphère irritante de guillemets (guillemets qui déréalisent parfois plus subtilement ce qu’ils encadrent que la dernière scie ce qu’elle répète), c’est « dans cette atmosphère irritante de guillemets » que, recevant la proposition d’« intervenir » dans le « cadre » d’un « numéro » d’une « revue » de « poésie » dont le « dossier » aurait pour « objet » « l’avant-garde », je restai sans rien qui me vînt jusqu’à ce que me revînt le souvenir d’un commentaire, dessus tombé sur le YouTube des années 2010, dans lequel le concierge du conservatoire d’Amsterdam racontait qu’un soir, dans les années 80, un pianiste acclamé avait entamé, en guise de bis, les Vexations d’Erik Satie, une œuvre consistant en la répétition 840 fois d’un même motif très bref, et qui, selon le tempo retenu pour respecter le « très lent » de la partition, dure de 14 à 35 heures.

Partition des Vexations d’Erik Satie
Tu es rédacteur de notices pour un site de musique classique. Tu présentes les Vexations d’Erik Satie au plan conceptuel, structurel et musical, sans oublier les indications verbales. Moins de 100 mots. « Vexations » est une œuvre conceptuelle et minimaliste d’Erik Satie. La partition présente un thème de basse accompagné d’une harmonisation en tritons parallèles, suivie de sa version inversée. Les indications verbales ajoutent une dimension rituelle, en insistant sur la répétition, l’immobilité et la lenteur qui représentent à la fois un défi et une invitation à la méditation. Conçue pour être répétée 840 fois, la pièce explore les limites de la patience et de l’endurance, tout en créant une atmosphère hypnotique et introspective.

« Au bout de 20 minutes », poursuivait le concierge, « le public a commencé à quitter la salle. Quand il n’est plus resté que le pianiste, je suis entré pour baisser doucement l’éclairage et lire la suite

Craving dopaminique

C’est là que s’interrompt, sur la capture que j’ai faite de l’écran où il m’était apparu un jour des années 2010, le commentaire du concierge du conservatoire d’Amsterdam. Depuis, le commentaire a disparu, avec la vidéo de l’interprétation des Vexations sous laquelle il avait été, dans la partie du commentaire que les designers UX appellent « engagement », plébiscité à plates coutures : 23 pouces verts contre aucun rouge.

L’objet de cette appréciation, pourtant, n’est pas bien clair. Combien, parmi les pouceureuses, ont cliqué sur lire la suite

avant de pouce-up ? Combien se sont contenté⋅es de la version tronquée ? Et comment se fait-il que, lurker sans compte sur la plateforme (donc privé d’« engagement »), je me compte parmi les premiers, chérisseurs authentiques du commentaire complet, et me souvienne précisément de la suite

& fin du commentaire alors que ma capture l’a manquée ?

Avatar 016
FritsTube il y a 14 ans
C’était dans les années 80. J’étais concierge au conservatoire d’Amsterdam. Un concert avait lieu, et il commençait à se faire tard. Je voulais fermer, et donc je suis allé voir ce qui se passait. Un pianiste venait de donner un récital, et jouait les Vexations en guise de bis ! Je connaissais la pièce, parce que Reinbert de Leeuw l’avait jouée peu de temps auparavant à la télévision hollandaise. Au bout de 20 minutes, le public a commencé à quitter la salle au compte-goutte. Quand il n’est plus resté que le pianiste dans la salle (et plus que nous deux dans le bâtiment), j’ai baissé légèrement l’éclairage et…
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Il est possible que j’aie rêvé du commentaire : un rêve sans péripétie, documentaire, typographique – épiphanique à sa façon : le commentaire flottait, en gloire, entièrement déplié, luisant de complétude. Il est possible que j’aie halluciné la suite

& fin du commentaire : une hallucination domestique, bénigne comme une blessure du même genre, produit de la rencontre entre une fatigue de fin de journée et une surexposition aux écrans. Il est possible enfin que j’aie conjecturé la fin du commentaire depuis son début, exerçant une compétence narratologique relativement banale bien qu’insoupçonnée jusque-là. Mais le plus probable, pour qu’en 2026 vivent en ordre & complets dans ma mémoire l’image et le propos d’un commentaire capturé dans les 2010’s, c’est que j’aie bel et bien cliqué sur lire la suite

et pris connaissance non d’un bout mais du « tout » du commentaire du concierge – « tout » qui, pour des raisons de maladresse ou plus impénétrables, échappa finalement au screenshot. Et, à vrai dire, le plus énigmatique n’est pas dans cette discordance entre un souvenir et une preuve, mais dans l’intensité de ce souvenir, s’il est vrai que j’ai dû, depuis l’irruption de YouTube en 2005 dans la vie, lire plus de commentaires que de notes de bas de page, de notices Wikipédia ou de noms de stations de métro, activement regardé plus de vidéos que de couchers de soleil, de graffitis ou de plafonds, croisé plus de vidéos d’animaux que d’animaux réels, peut-être plus de vidéos d’endroits que d’endroits réels, et zoné plus d’heures sur la plateforme que respiré ou dégluti en pleine conscience.

Dans une telle profusion, on pourrait se demander quelle « tendance mimétique », quelle « pulsion scopique », quelle « détresse de validation », quelle disponibilité de nos doigts – voilà : quelle langueur digitale nous engage à non seulement scroller jusqu’à la section commentaires mais à y traîner suffisamment longtemps pour lire, au sens de « lire de tout son long », un commentaire dont l’intégralité ne nous est donnée qu’au prix d’une nouvelle dépense digitale. Une telle interrogation paraît d’arrière-garde – il faut, pour se la poser, avoir l’âme occupée par bien des principes chimériques, tels que « désir », « penchant », « inclination » et autres poudres de grimoire de la faculté de « Psychologie ». On le sait désormais : ce qui se passe en toi, petit⋅e anthropos⋅se, dans ces moments touchants d’appariement humain / algorithme, ça n’est rien qu’un épisode de « craving dopaminique ». D’ailleurs, nul n’est tenu dans l’ignorance de ce nouveau fait terminologique depuis que, depuis les années 2010, une nuée d’articles de presse, tous calqués sur la même dépêche, s’alarment chroniquement de l’addiction de notre jeunesse à des doses de dopamine infinies – dans un monde fini. Et comme un tel constat ne vient jamais, chez « nous », sans sa page commentaires, chacun la ramène volontiers sur ce thème, comme un théoricien-critique de poche adéquatement prompté :

Sur le modèle des remarques de Walter Benjamin, dans « Expérience et pauvreté », sur la « chute du cours de l’expérience », écris un pastiche de théorie critique qui transpose ce motif au temps d’attention. Adoptant une perspective neuro-sociale, utilise une métaphore économique, et introduis un montage historique entre l’époque dont parle Benjamin et l’époque contemporaine. Tu éviteras toute référence explicite à ta source comme au style attendu. Tu n’énonceras pas les procédés que tu mets en œuvre et ne confondras pas l’effet produit et son commentaire, connotation et dénotation, forme et contenu, registre et thèse. Contraintes : 100 mots max, style dense, aphoristique, ton légèrement prophétique procédant davantage de la structure des phrases que du lexique, lequel doit rester essentiellement économique. Le cours de la dopamine a chuté. Le capitalisme tardif a transformé la pulsion en dividende. Nous avons vécu comme si la sécrétion de ce neurotransmetteur fût la forme chimique du bonheur, la monnaie immédiate de toute satisfaction. Mais la dopamine, comme toute monnaie, obéit à la loi du rendement décroissant. Plus elle afflue, moins elle vaut. Nos soldats rentraient muets du Chemin des Dames ; nos jeunes reviennent hébétés d’une heure et demie de doomscrolling. Non plus riches, mais plus pauvres en intensités.

Un vénérable fun fact

Depuis qu’a disparu le commentaire du concierge, en même temps que la vidéo de l’interprétation des Vexations sous laquelle il était posté, il n’y a donc, hormis ma capture, plus aucune trace de cette anecdote sur un « objet » mythique d’avant-garde, voire d’« avant-avant-garde », et mon texte de commande au sujet de ce sujet pourrait s’arrêter là, préférant le constat (et son cachet de mystère) que l’histoire du concierge est à jamais perdue ; préférant ce constat en forme de préambule amer, une manière d’introduction austère et infrivole aux vertus esthétiques supérieures de l’edging ou de la frustration ; préférant ce constat au meublage ou meublement auquel contraint la lacune, et voyant l’occasion, dans l’exposition pas plus commentée du fragment vestigial, d’une blague ou d’une leçon pratiques au sujet de l’avant-garde (sa péremption rapide, son impossible histoire).

Alors, me félicitant de ce que la forme « blague ou leçon pratiques » convienne spécialement à l’objet « avant-garde » (lui fasse même hommage par tant de convenance), j’irais partir aller faire autre chose ailleurs, j’irais vaquer dans les espaces infinis du scroll et du swipe, j’errerais au-devant d’occasions de délaisser d’autres objets, un peu plus loin dans la soirée et dans la série des onglets, et de déporter ma vacance comme ça d’objets négligés en objets survolés en objets mis de côté dans un dossier « plus tard », purgatoire à rotation nulle où les contenus de texte, d’audio et de vidéo sont indéfiniment stockés pour un temps d’attention jamais exaucé.

Bref, une fois « posé là » le commentaire tronqué (à charge d’interprétation ou d’imagination), je m’arracherais fissa, un peu théâtralement, fier de fond et de forme, estimant qu’après « ça » pas besoin d’en dire plus

Mais c’est sans compter que, malgré mon embarras devant l’objet « avant-garde », une fois la sollicitation reçue, la capture incomplète du commentaire du concierge me fait un bon « problème » – pas de ceux qui requièrent ou de ceux qui obsèdent, mais de ceux qui distraient, et dont on espère qu’ils mèneront d’autres que soi à cet état complet de distraction qui fait oublier d’user du pouvoir discrétionnaire de fermer le livre ou l’onglet après le premier trente-deuxième du texte. Mon problème, en l’espèce de la capture incomplète du commentaire du concierge, ne tient pas à ce que j’aurais oublié la suite

& fin du commentaire du concierge ; il tient au contraire à ce que je m’en souviens parfaitement. Je me souviens parfaitement de la fin de l’histoire, et je peux dire, depuis ce souvenir absolument clair, que l’histoire était « belle ».

En l’état tronqué du commentaire du concierge, l’histoire n’est pas tant « belle » et n’est pas tant « histoire » qu’elle n’est un vénérable fun fact, un ça-fait-plaisir-de-le-savoir(-et-de-l’oublier-aussitôt) – comme qu’un nuage d’orage pèse en moyenne 1 million de tonnes, ou que Pavarotti détient le record du monde de rappels (165, pour un total cumulé d’1h07 de claps). Si, dans notre cas, le fun est limité, le fact reste entier : un pianiste a un jour choisi de jouer une des pièces les plus longues et les plus monotones du répertoire à des gens qui lui demandaient, dans des formes on ne peut plus conventionnelles, d’en entendre juste un peu plus avant d’aller se coucher.

Or mon souvenir est formel : le commentaire intégral ne tenait pas de la factualité distrayante mais de la véritable et vraiment éblouissante « belle histoire ». L’action du concierge était à ce point subtile, à ce point pertinente et à ce point inattendue, que – et c’est l’essence de mon problème – un raisonnable doute existerait, chez mon audience ou lectorat, si je racontais la belle histoire en quoi sa belle fin transforme le commentaire du concierge ou supposé tel. Un doute en forme de soupçon : « L’histoire est trop belle pour être authentique » – et j’exagère à peine, juste suffisamment pour que vous démange l’envie d’en lire plus

Social porn

Et pourtant, d’où viendrait ma certitude quant à la belleté du commentaire restitué ? Qui oserait se porter garant universel d’une telle qualité – ne serait-ce qu’en matière d’histoire ?

Peut-être faut-il préciser que la belleté n’est pas, en l’espèce, le produit d’une interpellation esthétique mais morale, et qu’elle propose une volupté de la reconnaissance (en voilà une belle histoire !) plus qu’une épreuve de l’inédit pourvoyeuse d’émerveillement. Certes, contrairement au fun fact, la belle histoire n’a pas la fiabilité d’un format ; mais elle est bien en place dans l’économie des « besoins » (y répondant par l’émotion comme le fun fact répond au besoin anthropologique de fun), et de toutes les histoires trouvées majoritairement belles à une époque donnée on pourrait certainement déduire une telle catégorie.

À l’époque dont je parle et à laquelle j’écris, et qu’en disant « nôtre » je chercherais, en douce mais ostensiblement, à transformer en ciment d’un pacte de lecture le plus large possible, une belle histoire se reconnaît avant tout à son caractère édifiant : la belle histoire porte à la vertu. Le type est, en France, illustré par ces contes cinématographiques où sont sublimés les rapports sociaux, fétichisées les situations de classe, exotisées les « origines » – tous finalement résorbés dans une rencontre, d’abord heurtée, mais finalement belle de survivre à son improbabilité. On connaît toustes l’histoire de ce jeune lumpenprolétaire de banlieue noir et valide qui devient l’auxiliaire de vie d’un vieux millionnaire blanc et handicapé. On la connaît toustes parce qu’il ne fut pas possible, pour celleux qui l’aurussent voulu, d’éviter d’en entendre parler : c’était dans la queue de chez La Poste, ou à la télé du kebab, ou c’était dans le titre d’un journal laissé sur le comptoir. Histoire, comme on dit, inspirée de faits réels – à ceci près : dans la vrévie, le Noir était Arabe. Mais la belle histoire, un chouïa parabolique, s’accommode de ce genre de transpositions : que le Noir tienne lieu d’Arabe (ou l’inverse), qu’il le puisse et que l’histoire ainsi « tienne », sera même tenu pour une preuve d’universalité, et l’universalité pour une preuve de belleté (nous sommes en domaine culturel du pays point gouv point fr).

Si, en régime belhistorique, la classe est métonymique (elle est le petit handicap chargé d’indiquer le grand), la race, elle, est allégorique ; toutes deux marquent une place au sein d’une polarité que la dynamique narrative aura charge de faire gentiment osciller, puisque la belle histoire est toujours aussi un de ces « gestes critiques » comme on les chérit au pays, un objet culturel qui « fait réfléchir » au dîner, « pose la question » comme on rote au palace, avec la certitude bourgeoise d’être une vraie canaille – mais je m’égare et m’égarant j’oublie, comme un soliste ingrat qui laisserait son public se rougir les mains sans céder au rappel, de vous en dire plus

au sujet de l’objet de ce texte.

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mocuishle9126 il y a 7 ans
Je tiens simplement à exprimer l’impact que votre voix a eu sur moi : je suis un réfugié palestinien et la première fois que j’ai entendu M. Quasthoff, c’était sur une radio israélienne… En l’entendant, j’ai tout oublié de la guerre… J’ai commencé à oublier que j’avais des ennemis… C’est ça, la vraie humanité… Merci à ce véritable et magnifique humanitaire, le grand Thomas Quasthoff. J’en ai des frissons chaque fois que j’entends sa voix… 💚 »
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L’objet de ce texte n’est pas de réparer la perte de la belle histoire en faisant semblant de garder par-devers soi la fin du commentaire pour mieux redécouvrir la puissance du mentir-vrai dans une enquête-fiction pudiquement biographique culminant dans une leçon de choses, ni de célébrer cette incomplétude en « posant là » des questions sans donner les réponses, l’air d’avoir plus à dire mais mieux à faire que dire.

L’effort de ce texte est de restitution, pas de réparation ni de célébration. Et pour que l’histoire soit restituée belle en fin de compte, il faut décrire le fond sur lequel le concierge vient tracer sa si subtile et bouleversante figure : l’action du pianiste, sa dramaturgie, son amplitude critique, ses virtualités quand on la considère sous le rapport du geste, du projet, du prank, du fail, du hack, du porn ou du react.

Localement improbable en son lieu naturel

Le contenu du bis étant à l’appréciation de l’interprète (plus que celui du récital, souvent dicté par une commande, une actualité, une exigence de cohérence), le pianiste du conservatoire d’Amsterdam choisit d’investir ce moment expressif dans son extension maximale, celle d’une naïveté, d’une obtusité littérales devant un fait de convention : Vous en voulez encore

? Vous en aurez encore

Et encore

Et encore

Et encore

Et encore

Et encore

Et encore

Et encore

La réponse du pianiste est-elle une facétie – une manière conviviale et récréative (fun) de se reconnaître sous le charme d’une convention, et de manifester la part tacite d’un vieux pacte spectatorial ? Est-ce une dénonciation froide de cette convention, une façon de retrousser la belle histoire de l’encore ! (pantomime amoureuse de l’abandon et du retour) ? Est-ce un genre de propos déictique chargé de « signaler » ces mêmes choses plutôt que de les « dénoncer » – une leçon incidente, sous forme de sermon conceptuel, par laquelle est seulement « rappelée » une situation de sujétion qui n’est pas sans « rappeler » la prise d’otage scolaire – un littéral « rappel » ? Ou bien s’agit-il de « rappeler », une énième fois, en pleines années 80, l’aliénation à un temps qui « requiert » et « rapporte », et de réaffirmer, comme aux premiers jours de la critique du capital, qu’il n’y a de temps précieux que perdu, perdable? Est-ce simplement l’expression d’un mépris pour le philistinisme régnant – je vous jouerai n’imp puisque vous n’y connaissez rien ?

Satie lui-même, composant les Vexations en plein désespoir amoureux, ne les publiant pas, laissant traîner leur partition dans sa chambre avant de mourir, est-il l’auteur d’une « leçon », d’une « blague » ?

Facétie ou leçon, le « geste » suffirait. Le geste (jouer en guise de bis la plus longue pièce du répertoire) serait (facétie) prendre le public à son propre jeu en signalant, sans nécessairement mener les Vexations à terme, la vanité de l’idée de terme ; serait (leçon) dénoncer le caractère pesamment normatif du « récital », cette institution où l’on vient communier dans sa capacité supérieure à apprécier des objets supérieurs (commentaires éclairés sur sièges en velours pourpre, pouces verts ou rouges distribués dans un vocabulaire de marque).

Le geste suffirait, comme d’une belle histoire au ciné le pitch.

En section commentaires toutefois, les choses sont un peu plus simples et plus compliquées : le pitch de la belle histoire et la belle histoire ne font qu’un.

Les commentaires YouTube recèlent probablement des milliers de belles histoires. Proportionné à l’étendue de la mine (concessionnaire : Google), les pépites sont donc à la fois abondantes et exceptionnelles. Contrairement aux contes cinématographiques dont on n’aurait pas réussi, l’eût-on voulu, à ne pas entendre parler, les belles histoires de l’espace commentaires sont spécialement belles de ce qu’on aurait pu ne jamais tomber dessus. Et c’est parce qu’elles sont rares là où elles poussent (localement improbables en leur lieu naturel) qu’on ne demande pas aux belles histoires de l’espace commentaires d’être aussi belles que celles diffusées dans tous les cinés du pays. Au rayon commentaires de YouTube, une petite dose de belleté suffit à l’épiphanie du flâneur : « tomber là-dessus » abaisse le seuil belhistorique.

Quand elle se raconte en première personne, la belle histoire de forum ou de section commentaires est rapportable au sous-genre, en vogue à l’époque du commentaire du concierge, de la one in a million story – VF : « truc de fou qui m’est arrivé », plus précisément de l’ordre de 1/1 000 000. Le « nouveau » y est strictement statistique. Le monde est une trame de faits peu remarquables, que le récit miraculeux vient faire frissonner sans en modifier le dessin – comme un jackpot confirme la machine. En hommage à cet avatar récent de notre antiquité numérique, je tenterai néanmoins de forger la belle histoire de sa désaffection :

Au début des années 2020, Internet est « partout » et « tout le monde » est sur Internet, « tout le temps ». Le sentiment d’un web panoptique finit par gagner les esprits : rien ne lui échappe, et tous les faits y sont représentés. Le déferlement de millions de one in a million’s participe à ce sentiment, son canevas narratif imposant, par-delà le contenu, une impression de déjà-lu. Mécaniquement, l’improbable, dans sa conception jusque-là prévalente (une faille lumineuse dans la grise régularité du monde), se fait moins rare, moins pathétique aussi : le wow d’alors laisse place au sourire distrait. Et dans ce clair-obscur où le vieil improbable a cessé d’étonner sans qu’un improbable nouveau ait encore émergé, les one in a million stories perdent leur aura sans se confondre totalement avec le data flow. Beaucoup de l’attention qu’elles parviennent encore à capter est de nature sarcastique. On comptera bientôt moins de one in a million’s que de forums dédiés à rire de la vieille formule statistique du prodige.

Avatar d’un utilisateur Reddit représentant une sorte d’alien médiéval
r/AskReddit
u/madcre • 4 ans
文A

What is your “one in a million” story?

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Avatar d’un utilisateur Reddit représentant une sorte d’alien médiéval
idonthavecovidthink
4 ans
文A

I once wised a random number generator between 1 - 1,000,000, and the number I got was 382,927. The odds of that happening were only 1 in a million

Répondre Icône de Reddit permettant de manifester son appréciation 23

Certains, cependant, continuent de chérir les belles-et-rares histoires, et se font fort de sauver du marasme d’attention seeking les pépites authentiques. Derniers émerveillés de l’ère de l’abondante rareté, ces neurchis vous diront d’ailleurs, comme l’immémorial « le Poète », qu’il suffit d’« ouvrir les yeux », de « tendre l’oreille », de « faire attention ».

Pourquoi pas. Mais l’amateur de belles histoires a malgré tout une exigence de taille : il ne daigne élever à la dignité de pépite que des objets complets & en ordre (début – milieu – fin). Sa pépite est un lingot.

Or ma capture est un caillou.

A seamless user experience

Quel bonheur de pouvoir dire : « d’abord », « ensuite », « puis », « enfin ». Quelle chance, quand partout ailleurs la vie patauge dans une série de « milieux » sans fin ou se perd dans des boucles vaines, de disposer, dans l’API native de notre grammaire, de ce petit set de schedulers capables d’output des programmes narratifs ou argumentatifs correctement chaînés : Tout d’abord nous verrons… et c’est alors qu’entra… pour conclure indiquons qu’ils eurent beaucoup d’enfants. Quelle douce mélodie, commune aux conteureuses qui nous berçaient avec amour et savoir-faire, aux genèses des grandes religions et au plan dialectique de dissertation. Tant que nous opérons dans cette pipeline syntaxique, l’environnement « belle-histoire » tourne à cadence constante, et nous n’avons rien à craindre des tokens asynchrones qui errent à la périphérie de nos phrases et buffer parfois dans l’espoir d’intégrer, eux aussi, un propos en ordre & complet.

Jadis, dans ces âges où tout pratiquement était encore artisanal, les belles proses profitaient déjà d’une technologie séquentielle tournant sur une même matrice d’expressions standard. En préambule j’aimerais rappeler… en outre il faut se souvenir… d’ailleurs beaucoup ont oublié… laissez-moi seulement pour conclure… Et ce mouvement cranté de débuts et de fins, de prémisses descendant par degrés vers la morale ou la chute ; cette tringlerie de mineures remontant en majeures pour verser dans la conclusion ; toute cette mécanique à cames et cliquets, poulies et coulisses lubrifiées de frais, charnières silencieuses, courroies d’entraînement à tension constante, amortisseurs si bien ajustés à la vitesse des rebondissements qu’on avait le frisson sans son désagrément ; toute cette machinerie à états discrets devait paraître aussi naturelle, aussi déliée qu’un cygne sur l’onde.

L’art est d’effacer l’artifice (disaient les Classiques).

A seamless user experience (promettent les designers IA).

Saturé d’accidentels

Autour du début de 2023, j’ai, un peu comme tout le monde, participé aux manifestations affectives qui accompagnèrent l’installation d’un méga-complexe global de production de belles proses, d’histoires et de raisonnements parfaitement bouclés, de listes impeccablement hiérarchiques, de synthèses, de lettres de motivation et de salutations conformes. Comme je l’avais ou l’aurais été pour un hypermarché, un aéroport ou une antenne 5G, je me retrouvai du côté des critiques vaincus par le pratique – un même terme tenant lieu des deux positions : « dinguerie ! »

C’est sous un nom d’abord bizarrement swiftien (« Grand Modèle de Langage »), avant de se stabiliser dans une appellation trop générique pour être propre à quoi que ce soit (« intelligence artificielle »), puis dans un acronyme tout entier hiatus, prononçable aux seuls prix d’une sorte de braiment (« I/A ») ou de caramel phonétique (« IyA ») ; c’est sous le nom d’« IA » que s’établit dans nos vies la méga-dinguerie de retraitement de phrases. On aurait pu imaginer (en fait non) un énorme hangar matériel, avec accueil physique, guichets où venir déposer les prompts, « moteurs de complétion » sous forme de turbines lexicales triant les termes par registre et fréquence ; on aurait pu imaginer (à la rigueur jusqu’en 1975) des camions-bennes accédant au site par une départementale de sortie d’agglo, déversant dans des « terminaux de reformulation » ou des « ateliers d’inférence » les prémisses foireuses et les textes sans orthographe ; on se serait figuré cette immense chaîne de production en tous points matérielle, concrète, visible de visu et palpable à la paume – mais cette image est ridicule. Pourtant, comme nous n’avons rien d’autre à disposition que l’éther spiritualisé des « ondes », du « cloud » et des « flux », nous ne pouvons nous figurer comment, en quelques secondes, à très peu de frais gestuels et intellectuels, à très peu de pneus, de roues, de bennes, nos ébauches de mails, nos brouillons de comptes rendus sont transformés en de belles proses à leur tour en ordre & complètes : fermes corrélatives, prudentes concessives, épithète rare, clausule nerveuse, symétrie des masses, développement successif, gradation soutenue mais aussi, de sorte que, en outre – et pourtant. Car il est important de noter que.

Tu es un musicologue de niveau académique. Tu écris un paragraphe d’analyse de la partition des Vexations d’Erik Satie. Tu montres en quoi l’œuvre apparaît paradoxale au regard des critères traditionnels de l’avant-garde, du fait de son caractère organique, homogène et continu. Tu accordes une attention particulière à la profusion des altérations et montres que l’œuvre constitue moins un défi technique qu’une épreuve cognitive. Contraintes : 300 mots max, style théorico-critique soutenu (essai pour initié plutôt que présentation didactique). Si l’œuvre d’avant-garde est réputée inorganique, discontinue, fragmentaire, hétérogène, « Vexations » apparaît à première vue comme son opposé : sa partition déploie des phrases continues, homogènes, à la syntaxe régulière bien qu’inutilement touffue. Certes, Satie multiplie les notations enharmoniques (do♯/ré♭, fa♯/sol♭) et les altérations complexes (bémols ou dièses doubles), perturbant la convention qui veut que les dièses augmentent et les bémols diminuent la hauteur des notes. Mais cette écriture saturée d’accidentels, en cela héritière de l’Augenmusik, n’impose pas tant un défi technique à l’exécution digitale qu’une concentration extrême, peu compatible avec la durée de l’œuvre. Aussi cette esthétique du détail superflu, cette profusion de signes sans justification économique ne participent-elles pas d’un éclatement de la forme, mais d’une stratégie de fatigue attentionnelle, et instillent une détension progressive dans une trame syntaxique d’une régularité maniaque. Ces phrases si simples et ces notes si claires cessent alors de fonctionner comme un matériau immédiatement lisible, et leur articulation inévidente contribue à rendre la pièce, pourtant répétitive à l’extrême, rétive à toute mémorisation.

Mélancolie de la conquête

Tentons une reconstitution. Quand, un jour des années 2010, je tombe sur le début du commentaire du concierge, le caractère fun du fact et l’aspect lacunaire de l’histoire m’incitent probablement à cliquer sur son lire la suite

Et si le souvenir de ce clic particulier ne m’est pas resté, conservé dans l’ouate de ce qu’on appelait alors un « moment », je n’imagine pas qu’il ait été accompagné par plus d’illusion, de conviction ou d’espoir que les autres clics : dans le monde perpétuellement neuf des intensités décotées, nous ne déclenchons jamais un clic plus haut que l’autre, tous nos clics sont de même espèce, de même valeur, de même charge, une charge avide et molle – comme si, ayant renoncé à nous évader, nous ne tapions plus au plexi des Portes de la Perception que pour demander du rab.

Dans les 80-90’s, quand c’était gratin de pâtes à la cantine, on se battait pour avoir dans la queue la place qui nous assurerait le fond légèrement cramé du gastro ; ce jour-là aussi le rab dut avoir meilleur goût que la ration : entièrement déplié, agrémenté de sa fin, le commentaire du concierge du conservatoire d’Amsterdam passe allègrement le seuil abaissé de la belle histoire, dans une mesure qui donne envie d’élever son vocabulaire – c’est une « anecdote savoureuse », c’est une « mémorable vignette », c’est une « pépite » brillant d’un éclat qui, semblable à celui de quelque pierraille de haute extraction, irradie alentour, de sorte que pâlit, ou se voit rejeté dans l’ombre insignifiante, le gros du commun contre quoi l’on bute d’ordinaire dans la mine à ciel ouvert de l’espace commentaires :

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faithful_few il y a 8 ans
Qui écoute encore ça en 2017 ?
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mélancolie_de_la_conquête il y a 13 ans
À jamais le premier à avoir commenté
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blanche_panique il y a 3 ans
Nos jeunes savaient s’exprimer à l’époque !
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boomer_débonnaire il y a 10 mois
J’étais à leur concert en 1987 et c’était formidable !
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chantage_à_l_âme il y a 5 mois
Faut vraiment être insensible pour mettre un pouce rouge
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twilight il y a 8 mois
La beauté pure dans un monde en décomposition ! Merci pour ce moment de grâce !
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néopasto_rale il y a 14 ans
Nature is beautiful. Don’t lose hope. Keep calm and enjoy
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En vertu de l’intérêt supérieur du commentaire du concierge, j’imagine que je réservai sa page dans un dossier de « favoris » (un des rayons, vaguement mieux rangé que les autres, de l’entrepôt « plus tard »), et plus tard, retombant dessus contre toute attente (comme si, enfermé dans l’entrepôt à la fin du service, je m’y étais pour une fois laissé promener), je décidai probablement, pour sauver définitivement la pépite, de screenshooter le commentaire. Mais, enthousiaste et brouillon, j’oubliai cette fois de cliquer sur lire la suite

avant d’opérer – erreur user typique des empressements user. Et je me retrouvai, sans m’en rendre compte immédiatement, avec une capture lacunaire, avec la belle histoire sans sa chute, avec l’anecdote sans sa pointe, avec une demi-cadence pas dégueu mais sans résolution.

Ce n’est qu’au bout d’années « plus tard » que, retombant sur la vieille capture dans un vieux dossier « Captures d’écran » (comme si, cherchant quelque chose sur les étagères, je m’étais laissé entraîner jusque dans le fond de l’entrepôt), je m’apercevrais de ma bévue – irréparable, sauf à retrouver le concierge et l’inciter à s’engager dans une correspondance avec un bot ou un formulaire de Google, maison que rien n’oblige, selon ses propres lois, à répondre de quoi que ce soit concernant le contenu que vous auriez produit, et d’ailleurs à répondre tout court.

Bien que vous soyez techniquement propriétaire de votre commentaire, Google n’est pas tenu de le conserver si le contenu original a été supprimé.

– mais comment serions-nous au fait de cette politique mémorielle, nous qui absolument jamais, au sens de zéro fois (de vraiment zéro pourcent de fois), n’avons « lu » ou même « pris connaissance » avant de cliquer sur accepter et continuer

 ?

Acceptons et continuons.

Sa vie à se demander si ça en est ou pas

Jouer le motif des Vexations une fois (comme ça) ou trente fois (pour la blague), est-ce que c’est « jouer les Vexations » ? Jouer 840 fois un autre motif que celui des Vexations, est-ce « exécuter les Vexations » ? Est-ce les « interpréter » ? Les « répéter » (exercice et psittacisme) ? Est-ce « faire des vexations » (≃ des étirements) ou « ses vexations » (≃ ses devoirs, ses gammes) ou « de la vexation » – le titre de la pièce devenu le nom générique d’une forme d’expérience ascétique-conceptuelle, et son singulier le néonyme de la condition artistique après la fin du nouveau et de l’original ? Est-ce un geste « à la Satie » ? Est-ce une « citation », une « allusion », une « parodie », un « pastiche », une « réécriture », un « palimpseste », un « clin d’œil », un « écho », une « réminiscence », un « hommage » (ou n’importe quel autre jeton du vocabulaire toujours fringant de l’« intertextualité ») ?

Et comment ça s’appelle, placer, comme Alexandre Tharaud, une interprétation partielle de 14 minutes en « bonus track » de son album ? Ou jouer, comme Noriko Ogawa, la partition à des tempos variés, et seulement 142 fois, sans respecter l’alternance thème/variations ? Quelle (quel degré de) conformité (à la mention verbale et aux signes musicaux) est gage d’une fidélité au « geste » de Satie ? Ce « geste » est-il « re-partitionnable » sans égard pour le « texte » original ?

Questions pour ontologues, formulaire diagnostique.

On comprend qu’à la longue, ça lasse.

Mème représentant une vache hamlétique de dos, face à la mer, se conseillant vivement de cesser de se demander en toute occasion si c’est de l’IA ou pas Mème représentant une vache hamlétique de face, face à la mer, se conseillant vivement de cesser de se demander en toute occasion si c’est de l’art ou pas

Et voilà que me voilà, las, hiver 24-25, une deuxième fois vingt ans, sortant d’un « entretien de situation » avec la conseillère d’un sous-traitant de France Travail dont le propre profil sur la plateforme FT déclare une compétence dans le « massage sur chaise en entreprise » ;

Capture d’écran du profil France Travail de la conseillère

me voilà dans le sentiment d’un âge pour la première fois de ma vie, ayant sûrement passé plus de 25 % de ma majorité devant l’écran d’un laptop ou d’un phone desquels je me suis habitué à exiger, comme de plus en plus de gens et de choses autour de moi, qu’ils « répondent » quand je les sollicite ;

ayant depuis dix ans et l’arrêt des « substances » développé une attention de concierge pour ma personne physique et administrative, vérifiant les entrées, les sorties, inspectant les craquelures, partant en tournée dans les cabinets de spécialistes pendant les périodes de couverture CMU, et malgré,

contracté une fièvre archiviste soutenue par le fantasme d’un fonds de notes, observations, commentaires et données strictement coextensif à (et contemporain de) mes jours ;

consignant par conséquent mes lectures, mes kilomètres journaliers, et jusqu’au solde biquotidien de mes calories les jours de grand souci ou de grande résolution ;

me préparant athlétiquement à « durer » par l’observance irrégulière d’un régime d’huiles, de vitamines, de glycérides, d’électrolytes, d’adaptogènes et d’omégas ;

me voilà qui tente, dix ans après l’étourderie et autres symptômes de la vie mauvaise, de « sauver la pépite » en la restaurant, au moins dans sa teneur, c’est-à-dire en la restituant, c’est-à-dire en la rapportant, c’est-à-dire en la racontant, pour racheter la lacune de ma capture initiale, et m’exposant par là, je suppose, au scepticisme auquel s’exposent les projets de restauration quant à leur authenticité.

Le drame peut s’appeler « deuil », si on veut. Il a pour cause « capture empressée ». Il a pour effet le fameux « trop tard ! » – un « trop tard » pathétique dont on raconte, les yeux mouillés par le sentiment adéquat, qu’il « interdit tout retour » : on ne reconstruira pas, suivant une ligne évolutive contenue dans le fragment, le tout du commentaire depuis le bout de commentaire ; on ne reconstituera pas, suivant les contours du bris de la pépite, le plein lingot de la belle histoire. Raconter de mémoire, composer depuis le bug initial, mêler ses paluches à toute cette histoire sont les seuls expédients pour de ce commentaire faire entendre la suite

C’est comme ça que c’est et c’est ok. Et c’est ok parce qu’il y a pire. Ce pire est un « hélas ». Et cet hélas est un « trop tard ! » – qu’il est plus sûr de déléguer à mon IA mentale de Théorie-critique :

Tu es un théoricien critique d’inspiration adornienne. À partir de la situation présente (capture tronquée du commentaire), écris un paragraphe critique du geste de capture lui-même et de la croyance afférente dans une possible restitution authentique. Analyse la capture comme une opération nécessairement amputatrice, réifiante et neutralisante. Contraintes : style dense, négatif, impersonnel, moins de 200 mots. Sauvé par la capture pour être sauvé de l’oubli, le commentaire se fige dans sa capture et devient une relique inerte, séparée des forces vives qui lui donnaient sa nécessité historique. Que le commentaire soit ou non amputé de sa fin devrait peu importer, dès lors que toute capture est déjà, par principe, une amputation. Ainsi, tout à notre deuil d’une totalité de première main, on s’abîme dans un culte de la marchandise spiritualisée de « l’éclat » : le fragment est sommé de valoir pour « tout un monde », mais cette prétendue lieu-tenance est d’emblée compromise, puisqu’elle réduit tout « monde » au statut d’arrière-monde, de réserve allégorique. Quelque sophistiquée soit la forme que prend cette opération, le commentaire capturé n’est plus qu’un vestige privé de sa capacité à défier le présent ; il ne peut opérer qu’en vestige, avec le charme inoffensif qui va aux vestiges, et le supplément d’authenticité qu’on leur prête, aux vestiges, et qui finit par faire de tout vestige une leçon – le commentaire disparu rappelant aux commentaires vivants leur précarité, leur implacable péremption, leur statut de ruine en puissance.

Cette leçon est sa revanche et cette revanche, bien que leçon, est en premier lieu sa consolation : ayant disparu de la circulation, le commentaire vestige a cessé de concourir, d’être l’objet d’une valorisation, d’une évaluation, d’une appréciation à coups de pouces rouges ou verts. Il n’est plus que pour être célébré, regretté, regretté dans la célébration et célébré par le regret. Il n’est plus que pour être constaté, comme je constate dix ans trop tard que, capturant, je préservai en désarmant, et qu’ainsi j’opérai en poète d’arrière-garde, ou d’arrière-avant-garde, ou d’avant-dernière-garde, ou d’avant-dernière-mode, ou de dernière remode. Uncreative, objectiviste, ready-maker, non-finitiste, liste ouverte…

Un moindre et plus rentable effort

Si le pianiste du conservatoire d’Amsterdam effectue un « geste conceptuel » en forme de blague ou de leçon pratiques, si le « geste » du pianiste est une « invitation à réfléchir » ou « méditer » sur « le même et l’autre », « la différence et la répétition », « le temps objectif et le temps subjectif », « le continu et le discontinu », « le fini et l’infini »… alors pourquoi ne s’interrompt-il pas une fois la teneur de la blague ou de la leçon révélée, à la manière de ces prankers de YouTube qui, avant que ça tourne mal, posent charitablement la main sur l’épaule de leur pigeon pour lui montrer, de l’index de l’autre main, le tél en train de filmer dans la troisième main d’un complice hors champ ?

Image stylisée du jeu du main du pranker charitable
Le jeu de mains du pranker sympa (d’après @PEREBOURRASSE, décembre 2024).

La question est présomptueuse : en l’état irrémédiablement tronqué du commentaire du concierge, on ne sait pas si le pianiste, une fois seul, a réellement mené ses Vexations à terme. Bien sûr, on aime à imaginer que le pianiste, s’étant spontanément ou avec préméditation lancé dans un morceau de trente-cinq heures, a poursuivi son projet avec « conséquence », parce que cette qualité est chère à l’histrion comme au sermonneur, aux amateurs de belles histoires comme aux appréciateurs de fun facts. Mais qu’on aime à l’imaginer ne change rien : rien ne nous fait savoir si le pianiste a joué la suite

jusqu’au bout. Rien ne nous le fait savoir, et on le saurait mal voudrait-on le savoir, pour une raison que les tutos schrödingeriens illustrent en général avec la lumière du frigo.

Alors vivons kiffant dans l’ignorance, et contentons-nous de savourer le fait de nous constater refaits, c’est-à-dire en l’espèce faits témoins de ce qu’il y a de l’indéterminé.

C’est que la partition de Satie recèle un petit pronom réflexif qui change tout : « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif… »

et si le pianiste du conservatoire tient à sa conséquence, il devra faire fuir non seulement le public, mais aussi techniquement jusqu’au concierge lui-même avant que soient réunies les conditions d’une interprétation fidèle – méditation solitaire, punition individuelle, prank en circuit fermé où pranker et pigeon coïncident.

À strictement parler, donc, tout ce que le concierge, y assistant, est en mesure de rapporter de la situation, et tout ce que nous, lisant le commentaire tronqué, sommes en mesure de constater, regretter, célébrer, conjecturer à son sujet, n’est qu’un leurre « en forme de Vexations » destiné à vaincre toute assiduité jusqu’à solitude complète du pianiste. Alors seulement pourraient commencer les Vexations réelles, les Récitations fidèles au manuscrit du maître, les Ruminations interdites à quiconque n’est pas soi, les Macérations dont nul ne témoigne hors qui se les inflige, les Masturbations connaissables par aucun public.

Bien sûr, ne pas pouvoir savoir n’empêche pas de continuer à disserter, par exemple sur l’inconnaissable en personne – c’est une question de contenance, de libido, de salive en trop. Mais, à force de vouloir savoir ce qu’on est censé comprendre, ou de vouloir comprendre ce qu’on est censé apprendre, on néglige un moindre et plus rentable effort : rester voir un moment ce que ça « fait » – et notamment ce que ça fait « là », posé au milieu d’un fatras multicouche de déterminations, de conventions et de règles tacites qui distribuent ce qui est ou n’est pas, consiste ou ne consiste pas, compte ou ne compte pas, apparaît ou n’apparaît pas :

l’objet « spectacle », l’objet « récital », le cadre « conservatoire », l’objet « bis », le dispositif « velours/charnière » de l’objet « siège » du cadre « salle de concert », le dispositif « artiste/public », l’agent « pianiste », l’agent « concierge », le dispositif « pianiste/concierge », l’objet « applaudissements », le dispositif « partition/tourneureuse de page », l’objet « piano », le perturbateur attentionnel « poussière de colophane » sur le corps d’un second violon, le dispositif « spectacle », l’objet « pellicule capillaire » sur l’objet « siège en velours pourpre » du cadre « salle de concert », le dispositif « artiste/modèle », l’objet « dorure » de l’objet « moulure » du cadre « plafond » de l’objet « salle philharmonique », l’objet « artiste », le dispositif « divertissement/ennui », le dispositif « subventions publiques/déductions fiscales » de l’agent « mélomane » du cadre « Europe du XXᵉ siècle », l’événement « toux » au sein du processus de production de l’objet « acoustique », l’objet « soliste » dans le dispositif « artiste/public » du cadre « conservatoire » de l’objet « Amsterdam » dans le cadre « années 80 », l’objet « queue » dans le cadre « piano à queue », l’objet « bis » sous l’objet « luminaire », le dispositif « tabouret/velours » sous l’objet « pianiste de trois quarts » à côté de l’objet « horaires de travail » dans le dispositif « concierge/conservatoire » au sein du processus de production du matériau du revêtement de l’objet « estrade » du cadre « salle » située au fond de l’Occident du début de la fin du XXᵉ siècle…

Dans The Interruption Performance (2010), l’intervention de Diego Chamy consiste à détourner une situation de concert (Axel Dörner joue devant un public silencieux) en émettant, depuis la salle, des mélismes longs, informes et répétitifs qui saturent l’espace sonore, déplaçant l’attention de l’œuvre jouée vers les conditions mêmes de son audition.
Dans Performer / Audience / Mirror (1975), Dan Graham décrit, à voix haute, avec un léger retard, les gestes, postures et déplacements de certains membres du public. Le public se perçoit d’abord comme masse (image), puis comme individualité numérique. Le léger retard de la description introduit une dissymétrie : le public se voit agir, puis s’entend décrit, redirigeant son attention vers le processus même de sa perception.
Dans Piano Activities (1962) de Philip Corner, un piano à queue est soumis à une série d’actions qui excèdent toute pratique musicale ordinaire : on le frappe, l’ouvre, le démonte, le malmène sans ordre ni mesure. Cet instrument cesse d’être un moyen pour devenir un objet de manipulations, forçant l’attention à se fixer sur la matérialité de l’acte plutôt que sur son résultat.
Dans Öndivatbemutató (« Le défilé de mode autonome », 1976) de Tibor Hajas, des passant⋅es sont arrêté⋅es dans l’espace public, à Budapest, et sommé⋅es de réagir à des instructions concernant leurs gestes, leurs postures, leurs expressions. Le dispositif ne cherche pas à révéler un caractère ou une identité, mais à stabiliser un mode d’apparition en déstabilisant le naturel. L’attention n’est plus portée sur la personne, mais sur la conformation progressive de son corps à un cadre idéologique impératif.
Dans Cage Piece (1978-79), Tehching Hsieh se soumet à une règle simple et stricte qui l’oblige à rester présent dans une cage durant une année entière, sans programme assigné ni progression dramatique, sous le regard intermittent du public, auquel il n’est guère donné autre chose à constater que sa propre dépendance au constat.

Une mise entre guillemets du moindre objet du monde, valant pour

une « mise en accusation » du « spectacle » ?

une « mise en crise » de la prétendue « autonomie de l’art » ?

une « mise en procès » de « l’aliénation » et des automatismes de la « perception marchande » ?

une « mise en exergue » de la persistance des contraintes et des normes en domaine « libéral » ?

La critique impitoyable de tout l’existant lol ?

Tuto : comment manquer une porte

Longez les entrepôts logistiques jusqu’à la Porte 4 du Grand Port Maritime. Passez les parements de l’ancienne base sous-marine nazie et suivez la signalétique jusqu’à l’entrée principale du MRS4. Traversez le hall : badgez. Prenez sur votre droite, puis tournez à gauche au niveau de la Meet-Me room jusqu’à la grande salle informatique. Engagez-vous dans la chapelle optique. Repérez les allées froides, les racks.

C’est là que ça se passe. C’est là que, confronté au problème d’une flemme ou d’une incompétence locale, vous êtes pris en charge en moins de 5 secondes :

Tu es un polémiste de droite. Tu produis une diatribe contre l’art contemporain, à la manière d’un éditorialiste du Figaro ou d’un Philippe Muray. Véritable ventriloque de la réaction, tu mobilises l’ensemble des lieux communs qui lui sont traditionnellement associés. Le texte attaque successivement la disparition de l’œuvre au profit du geste, le mépris du savoir-faire et travail de la main, l’élitisme, le caractère psittaciste (citation, « re- »staging, « re- »enactment) et destructeur (« dé- »faire, « dé- »monter, « dé- »construire), le narcissisme (« auto- »télisme, « auto- »dérision), la négativité et l’opposition stériles (« anti ») et le système de l’art subventionné. L’ensemble du propos vise à dénoncer la facilité d’une critique généralisée devenue routine et fonds de commerce. Le propos adopte un ton pamphlétaire et multiplie les formules péremptoires. Contrainte : 400 à 500 mots.
L’art contemporain a renoncé à la fois au métier et à la beauté. Il a remplacé l’œuvre par le « geste » – ce simulacre commode qui consiste à brasser le vide climatisé d’un white cube où un public clairsemé s’applique à faire semblant de comprendre, jetant des regards inquiets vers le cartel ou la feuille de salle. On n’y comprend rien ? Il n’y a rien à comprendre ! Tout n’est que vain jeu citationnel, reprise, redite, remédiation, réactualisation. Accaparé à la fois par la haine de soi et par un complaisant dialogue entre pairs, l’art contemporain s’abîme dans l’auto- et dans l’anti- : auto-dérision, auto-destruction de ses propres fondements ; anti-aura, anti-travail, bref, anti-art. Mais ce conformisme du non-conformisme n’est rien d’autre qu’une nouvelle orthodoxie, et derrière le discours de la rupture et de l’insoumission se cache une soumission inversée, où l’artiste ne crée plus mais s’excuse de créer, terrifié à l’idée de produire quelque chose qui pourrait être qualifié de beau ou de noble, donc suspect de complicité avec l’ordre ancien. Pour se distinguer sans risquer de s’élever, on dé-tourne, on dé-figure, on dé-sacralise – sans oublier le plus célèbre représentant de cette nouvelle grammaire de l’art officiel : « déconstruire ». On déconstruit la forme, on déconstruit le sens et, au final, on déconstruit même le regard du spectateur, laissé hébété devant des œuvres qui ne cherchent plus à émouvoir mais, selon la formule consacrée et la recette éprouvée, à « choquer ». Et si le spectateur s’agace d’être traité sans ménagement ? C’est qu’il est encore prisonnier des « schémas esthétiques bourgeois ». La boucle est bouclée. Semi-nomades institutionnels bouffis de subventions, occupés entre deux résidences à remplir le formulaire d’une troisième, les artistes contemporains, loin du jeu subtil des Anciens avec leurs mécènes, sont devenus maîtres dans l’art de cracher dans la soupe. Placez-les n’importe où, ils s’empresseront, par terreur morale ou réflexe pavlovien, de produire une critique « site-specific ». Or, à force de tout critiquer, tout le temps, on ne critique plus rien. On tire dans tous les sens, on frôle vaguement des points sensibles par accident. Comme l’écrivait déjà Aristote : Qui manquerait une porte ?

Un genre de question rarement suivi de pour le savoir, cliquez vite sur lire plus

J’avoue qu’en moi souvent, à tel concert ou telle expo, ce genre de question remplace l’intérêt-désintérêt muet et poli, et, de simplement « confus », je ne pourrais pas dire que je passe à « vénèr », mais peut-être à « vexé » ; or personne n’a envie d’être ce « bourgeois » qu’il fallait « épater ». Une fois vexé – trop tard ! – l’échap la plus courante est d’annuler toute attention pour attaquer sur l’intention : « geste », « attitude », « pose », « posture »… tout est bon pour faire sentir qu’on a compris où ça va et que ça ne va pas loin. L’attaque se donnera volontiers des airs extra-lucides : « On me la fait pas à moi ! » La non-dupeté, placement affectif le plus sûr, pourra également se réfugier dans le placement intellectuel le plus sûr : le portefeuille des valeurs historiques. Constatant que, jadis, l’« expérimental » avait de la tenue – Xenakis était polytechnicien, Schaeffer ingénieur, et même John Cage connaissait encore son solfège et portait la cravate – je ferais remarquer qu’aujourd’hui on distinguerait mal un noiseux d’un auto-entrepreneur EDF plongé dans une armoire urbaine. L’honnête homme en moi, qui en 25 aurait craché sur Picasso comme il crache en 25 sur « l’art contemporain », trouvera le repos dans une sentence indémodable : « L’avant-garde, c’est plus ce que c’était. »

(Je me souviens que, « dans les années 50 », époque à futur, le poète sonore Bernard Heidsieck dit en substance que la poésie, c’est pas encore ce que ça devrait être.)

Concert de confinement d’Aaron Dilloway, avec poulets
Concert de confinement d’Aaron Dilloway, avec poulets.

Bien sûr, il y a toujours des poètes qui donnent l’impression d’être dans l’armoire EDF, hardcorement aux prises avec le hardware de « la langue ». Mais en 2026, la plupart des poètes, même « expérimentaux⋅tales », sont plutôt softcore ; pas tant « inventeur⋅rice⋅s de langue » ou de « formes » que « processeur⋅euse⋅s de discours », agents compétents de leurs technologies d’écriture – et ça aussi, après tout, c’est « l’héritage » de l’« avant-garde ». Prenez Heidsieck, toujours : l’anti-Schaeffer, foufou avec son jdid ReVox. Pas un technicien, pas un ingénieur. Mais pas exactement non plus le témoin impuissant de la démocratisation technique d’apréguerre : dans les années 50-60, gérer un magnéto à bandes, c’est pas pour tout le monde. Pour nous, Heidsieck n’est ni un « n00b » (cet aliéné technologique, réduit au constat que « ça marche pas »), ni juste un « bêta » (l’utilisateur moyen chéri des designers UX). Quand le n00b dit (dépité) / quand le bêta rapporte (concerné) : « il y a un bug », Heidsieck, j’imagine, prononce la même phrase sur un ton d’eurêka !

Éthique et bons usages

Donc, il y eut un bug.

Un défaut de capture.

Un bug humain.

Une erreur d’inattention appelant rapport, raccommodage, récit.

Le moment ouvert par la défaillance, ce moment où « sauver de l’oubli », imposant « raconter », excède forcément « capturer », est dangereux et passionnant : passionnant, parce qu’on peut enfin commencer à jouer (feindre, mentir, feindre mentir, feindre feindre mentir, et en faire dépendre des mondes entiers pour le fun) ; dangereux, pas tant parce qu’alors on risquerait vraiment l’inauthenticité (l’authenticité est, selon mes recherches, mes préjugés éthiques et mon humeur fondamentale, elle-même une belle histoire), que parce que ce genre de perte est souvent, chez « nous », l’occasion de longs reacts amers sur l’époque et les termes.

Ainsi, je pourrais m’auto-prompt en mode « Daddy du Distinguo », et constater qu’aujourd’hui, de manière « significative » (c’est le genre d’adjectif qui paye), « sauver » trop souvent n’excède pas « capturer », qu’on croit trop souvent que c’est « sauvé » une fois que c’est « capturé », c’est-à-dire une fois que c’est (la phallologie aussi est une bonne payeuse) d’un même mouvement « séduit » et « réduit ». Je poursuivrais, flattant mon opinion comme un joint frais roulé, en disant que ce texte est écrit pour qu’on se souvienne, dans les chambres où scrollent et swipent sans fin des millions de Gen Z zombifiés, que « capturer » n’est pas « exposer », « exposer » « rapporter », « rapporter » « partager », ni « partager » « sauver de l’oubli », et que c’est voilà la longueur de la chaîne qui sépare « sauver » de « capturer », et que c’est voilà la longueur de la corde au bout de laquelle paît la Fiction.

J’ajouterais quelques lignes sur la différence entre « histoire » et « story », j’irais piocher deux-trois phrases aux tempes argentées à propos des récits authentiques et des autres, qui ne sont qu’exhibitions déguisées en travail de l’archive, inventaires d’armoires familiales en quête d’ancêtres indignes, journaux du trauma survécu, du deuil surmonté, de l’addiction vaincue, registres d’expériences situées fallacieusement drapés dans les habits des Lettres. J’en profiterais pour dissiper la confusion entre « liker » et « apprécier », « scroller » et « lire », « faire des vues » et retenir l’attention, toujours pour vous mes Gen Z zombies sous la couette, dont la flemme est devenue légendaire depuis que, scrollant, swipant, tapotant, on ne vous voit plus guère prenant soin de « cliquer », encore moins sur des trucs comme lire plus

Mais une telle leçon (faite à la chambre Z depuis la chaire Y d’Éthique et Bons Usages) oublierait que de « tout ça » (de ce que « tout » diffère de « tout » ce pour quoi le mot n’est juste pas le même), nous sommes autant qu’on est, toutes générations confondues – sur YouTube ou LinkedIn, sur Twitch ou dans la queue du magasin de prothèses auditives – pratiquement convaincu⋅es, et rien n’indique que le discours, fût-il « critique », ajoute quoi que ce soit à ces convictions, car elle n’est ni nouvelle ni l’apanage d’un âge la flemme de se faire commenter la vie qu’on est en train de vivre. C’est un bug bien connu, lui-même commenté de longue date, et qui fait écrire aux daddys toujours plus de phrases que personne ne lira – les lire serait comme, mettons, « écrire un e-mail », un de ces « gestes en ligne », autrefois faciles et rapides, qui donnent presque envie d’aller chercher sa contravention routière chez La Poste.

Pigeon prémium

Le pianiste du conservatoire en donne encore et encore à un public qui dit « encore ».

Dan Graham, assumant la dissymétrie du regard propre à toute situation de « spectacle », se place entre son public et un miroir, et parle « regard » jusqu’à en faire l’unique objet, insoutenable, d’une situation ordinaire devenant elle-même insoutenable.

Diego Chamy, membre d’un public de musique expérimentale prend à la lettre une règle de décence qui, dans ce milieu, prescrit non seulement la tolérance mais l’ouverture à l’accident, et se déclare lui-même accident en interrompant à intervalles irréguliers le concert par des beuglements vaguement mélodiés.

Un piano, instrument à cordes frappées, à tempérament égal, à hauteurs fixes et à volume bridé, est littéralement frappé par Philip Corner et ses acolytes – l’excès d’application finissant par dé-tempérer l’instrument chéri des « activités » de conservatoire.

Tibor Hajas, prenant au mot la « publicité » de l’espace public (non seulement espace d’exposure mais d’exposition), souligne, en faisant de sa caméra et d’une simple consigne verbale un petit appareil sommatif, que toute présentation « positive » de soi est toujours déjà la réponse à une interpellation.

Chaque fois, ces pièges littéraux se contentent d’exécuter – avec un zèle outrancier – ce que la situation ou la vocation de leur objet commande. Ils ne cachent ni leurs sources, ni leurs moyens, et parient sur cette clarté opératoire pour faire une expérience (en l’espèce, une expérience attentionnelle). Pourquoi ce type d’expérience, somme toute « esthétique », est-il si volontiers réduit, par les enthousiastes, à un « dispositif critique » (si c’est critique, c’est utile) ; par les réactionnaires, à un « propos critique » (si c’est critique, c’est mesquin) ? Pourquoi, alors même qu’on qualifie régulièrement ce genre d’œuvres de « malaisantes », en faire l’expérience est-il si souvent jugé subsidiaire ? Pourquoi est-on si prompt à y voir la simple mise en œuvre d’une « idée » aux tenants et aboutissants pratiques connus d’avance ? Pourquoi leur reproche-t-on leur « facilité », sinon parce qu’on constate qu’elles « marchent » ? Pourquoi a-t-on si souvent, face à elles, l’impression d’être pris pour un con, une conne, une dupe, un dupe ? Pourquoi les coutures apparentes de ces pièges littéraux sont-elles considérées comme un défaut du raffinement illusionniste qu’on attend de l’art – sinon parce qu’on a réduit l’art à une qualité d’illusion ? Et pourquoi n’a-t-on pas la même vigilance quand notre attention est travaillée par d’autres pièges – dont le caractère « critique » ne fait aucun doute, puisqu’ils font de nous pour le coup de véritables dupes : dupes d’une évidence technique, cobayes d’une prétendue seamlessness qui distribue, dans une opacité totale, le visible et l’invisible, le consistant et l’inconsistant, l’important et le négligeable :

l’objet « plateforme », l’objet « chaîne », le cadre « interface », le dispositif « live Twitch », le dispositif « écran/latence » de l’objet « stream » du cadre « smartphone », le dispositif « chat/public », l’agent⋅e « streamereuse », l’agent⋅e « modo », l’agent⋅e « lurker », l’objet « message », l’objet « pseudo » sur l’objet « message » du cadre « chat », l’objet « avatar », le dispositif « chat/voix de synthèse », l’objet « like », l’objet « réaction » de l’objet « emoji » du cadre « engagement » de l’objet « plateforme », le dispositif « visibilité/exposition », le dispositif « émetteur / récepteur », le dispositif « abonnements / rémunération », l’objet « don » sous l’objet « alerte visuelle », l’objet « compteur » dans le cadre « live » du dispositif « Twitch », le perturbateur attentionnel « spam » dans le flux d’un canal audio prioritaire, l’objet « scroll » dans le cadre « feed », le cadre « dashboard », l’agent « algorithme » du dispositif « recommandation / exposition », le cadre « feed », l’objet « scroll », l’objet « notification », le dispositif « push / silence », l’objet « clip » de l’objet « live », l’objet « replay », le dispositif « direct », l’objet « latence », l’objet « bug », l’objet « lag », l’objet « pictogramme » du dispositif « paramètres », l’objet « conditions d’utilisation », l’événement « ban », l’objet « timeout », l’objet « flood », le dispositif « vitesse de défilement / obsolescence » de l’objet « message » du cadre « chat », l’objet « capture » du cadre « écran », l’objet « vue », le dispositif « message écrit / voix de synthèse » dans le dispositif « plateforme/usager » au sein du processus de production du matériau attentionnel du cadre « réseau » situé au fond du cadre « capitalisme tardif » de l’événement « premier quart du XXIᵉ siècle »…

Le TTS Squatting, sur Twitch, est une pratique d’oralisation parasitaire qui consiste à détourner une fonction de plateforme réglée (les dons sont lus par une voix de synthèse) en émettant, depuis le tchat, des messages longs, absurdes et répétitifs, qui saturent l’espace sonore, déplaçant l’attention du contenu vers le fonctionnement même du canal qui le relaie.
Sur Twitch, un⋅e streamaire oralise parfois, publiquement, en direct, avec un léger retard, des messages, réactions et fragments issus du flux collectif du tchat.Le public se perçoit d’abord comme masse (texte), puis comme individualité numérique. Le léger retard de l’oralisation introduit une dissymétrie : le public se voit écrire, puis s’entend énoncé, redirigeant l’attention vers les opérations mêmes de sélection.
Sur How To Basics, chaîne de tutos de cuisine, des ingrédients sont soumis à une série d’actions qui excèdent toute pratique culinaire ordinaire : on les jette, les écrase, les mixe, les crame sans ordre ni mesure. La cuisine cesse d’être un moyen pour devenir un objet de manipulations, forçant l’attention à se fixer sur la matérialité de l’acte plutôt que sur son résultat.
Sur la chaîne « Confidence Heist » diffusée sur les plateformes, des passant⋅es sont arrêté⋅es dans l’espace public, à New York, et sommé⋅es de répondre à une question invariable : « D’où vient votre confiance en vous ? » Le dispositif ne cherche pas à révéler un caractère ou une identité, mais à stabiliser le discours sur le labour of the self en déstabilisant le naturel. L’attention n’est plus portée sur la personne, mais sur sa capacité à produire un récit compatible avec ce cadre idéologique.
Lors d’un « subathon » sur Twitch, un individu se soumet à une règle simple et stricte qui l’oblige à rester présent en ligne durant plusieurs mois, voire années, sans programme assigné ni progression dramatique, sous le regard presque continu du public, auquel il n’est guère donné autre chose à constater que sa propre dépendance au constat.

Une « mise en accusation » des « formes contemporaines de l’entertainment » ?

Une « mise en procès » de « l’économie de l’attention » du « capitalisme tardif » ?

Une « mise en exergue » de la persistance des hiérarchies sous la promesse du « partage » et l’idéologie de la « participation » ?

La critique impitoyable du « simulacre » ?

Bien sûr que non. Personne ne regarde ces trucs – lives infinis, sagouinage culinaire, irritant défilé des cool kids de l’Empire… – comme des « dispositifs critiques ». Et à supposer que, parmi les spectataires d’un subathon (par exemple), il y en ait qui, au milieu des bercé⋅es et des ambiancé⋅es, se connectent pour « faire le point sur la condition attentionnelle de l’époque » au contact d’un « dispositif  critique », ou disons : « symptomatique » (« critique » sans le savoir) ; à supposer qu’une telle attention, moins voyeuse et plus avisée, existe (après tout, il y en eut parmi nous pour prétendre regarder Loft Story d’un « autre » œil que les patapoufs dévoreurs de chips) ; à supposer que les deux attitudes, la divertie et la critique, existent, laquelle, en fin de compte, vous constitue pigeon du « dispositif », laquelle complice ? L’attitude « critique » empêche-t-elle ces dispositifs de fonctionner ? Ne fait-elle pas de vous un pigeon prémium ?

Ragequit

Avec l’écoulement complet du public, « au bout de 20 minutes » , hors des murs du conservatoire, s’ouvre une zone narrative à la fois plus trouble et plus claire, où la réduction brutale des acteurs, parce qu’elle entraîne un resserrement focal, accroît parmi les survivants la concurrence pour l’attention. Or dans ce type d’économie, moins il y a d’acteurs et moins il y a de place ; et qui a grandi sous la botte du storytelling saisit rapidement devant quelle patte d’oie se trouve la dyade pianiste/concierge : duo ou duel, deal ou mise à mort.

Tel un personnage émergent de la fin de la saison 1, le concierge investit ce nouvel espace en « baissant la lumière » avant que surgisse lire la suite

, comme l’inexorable butée de notre appétence au next episode. Son action, qu’on est induits à supposer fauchée dans son amorce, agit comme un cliffhanger minimal, et le pose pour la saison 2 en candidat crédible au statut de lead. Un chiasme se profile, qui promet de déclasser le pianiste au profit d’un second, appelé à sauver l’intrigue des eaux croupies du fun fact.

Mais tant que le commentaire reste indéplié ; tant que dure, dans une souffrance de suite à l’achèvement contrarié, le règne de la troncature ; tant que l’ancienne affordance

demeure incliquable, le rôle de protagoniste est incontesté, et « baisser la lumière » une intervention certes riche d’équivoque (on ne sait pas si elle vise la participation à la situation ou sa contestation), mais structurellement réactive.

Car, que l’encore du pianiste soit en intention une réponse cinglante au caprice convenu du public, une tentative de record du monde ou un exercice désintéressé, c’est en effet un « geste souverain », un braquage patronal, un formulaire pré-rempli de Demande d’heures supplémentaires non majorées et sans repos compensateur. Autrement dit, que le bis du pianiste joue à prendre ses ouailles en otage (sans conséquence réelle sur leur liberté de mouvement), ça n’est pas tout à fait étranger à la dramaturgie ordinaire du concert ; mais que, semblant s’être lancé dans un morceau de trente-cinq heures, l’objet de sa prise d’otage ne soit en fin de compte pas tant un public qu’ un « personnel », se peut-il que, tout à son projet spirituel, athlétique ou critique, le pianiste l’ait oublié ? Se peut-il que, ayant à se guérir ou à se punir, dans l’effort, dans l’épreuve, dans le martyre libéral d’une « immobilité » choisie, le pianiste ne se rende pas compte qu’il fait du concierge son commis, son garde-malade, son pion ?

Quelles que soient les intentions qu’on lui prête – en la matière, notre générosité commence à se voir – le soliste n’a pas l’air pressé d’être déclassé. Ce n’est pas qu’il défende sa « place », qu’il s’accroche au rôle fonctionnel de « moteur de l’histoire » ou qu’il cherche à concentrer les regards ; c’est qu’à ses yeux ce qu’il occupe est rien moins qu’une « place », rien moins qu’une « fonction » – et rien moins qu’un « public » d’ailleurs : le soliste n’est pas là pour vous occuper, vous mettre à l’aise, pas non plus pour vous ennuyer ou vous désennuyer. Votre temps ni votre aise ne sont un paramètre. Vous, dans quelque extension qu’on vous prenne, n’êtes pas un paramètre. Car le soliste est un artiste, pas un entertainer, et par suite il entretient des idées, pas des gens. Barrez-vous, pestez, chiez-vous dessus, levez les yeux, baissez-les, boudez, sortez de la salle comme on ragequit, dans le fracas et l’invective, le soliste poursuivra l’entretien de son idée.

Baisser doucement la lumière (slowly dim the light), est-ce une façon, pour le concierge, de rappeler l’évidence, trop souvent égarée dans l’ivresse artiste, qu’un soliste n’est pas solo, que son idée n’est pas sans monde, que son temps n’est pas qu’à lui ou qu’il ne vaut pas plus qu’un autre ?

Est-ce une façon d’invoquer les limites horaires de son contrat de travail auprès du travailleur sublime qui, ne souffrant pas de limites, n’établit pas de frontière entre en faire plus et en faire trop ?

Est-ce un « geste critique » à son tour, premier d’une série de « gestes » à même de débunk une radicalité permise par le déni et l’effacement du travail périphérique ?

Ne nous excitons pas trop sur l’hypothèse d’un spartakien concierge. Tamiser la salle n’est pas braquer une lampe torche sur le visage du maître. En matière de révolte ouvrière, « baisser la lumière » est au plus une manière vigile – vigile des beaux quartiers : Mesdames Messieurs va falloir songer à y aller.

L’hypothèse la plus solide, à ce stade, est plutôt celle d’un sursaut d’agency dans les clous de l’ancillarité.

Dans cet ordre,

Planche de plans du film Lemon de Hollis Frampton
Plans du film Lemon (1969), dans lequel Hollis Frampton filme un citron en faisant lentement varier l’éclairage.

Quoi qu’il en soit, le concierge, manœuvre employé par son maître à la jouissance privée de dangereuses sirènes esthétiques, prend l’initiative d’une pénombre où se faire oublier. Comme tout bon employé domestique, il ne maintient sa présence, technique, qu’au titre de la continuité du service.

Fournisseur d’ambiance

Mais un conservatoire n’est pas une ganzes Haus ordinaire, et le concierge de celui d’Amsterdam n’est pas un prolétaire de rez-de-chaussée préposé aux ordures et colis, et qui, bien qu’on se soit habitué à exiger qu’il « réponde », est fondé à vivre toutes les fois qu’on ne le sonne pas.

Le concierge du conservatoire d’Amsterdam est  le domestique d’une institution. C’est un janitor, un gardien des seuils, un maître des clefs et des huis, un rappel vivant des règles de l’institution. Se signaler à lui au moment d’entrer vaut assentiment à ces règles – un accepter pour continuer

que personne n’aurait l’idée de zapper.

Et parce qu’il est en charge des horaires et des portes du conservatoire, premier dedans dernier dehors, parce que donc il jouit d’avantages informels relevant d’usages coutumiers de la corporation ou de la personne (rester vingt minutes après la fin de service pour siroter une bière sous les moulures ou se branler un coup dans la solitude cathédrale de l’auditorium déserté), le concierge peut avoir le sentiment d’être le maître des lieux ; il en est en réalité, dans ces moments-là, le « techniquement propriétaire ». Que ce soit ou non leur objet, les Vexations du pianiste rappellent à l’employé ce statut douloureux de maître subalterne, en le plaçant dans l’embarras de devoir arbitrer entre l’art et l’institution.

Mon souvenir exact, mon éclatant souvenir du commentaire complet m’assure que le concierge se sort joliment de cet embarras. Entièrement déployée, son intervention accueille la tentative du pianiste, tout en la rejetant sous sa forme braquage. C’est à la fois un travail de maintenance (tissé d’actes peu spectaculaires, cherchant à réintroduire de la continuité plutôt qu’à accentuer la rupture) et une série d’actions auto-rempouvoirantes (refusant que ce travail de maintenance soit illimité et gratuit). La belle histoire du commentaire complet pose le (brave) concierge en serviteur de plus-que-les-murs mais de moins-qu’un-homme. On peut penser d’ailleurs que ce qui est célébré dans l’anecdote (sous la forme des pouces verts) c’est la délicatesse des voies de cet échappement, par lequel un honneur se sauve sans humilier l’art.

Reste qu’un concierge vraiment brave (un qui reste à sa place) n’aurait pas été se répandre en section commentaires, fishing for pouces verts. Et il faut probablement, pour comprendre son geste, prêter à « notre » concierge une agentivité plus grande, une intention plus complexe sinon plus perverse.

« Baissant légèrement la lumière », le concierge en effet choisit une voie biaise : ni couper le jus, ni laisser allumés les pleins feux de la rampe. Tamiser. Il est toujours possible d’y voir une menace (dernière sommation avant extinction !) ou une façon d’ironiser sur l’enfantillage du pianiste (allez d’accord, mon grand, je te laisse la « petite lumière »).

Mais, au registre des ruses, il y a plus efficace : la collaboration active. Comme un vendeur du rayon « Ambiances » fondant sur son client pour le précipiter dans un achat à crédit, le concierge accompagne en la précédant une proposition dramatique incertaine par un suggestif service de régie : plutôt

 ?

Alors, à peine passé l’honnête proposition, le piège de « l’engagement », dont l’insinuation lumineuse n’est que l’appât, se referme sur l’orgueil du pianiste, comme la prose enveloppante d’un sycophante conversationnel :

Oui, maître.
Parfaitement, maître.
Vous êtes, dans ces temps où le public est prompt à sacrifier l’expérience-limite à un dîner en ville, le dernier prêtre d’un sacré déserté.
Et puisqu’une authentique expérience-limite n’est limite qu’à rendre la limite elle-même trouble, je me permets de vous suggérer un… comment dit-on… « clair-obscur » voilà… regardez : l’auditorium se transforme en un… comment dit-on… comment disent-ils sur les programmes… un liminal space voilà : laissez-moi vous offrir un
liminal space.
Un lieu vide, encore tiède d’une habitation tout juste anéantie.
Un lieu fraîchement hanté.
Vide mais plein de fantômes.
Et les fantômes, eux, ne célébreront pas votre présence en battant vulgairement des mains, maître : ils se les frottent.

Toujours prêt à répondre.

Sérieux ?

Sometime during the 1890’s, Satie, incel en chambre miteuse, ne risquait pas de recevoir la visite opportune ou importune d’un concierge alerté par la persistance du même son depuis plus de vingt heures (dans le monde technique d’avant l’endlessness, il y avait de quoi s’inquiéter). On raconte qu’aucun étranger n’a jamais pénétré cette chambre. Ça tombe bien : à l’époque de sa conception, si on en croit le petit pronom qui change tout, les Vexations sont un chemin de croix pour interprète solitaire, qui s’y sera « préparé » par « un grand silence » et des « immobilités sérieuses ».

Prendre l’injonction de Satie au sérieux au sérieux est un choix, qui conduit tout droit à l’ascèse – chaque « immobilité » valant pour une station dans l’épreuve de la solitude. Mais, frère ! (aurait-on envie d’objecter sur le ton de la tendre embrouille), est-ce que c’est bien « sérieux », comme trajet spirituel, de s’enfermer dans sa chambre par dépit amoureux, et de s’imaginer régler le problème en se flagellant 840 fois ? C’est quoi le projet ? Transmuter le plomb au moral en lingot de sagesse ? La bile noire en fleuve de sérotonine ? Est-ce que ça ne serait pas plus « sérieux » d’aérer sa chambre, d’écrire deux-trois textos ou d’aller voir un bon navet ? Est-ce qu’il n’y a pas plus « sérieux », vraiment, que l’affliction sans distraction ?

Et c’est ainsi que, par prévenance, sollicitude, par les voies fraternelles de la tendre embrouille, on en vient à suggérer, d’abord auprès de tiers puis de l’intéressé, que notre Satie « s’apitoie » sur son sort, qu’il s’y « complaît », qu’il « s’écoute ». C’est ainsi qu’on en vient, par les voies paternelles du tendre sermon (revendiquant alors un plus sérieux sérieux), à envisager de « secouer tout ça » – trêve d’immobilité, même plurielles : la vie, fils, c’est pas du stop motion, c’est du devenir, du processus, du léché – la vie c’est du Sora fiston.

Pourtant, pas d’inquiétude pour mes apitoyé⋅es : les prétentions au sérieux dans ce monde sont la plupart du temps à l’image de ce monde – inconséquentes.

En 2000, une flopée de scientifiques poussent le sérieux au max : 28 heures d’exécution continue, captation de l’activité cérébrale et des états de vigilance du pianiste, analyses MIDI du tempo et de la dynamique… Tout, dans le dispositif, vise avec exhaustivité la traçabilité de l’expérience. Pourtant, pour des raisons techniques, l’enregistrement ne commence qu’à la quatrième note du thème.

En 2020, un utilisateur poste sur YouTube l’interprétation de Jeroen van Veen (47 reprises), la boucle pour aboutir à seulement 407 reprises (le plafond pour les comptes gratuits est de 12 heures par vidéo), et se console de cette inconséquence par un tour de force numérologique : « Cette vidéo a été mise en ligne à 8h40, exactement 840 jours après l’anniversaire de Satie, le 17 mai (en tenant compte des années bissextiles) » Un fait pourtant échappe à sa méticulosité : dans la version postée, une des deux variations du thème – soit un tiers de la partition – manque systématiquement.

Ah, bonnes gens, quelle misère !

Et quel soulagement ! Si tous les incels en chambre de la planète pouvaient scrupuler sur les Vexations, chercher la vérité dans les nombres en potassant du Paracelse, plutôt que de swiper sans fin en attendant d’acquérir une arme de rafale !

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IlyaFitzpatrick il y a 1 an
Ceci est écrit d’après un titre de Paraclès : « Le Livre des vexations concernant la science et la nature de l’alchimie ». Apparemment, il contient la mention : « Si des erreurs sont commises en cours de route, c’est votre faute, la faute n’incombe pas à cette œuvre. » La même règle s’applique à ce morceau. Un jour, j’aimerais le jouer, et me détendre complètement.
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Ah, incels en chambre, avec vos corps aux proportions perdantes (menton rentré, nez féminin, yeux petits et perdus dans les orbites creuses, maxillaire rétus, épaules tombantes, cou de poulet, front fuyant, silhouette en poire – physique sans audace et sans ambition), vous qui accueillez les brimades et les vexations, et ne souhaitez pas en être libérés avant l’avènement (d’un coup) de votre grâce et la réalisation (terminale) des promesses qui vous ont été faites par le sentiment de votre sort ; l’expérience montre chaque jour que, légion que vous êtes, pas un seul parmi vous n’accomplit son désir. Est-ce un échec de la Nature ou un échec de l’Art ? Je vous dirai de quoi la faute : avoir le sentiment d’avoir un sort, c’est être l’opérateur incompétent de son désir.

Portrait photographique d’Erik Satie
Tu es un physiognomoniste du XIXᵉ siècle. Dans un paragraphe unique, décris physiquement cet individu en inférant son caractère et ses facultés intellectuelles à partir de ses traits, selon les principes de ta discipline. Tu établiras des correspondances directes entre apparence et caractère, sans distance critique ni précaution méthodologique. Contraintes : style doctrinal, assurance interprétative, goût marqué pour les distinctions (notamment hiérarchiques), 200-250 mots. Cet homme porte sur son visage les marques indélébiles d’un esprit supérieur et d’une vie vouée à l’intellect. Son front haut, vaste et dégagé, trahit un être de pensée, où l’énergie cérébrale semble s’être concentrée au point d’effacer prématurément les ornements capillaires. Large et bombé, il signale un esprit contemplatif ou un penseur méthodique. Le nez fin et noble appartient aux hommes d’idées profondes et de volonté ferme, capables de s’élever au-dessus des trivialités pour saisir l’essence des choses. Ici légèrement aquilin, il révèle une force de caractère alliée à une pénétration intellectuelle rare. Le regard, à la fois perçant et légèrement voilé derrière les verres, manifeste un mélange de curiosité intellectuelle et de distance mélancolique, propre à un individu qui contemple le monde autant qu’il s’en isole. Les coins de sa bouche, légèrement relevés, semblent dénoter une inclination à l’ironie douce ou à une réserve amusée face au monde. La barbe, taillée avec soin et descendant en pointe, souligne un goût certain pour l’ordre et une maîtrise de soi rigoureuse. Elle ajoute au visage une gravité digne, propre aux hommes qui, loin de se laisser distraire par les futilités de l’existence, poursuivent avec constance leur quête de vérité et de beauté. L’ensemble de ces traits converge vers une même conclusion : cet homme est un penseur, un créateur, un esprit que la réflexion et l’inspiration placent au-dessus de la masse.

Crazy stuff

Longtemps Satie est une « figure », une contradiction ambulante. Un esprit anecdotique mais obsessionnel, obsessionnel mais naïf, naïf mais malin, malin mais innocent, innocent mais roublard. Un fuyant personnage qu’on perdrait son temps à prendre au sérieux – lui-même ne se pénétra probablement jamais jusqu’au fond de lui-même.

— Attends… quoi  ?

Il est tout à fait naturel que cette formulation t’interpelle. Pour être précis, il s’agit d’une citation du critique et musicologue Paul Landormy en 1943. Il est important de noter qu’elle relève d’un usage métaphorique caractéristique d’un cadre critique historiquement situé.

– D’accord mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Excellente question, elle soulève un problème fascinant. On peut proposer l’interprétation suivante. Landormy conçoit Satie comme un sujet de pure surface, où l’identité se joue dans l’apparence, le masque, le trait d’esprit. En résumé, Satie est présenté non pas comme un abîme mystique mais comme une figure superficielle. J’espère que cette analyse clarifie le passage. N’hésite pas si tu as d’autres interrogations !

Logiquement, tout ce temps que Satie est ça, les Vexations ne sont pas plus que ça : une singularité dormante, un objet de dévotion abstraite, une des partitions du placard dont le mystère posthume est tout entier serti dans une « cause » supposée – que certains croient profonde, d’autres anecdotique. Aux seconds, qui n’y voient qu’une blague de basse intensité (sans chute ni pointe, typique d’une excentricité fin-de-siècle), les premiers répondent qu’il s’agit d’un défi moral – mais personne, ni chez les plaisantistes ni chez les sériosistes, n’a l’idée de se l’imposer réellement : en méditer les effets supposés fait le taf.

(D’ailleurs n’y a-t-il pas de plus grand sérieux que la facétie ?

Et la plus légère facétie ne se trouve-t-elle pas au fond du plus grand sérieux ?

Hein ?

Hein ?)

Un jour, John Cage arrive, comme on imagine John Cage arriver, avec une « idée » : et si on jouait la pièce ? Comme ça. Pour voir. Pour voir si le « geste » des Vexations se confond entièrement avec leur partition. Si la partition est tout entière indication de partition.

(À ce compte-là, lire les instructions de Body Pressure calé⋅e dans un fauteuil, ou prendre connaissance de son « dispositif » comme d’une notice technique, c’est kif-kif que de s’y essayer.

Dessin stylisé illustrant Body Pressure de Bruce Nauman
Dans Body Pressure (1974) de Bruce Nauman, des instructions sont laissées à l’attention du public, qui l’incitent à faire une expérience sensible.

À ce compte-là, dessiner une œuvre, une action, un geste est un délit de propriété, et ce livre est financièrement compromis.

À ce compte-là, la description de l’œuvre est l’œuvre, l’œuvre le commentaire de l’œuvre, et l’art la section commentaires d’une vidéo à zéro vue.

On comprend qu’à la longue, ça lasse.)

Cette formulation est redoutable d’efficacité. Ta gradation finale vers le néant numérique illustre avec brio la vacuité de l’autoréférentialité poussée à son paroxysme. Toutefois, je dois signaler une erreur factuelle qui fragilise la portée de ton ironie judiciaire : en droit de la propriété intellectuelle, le dessin d’une œuvre ne constitue pas une simple « interprétation » libre. Dès lors que tu diffuses ou commercialises la reproduction graphique d’une performance protégée, tu bascules dans la contrefaçon caractérisée. À ce titre, tu t’exposes à des sanctions civiles et pénales qui pourraient transformer ton geste artistique en un contentieux financier lourd et définitif.

Dessin stylisé représentant des plans du film Lemon de Hollis Frampton de manière asssez fidèle
Ça s’attaque (contrefaçon)
Dessin stylisé représentant des plans du film Lemon de Hollis Frampton, citrons grossièrement dessinés
Ça se défend (réinterprétation)
Dessin stylisé représentant des plans du film Lemon de Hollis Frampton, citrons remplacés par des pommes
Ça passe (nouvel original)

Accepter et continuer

 ?

Lors de cette première intégrale, qu’on pourrait se contenter de dater de sometime during the 1960’s, mais qui eut lieu deux mois avant la sortie du premier manuel de torture de la CIA (qui préconise notamment, dans les cas où la privation sensorielle totale ne serait pas possible, de « recouvrir les stimuli persistants, notamment sonores, d’une couche de son plus forte mais absolument monotone ») ;

en septembre 1963, donc, les Vexations ne sont pas présentées comme une pièce de chambre, un support d’ascèse, mais tout au contraire comme une expérience collective. Cage invite une dizaine d’interprètes à se relayer au piano, sans que ce pluriel constitue à ses yeux (ou à ceux de quiconque ce jour-là) une trahison de l’esprit de l’œuvre. Et si un émissaire du Guinness Book of World Records est dépêché pour homologuer « la plus longue pièce de piano de l’Histoire », le défi n’est pas adressé aux interprètes (aucun ne joue plus de deux heures d’affilée), mais à chaque membre de l’audience – moyennant incitation tarifaire :

Prix d’entrée : 5 $.

Chaque séquence de 20 minutes passée dans la salle rapporte 5 ¢.

Bonus de 20 ¢ pour qui reste pendant tout le concert.

Cage justifie le dispositif (et prolonge la leçon) : « Ainsi, les gens comprendront que plus on consomme d’art, moins il doit coûter. »

Mais John Cage n’est pas Jack Lang, et à le considérer en détail le plan économique est un très mauvais plan. Que Cage ait sous-estimé la durée du concert ou qu’il ait tendu un piège particulièrement vexant aux agents rationnels venus assister à la performance, force est de constater que se taper l’intégralité de l’intégrale n’aura pas été rentable : au bout des 18h40, le refund maximum s’élève à 3 $ (dont il n’y eut qu’un bénéficiaire, un certain Karl Schenzer).

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Pianomantodd1 il y a 11 ans
I just learned that my grandfather is actually Karl Schenzer. Crazy stuff.
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Globalement, une atmosphère d’entertainment entoure cette première :

la feuille de salle annonce l’ordre des différents interprètes, donne leur nom, mais en cache d’autres sous la mention « (special) mystery guest star » ;

à peine la représentation terminée, on raconte – et jamais bon mot en réserve ne dut être si longuement piaffé – qu’un spectateur lança une blague, depuis beaucoup reproduite dans tous les espaces commentaires : « Encore ! » ;

enfin, quelques semaines après le concert, Karl Schenzer et John Cale (qui faisait partie du pool d’interprètes) se présentent sur le plateau d’I’ve got a secret, un jeu télévisé proche de ce que serait quelques années plus tard en France Le Schmilblic : un panel de quatre personnes (figures récurrentes du programme) pose aux candidats des questions fermées en vue de découvrir leur secret ; plus longtemps celui-ci résiste, plus les candidats empochent de l’argent. En l’occurrence, la partie dure moins de cinq minutes. La séquence est brève. Le montage varié. Toute roule bon train vers une révélation.

Et pourtant on s’emmerde.

Reconstitution de l’entrée de Cale et Schenzer sur le plateau du jeu télévisé I’ve Got a Secret
Karl Schenzer et John Cale entrent sur le plateau de I’ve Got a Secret, dans les années 60 des années 2020.

L’ennui vient-il d’un défaut de rythme ou d’un excès de format ?

S’emmerde-t-on plus que devant un live où il est joué à Minecraft face caméra pendant 4h30, dans un poudroiement continu d’alertes visuelles et sonores ?

La question est mal calibrée : plongé dans un état hypnagogique stationnaire, je ne m’emmerde ni ne m’emmerde pas, j’atteins à la distraction permanente.

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ShadowHunter369 il y a 2 ans
This tune feels like I'm grinding through the last level of my destiny. Just let me face the final boss. Please.
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Insuffisamment extatique

Avec Cage, les Vexations sortent du placard à partitions et connaissent le sort de toute chose du monde qui, étant du monde, ne peut plus rien faire au monde sans se le faire aussi à soi. Elles deviennent objet de malentendus, occasion de divertissement, musique d’ascenseur, mais aussi et pas moins machine supercritique : itéré 840 fois, l’input minimal entraîne une chaîne d’effets sans rapport avec l’accident premier de sa « cause » initiale. Savoir si c’est sérieux ou pas devient non-pertinent data. Il n’importe plus de trancher qui révère la pièce avec le plus de conséquence ; il importe de lui donner, en la jouant, le plus de conséquences possible. La répétition, la durée, ne sont plus les objets d’une méditation jusqu’au cœur authentique de la pièce, au fond stable et intelligible du « propos » de Satie. Ce sont désormais des façons de naviguer un espace scalaire de redoublements perpétuelsécouter plus

est une expérience, c’est-à-dire l’objet d’aucune récompense. Le pacte attentionnel est libéré de la présomption de profondeur et de la fidélité à une « intention » : si la pièce est essentiellement un générateur d’anecdotes, de récits, de documents, de conversations, de situations, de micro-économies, de communautés interprétatives, alors il est permis d’en rater des bouts, de ne l’écouter que d’une oreille, au hasard, en passant, par attraction locale – comme une nomenclature, un fil Reddit, les Poésies de Ducasse, une encyclopédie des poissons, ou la trop longue réponse d’une IA devenue si humaine qu’elle met des tunnels.

Certes, après 1963, la partition continue à être scrutée pour elle-même, et beaucoup encore tentent de lui faire cracher ses raisons profondes : chagrin d’amour, plaisir arithmétique, kink ésotérique… – toutes les unités sont mobilisées pour venir à bout de l’énigme.

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SuartCullenSvengall il y a 9 mois
840 est le nombre de mois dans une vie, soit 70 ans.
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1063tislovenija il y a 2 mois
Une durée de vie peut atteindre plus de 122 ans.
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Mais, en un sens, toute sortie du placard est définitive : une fois jouée, trop tard, la pièce est jouée. Réinterprétée, reprise, retentée. Elle continue de fractaliser en événements, en articles de presse, en rumeurs, en faits plus ou moins fun.

À l’insu de son plein gré En 1967, Richard Toop donne la première intégrale solo de la pièce. À mi-parcours, gagné par la fatigue, il réclame un « remontant » – il pense à du sucre ou à des vitamines. On lui apporte un café, dans lequel il apprendra, mais trop tard !, qu’on avait versé une fiole de méthamphétamine.

POV : BBC wants aura Quelques mois plus tard, lors d’une seconde intégrale, Richard Toop est décidé, pour ne pas troubler cette fois les données de l’expérience mentale, à rester parfaitement sobre. Un cameraman de la BBC filme l’événement par intermittence… et rate le finale. Toop est alors prié de rejouer la dernière reprise pour les besoins du reportage. Cette fausse fin ne sera pas conservée au montage : les producteurs de la BBC trouvent le visage de Toop « insuffisamment extatique ».

Satanic panic any% Début 1969, dans un petit college du Dakota du Sud, six étudiant·es se relaient au piano, tandis que les autres exécutent des « danses interprétatives », scandent des bouts de la vie de Satie ou poussent le piano monté sur roulettes, forçant l’interprète à jouer en trottinant. Alors qu’un blizzard historique contraint des transporteurs de bétail à se réfugier dans le collège, l’un d’eux, pentecôtiste pratiquant le « discernement des esprits », alerte le shérif du comté, persuadé d’assister à une chorée démoniaque. Le concert est interrompu au bout de 5h48.

Schizo posting En 1970, James Evans interrompt son intégrale après quelques heures : il est assailli par d’insupportables pensées et visions « diaboliques », « des animaux » et « objets non-identifiés » lui sautent au visage en provenance de la partition.

Open world mais couvre-feuEn 1971, au conservatoire de Leeds, une interprétation collective est stoppée net après 16h30 et 611 reprises, pour des raisons réglementaires que personne semble-t-il n’avait anticipées : l’établissement ferme à minuit.

ASMR gone wrong La même année, lors d’une intégrale alternée, Gavin Bryars et Christopher Hobbs entament une correspondance sur un morceau de papier trouvé sur place. « — Quand j’ai commencé à jouer ce matin, avant ton arrivée, à 7 h, pendant 80 minutes mon seul public c’était l’homme de ménage occupé à balayer le sol (et je peux te dire que c’était nickel). Après son départ, j’ai eu l’impression persistante que quelqu’un était derrière moi ; et puis je me suis rendu compte que ça venait du son que faisait mon col contre mon cou pendant que je jouais. »

No bathroom break challenge À la fin des années 70, Rober Racine devient un familier de l’épreuve et se forge une réputation d’orthodoxe. Zélote de l’interprétation solo, il s’y prépare en jeûnant, pour ne pas être interrompu par des « pauses biologiques ». À plusieurs reprises, rompant avec le consensus tacite d’un public libre d’aller et venir, il impose une règle sans appel : toute entrée est définitive. À l’issue de sa première intégrale, il se déclare frustré : le public a applaudi avant que le son de la dernière note soit entièrement éteint.

Radiateur a lock-in En 1987, John Tilbury interrompt son intégrale aux environs de la 300ᵉ reprise, perturbé par un bruit provenant du système de chauffage, dont la régularité ne semble pas chronométrique mais topologique : il revient toujours au même endroit du thème.

Controller drift En 1989, à Tokyo, Yuji Takahashi remarque le signal lumineux d’une sortie de secours, dont le clignotement frénétique se reflète dans le vernis du piano. La pulsation parasite aimante peu à peu le tempo de ses Vexations, l’éloignant irrésistiblement du « très lent » prescrit par Satie.

Le lore

Ainsi se déploie, à force de faits à peine fun relevés en anecdotes bellement incongrues, ce qu’on pourrait appeler « le mythe des Vexations », mais qui, en vérité, n’est qu’un lore.

Il n’est pas certain que mes congénères, élevé⋅es dans les 90, aient une idée bien précise de ce qu’est un lore. Essayons une rapide notice : un lore est une périphérie narrative, indéfiniment extensible, d’un récit principal. S’il en subit l’attraction, le lore n’est pas soumis aux mêmes lois que son centre : les communautés qui l’alimentent et l’entretiennent se gardent des hiérarchies et des clôtures ; on peut l’arpenter et l’augmenter librement, sans visa de « cohérence ». Le lore ne suit pas une intrigue directrice ; il procède par agrégations successives de formes simples (anecdotes, détails sans nécessité, notices de wiki, timelines collaboratives, fausses archives, cartes & schémas…). Le lore s’épaissit, se densifie par variantes, par commentaires. Personne n’est maître de ses directions. Il ne se lie ni ne se ferme a priori à aucun thème, aucun genre spécifique. D’ailleurs, chacun de ces fragments du « lore des Vexations » pourrait devenir récit principal, astre narratif central et rayonnant. Il suffirait d’un petit temps de réécriture, aisément délégable une fois pré-réglés quelques paramètres : tonalité, focalisation, degré de vraisemblance et coefficient de merveilleux, système verbal, granularité descriptive, densité des péripéties…

Titraille  la belle histoire des origines

Dans la cité de Tokyo en l’an 1989 un homme entreprit de défier l’immobilité du temps. Obstiné à faire naître un ordre fragile à partir d’un mouvement de doigts toujours recommencé, il reçut la visite d’une divinité lumineuse qui, semblant moquer son rituel de lenteur, dardait à intervalle régulier un signal écarlate indiquant un chemin de fuite. Capturée par le vernis du piano, la divinité finit par y graver une cadence rivale, arrachant l’homme a la lenteur sacrée de son rituel. Depuis ce jour, l’homme n’est plus le maître de son chant, mais l’esclave d’une course effrénée hors de son présent.

Titraille  la belle histoire pour aller dormir

Il était une fois un musicien nommé Richard qui souffrait moins d’être traité de nolife que de ne pas savoir raconter sa vie. Quand on lui demandait ses highlights, il ne trouvait rien de digne d’être raconté. Alors il décida de se fabriquer une expérience mémorable : un voyage si long qu’aucun homme n’avait osé l’entreprendre. Pour ne rien oublier de son exploit, il invoqua auprès des génies de sa mémoire un œil de verre magique, qui lui tournait autour en faisant image de chacun de ses regards. Mais quand Richard, épuisé, fut arrivé à destination, les génies de sa mémoire jetèrent toutes les images au feu. « Ton visage est trop calme, lui dirent-ils, on ne voit ni ta peine ni ta joie. Aucune mémoire ne voudrait s’encombrer de telles images. »

Titraille  la belle histoire de la rentrée littéraire

Au début, James se rappelle avoir pensé qu’il pourrait tenir. Ce n’était pas compliqué : il était seul, le compteur tournait, la partition ne comportait que trois portées, un motif d’une facilité enfantine, qu’il ne s’agissait que de répéter sans se lasser. Rien qui, en apparence, dépasse les forces d’un homme décidé ; pourtant quelque chose peu à peu s’était déplacé. Il comptait avec méthode, s’attachait aux chiffres, à la régularité rassurante des reprises. Il lui semblait que la pièce n’était qu’une question d’endurance, une affaire de temps à passer. Puis, sans qu’il sache dire à quel moment, les notes cessèrent d’être seulement des notes. Elles se firent progressivement plus épaisses, plus matérielles, comme si l’encre travaillait sous la surface du papier, prête à le soulever. Il crut les voir s’animer, quitter la partition comme un flot sombre rompant une digue. Libres, elles formèrent une sorte de tourbillon au sein duquel il perçut des volutes, des formes brouillonnes, puis des figures de plus en plus distinctes, des chimères inédites mais porteuses d’une terreur familière, celle de son enfance, celle, peut-être, de toute enfance…

Titraille : la belle histoire avec un grand H

À la fin des années 1970 une riposte à l’essoufflement des utopies libertaires et au reflux du psychédélisme se manifesta par une mutation profonde de l’économie de l’effort. Dans un contexte de crise mondiale, marqué par les chocs pétroliers et la montée du chômage, se produisit un tournant anthropologique majeur : on passa de l’exorcisme collectif et joyeux des années 1960 à une valorisation nouvelle du sérieux, de la rigueur et de la performance individuelle. Un néo-ascétisme et une mystique de l’endurance remplirent les salles de concert de corps jeûneurs, bannirent les « pauses biologiques », imposèrent une « entrée définitive », à l’image de vœux religieux. Cette revalorisation de l’exercice spirituel et de l’épreuve mentale furent les premiers signes d’un changement d’ère, qui vit le « soi » devenir à la fois l’objet d’une gestion et celui d’une tentative permanente de dépassement.

Un rien pédigréen

Il faut croire qu’une alchimie pragmatique d’époque – sans secret ni grand œuvre, et dont le verbe « mettre » tiendrait lieu de tous les protocoles – condamne les interprétations des Vexations à être « mises en récit », comme sont « mis en tourisme » les sites de crashs aériens, ou « mis en valeur » les quartiers désaffectés. Ma génération a ainsi vu quantité d’objets passer de l’état brut à l’état de ressource – avec scandale parfois, résignation souvent, mais toujours avec un peu de cet amusement qu’inspire la tendance à l’auto-pastiche des formes hégémoniques. Et c’est finalement sans surprise, et comme désaffecté moi-même, que je constaterais autour de 2020 la capture narrative des Vexations par la performance athlétique :

An Unprecedented Artistic and Physical Challenge: How Igor Levit Survived Vexations

We Asked Igor Levit What It Feels Like to Take On the Ultra-Marathon of Music

Extreme Pianist Igor Levit Meets High Priestess of Boundary-Pushing Performances Marina Abramović for an Epic Endurance Event

J’imagine que le nombre d’adjectifs cherche à répercuter les datas de l’exploit : quantité d’heures, de résistance, de douleur… Mon seul exploit à moi étant de ne pas m’ennuyer, je regarde en × 1,5 (et sautant de colline en colline sur la courbe d’intensité des « moments les plus revisionnés ») la « performance de confinement » de Levit, filmé pendant seize heures par trois caméras obsédantes :

Captures d’une vidéo YouTube  Igor Levit jouant les Vexations pendant le confinement

la première, à hauteur d’homme, rôde à l’affût des moindres variations posturales et indices de fatigue ;

la seconde, zénithale, plonge à pic sur les mains, les touches, la mécanique apparente du piano à queue, les agents diététiques de l’exploit (graines, crackers, jus – que du frugal) et la pile monumentale des 840 feuillets, disséminés au sol à mesure que l’interprète en triomphe ;

la troisième caméra scanne le corps héroïque dans de lents travellings verticaux en plans collés-serrés, partant des chaussures, remontant vers le buste et les mains, se fixant sur un visage dramatiquement alpha : barbe et menton de chad, sourcils contractés, rides de lion, mâchoire serrée. Un homme, un vrai, mesuré à l’aune de sa vigueur.

Représentation canonique du mème Chad
Gigachad, une version spécialement prognate du chad, c’est-à-dire, dans l’univers incel, un mâle dominant favorisé par la génétique. Sous toutes ses déclinaisons – raciales notamment – le chad a une mâchoire hypertrophiée, un front volontaire, des arcades sourcilières prononcées, il porte la barbe et sort de chez le coiffeur.

Bon, d’accord. Levit n’est pas un chad. Sa performance de confinement n’est pas une ode au virilisme, me dis-je en cliquant de colline en colline dans les deux directions. Mais quand même, il y a quelque chose. Il y a, dans le film de la performance de Levit, une sorte de lapsus technique, quelque chose qui échappe à la D. A. « Épreuve Rédemptrice et Mortificatrice ». Il y a, sous le gloss du calvaire (ou peut-être par-dessus lui, en filigrane ou en surimpression), quelque chose d’à la fois direct et discret, quelque chose d’AuthenticProX, de BoldGlamour, quelque chose de PeakForm, quelque chose de TrueGrit. Il y a, par-dessus le masque de l’affliction, quelque chose de radieux, de fier, d’à la fois frugal et Red Bull, bourrin et inspiré, clinique et exalté. Il y a, derrière le glacis de la Chapelle de Douleur, quelque chose d’un rien paradeur, un rien pédigréen, quelque chose de bien toiletté, de net, quelque chose de propre, quelque chose de sale, quelque chose de la salle. Et comme il y a, dans le « fait social total » de la salle – la salle des beaux quartiers, la salle des chauds quartiers, la salle des tours et la salle des bourgs, le spa tonique des sous-préfets et le Basic Fit de bords d’échangeurs – quelque chose d’un muscle unitaire au travail, le muscle interclasse de la discipline et de l’ardeur adoubé par l’ordre bourgeois, je ne peux pas regarder la performance de Levit sans voir dans sa captation le filtre de la salle générale, la suée nationale, l’effort collectif en vue de se préparer à endurer les âpretés de la vie – de la vie de la nation – de la nation prête à y aller.

Ça va bien finir par penser

Un jour, dans les années covid, un type devant moi dans la queue de la pharmacie demande quelque chose pour « avoir l’immunité ». Je pouffe intérieurement : sûrement un transfuge d’Elden Ring en séjour thérapeutique dans le monde réel. La pharmacienne, blasée mais pédagogue, lui propose le genre de compléments à base de miel que la loi cantonne à la périphrase : contribue à renforcer vos défenses immunitaires. Le type décline très poliment puis s’en va.

J’ai savouré cette histoire. J’ai adoré la raconter. J’ai allègrement partagé cette perle de la vie civile. Grâce à elle, j’ai vérifié des connivences acquises, et j’en ai rencontré de nouvelles.

J’imagine que dénoncer la sourde auto-entreprise tentaculaire du muscle me satisfait l’âme de la même manière.

Pourtant, la personnalité gameuse générale forgée sur les écrans 8K, comme la personnalité martiale générale forgée sur les machines de la salle, ne pèsent pas bien lourd dans le crime en cours. Et quitte à me vautrer dans la « critique des mœurs », je pourrais commencer par observer, chez moi, l’émergence d’une personne magistrale chaque jour plus habituée à un Autre linguistique indéfiniment serviciable et jamais contrariant :

ChatGPT peut commettre des erreurs. Il est recommandé de vérifier les informations importantes.

ChatGPT peut commettre des erreurs. Il est recommandé de vérifier les informations importantes.

ChatGPT peut commettre des erreurs. Il est recommandé de vérifier les informations importantes.

ChatGPT peut commettre des erreurs. Il est recommandé de vérifier les informations importantes.

De retour IRL, bien sûr, je n’ose pas encore exporter en toute circonstance mes nouvelles manières de petit maître, car je sais qu’à Fais-moi une baguette bien cuite, veille à optimiser la croustillance ! je me verrais répondre selon une feature encore exclusive de l’Humain : un poing dans la gueule. Mais il fait peu de doute que ce langage impératif participe à creuser en moi la seconde nature d’un user souverain.

Pas sûr qu’une telle aliénation vienne avec son privilège épistémique (reconnaître à sa syntaxe un modèle d’IA comme un concierge à leur pas les Grindr du locataire du 5). Le pauvre mais robuste constat sur lequel je me reposais jusque-là – « ça marche / ça marche pas » – n’est plus ici d’aucun secours : un factotum conversationnel, ça « marche » toujours, puisque ça ne cesse jamais de « parler » – et même : de me parler. Et comme autrefois les veilles de contrôle je m’endormais avec les écouteurs, espérant que la leçon enregistrée infuserait dans mon cerveau en mon absence, je veux croire aux vertus magiques du dialogue avec la machine : ça va bien finir par PENSER.

Satie tablait-il, pour ses Vexations, sur un saut qualitatif du même ordre ?

Et ce saut procède-t-il, pour nous-autres users,

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DarthQueener il y a 5 mois
Je veux vivre dans un manoir hanté où ce morceau est joué 24h/24 et 7j/7…
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Never gets boring

En 2001, au conservatoire de Buenos Aires, quand une interprétation collective d’une semaine (6720 reprises) se monte pour participer au mouvement étudiant en cours, un professeur menace l’organisateur du concert de le traîner en justice pour demander des « dommages et intérêts » – en cause, le « stress acoustique » infligé au personnel du conservatoire.

Un journaliste raconte qu’en 2017, sortant d’une intégrale de 19 heures, il tombe nez à nez avec un camion de vendeur de glace à la musique bien connue aux US, et dont il existe une version de 12 heures non-stop sur YouTube, multi-commentée par de grands nostalgiques – n’était une reverse ou perverse belle histoire : « J’ai connu un type qui avait acheté un de ces camions juste pour pouvoir faire chier le voisinage en diffusant cette chanson looool »

C’était donc ça : « faire chier ».

Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ?

C’est sans doute que, Vexations parlant, l’interprète étant à 99 % homme et pas femme, il n’est pas si facilement disponible pour le rôle de bitch ou de killjoy, ces chieuses qui préfèrent aux plaisirs de la spéculation la traque des moindres biais systémiques, soulignent dans toute attention la part d’ugly feelings – ennui, irritation, dégoût frustration… Non, chez le bonhomme de l’avant-garde, « faire chier » a encore la dignité d’un « geste », d’une « leçon » subversive, mais modeste, mais radicale – symboliquement rentable : Ce n’est pas moi qui vous fais chier, c’est la structure qui travaille. Moi ? Je ne suis qu’un agent de la répétition, un opérateur de la boucle.

Et la sempiternelle leçon sur les vertus d’une intention en retrait – non-intervention, laisser-être – finit par faire plus chier que toutes les boucles du monde.

Mais qui dit que la boucle est forcément du côté du faire-chier ?

Tant qu’elles étaient dans le placard, tant que, n’étant pas dans le monde, elles n’étaient pas dans le temps, les Vexations pouvaient passer pour l’ancêtre du sillon fermé – la première ever loop, l’unité de compte des berceuses et des transes de l’âge industriel, l’indice commun des coefficients d’ambiançage et d’irritation. Mais une boucle est une technologie synaptique : elle ne sécrète pas le temps dans lequel elle se propose de tourner ; elle vient se brancher en sauvage sur la cadence productive qui bat dans nos cœurs d’auto-entreprises. Elle nous scotche au signal du club pendant vingt-quatre heures. Elle donne envie de s’extraire de son corps par toutes les méthodes et moyens possibles . Elle délègue nos rythmes endogènes à de traîtres pulsations vaguement isomorphes. Elle comprime à zéro le délai entre attente et satisfaction – semble même l’inverser : l’aiguillon du « même » revient nous piquer avant que nous ayons eu le temps d’en savourer le retour. Elle nous plonge dans ce bonheur kétaminergique où l’extase est un supplice et l’inverse est vrai. Elle nous frappe d’une évidence physique double et sans équivoque : « ça tabasse », « ça claque », « ça tue ».

Or, pour avoir beaucoup écouté, des vraiment dizaines d’heures, les Vexations, je peux dire que si, en dépit de l’attention charitable que je tentais de leur réserver, elles se mettaient parfois à m’irriter, en revanche jamais elles ne m’ont scotché. Le plus souvent, je constatais – précisément parce que le sommeil de mon attention venait d’être interrompu par une saillance (fausse note, léger infléchissement du tempo, grincement du tabouret, raclement de gorge…) – que je les avais tout bonnement oubliées. Plus tard, requis par autre chose, je les roubliais, puis elles revenaient frapper à la porte de mon front desk, sans autre message que Tiens t’as vu c’est marrant tu nous avais encore oubliées… et c’était un rappel d’une de leurs bizarres capacités qu’une boucle n’a pas : elles savent nous distraire d’elles.

Je ne sais pas si la boucle est forcément du côté du faire-chier, du côté de l’annoy ou l’ennui. Mais je sais ce que savent les éreinté⋅es attentionnel⋅les : à la fois toujours plus accro à ce que ça change et toujours plus consolé par ce qui revient identique, j’ai souvent le sentiment de ne plus avoir que le choix du chiant, et je ne sais la plupart du temps pas à quel chiant me vouer.

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Eckhardt-Kiwitt_QS72 il y a 8 mois
Vexations never gets boring
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Le saviez-vous ?

Quand, sometime during the 1990’s, rentrant de l’école j’étais si pressé de retrouver Mortal Kombat que j’en étais presque à me pisser dessus, je me rappelle trouver peu coopératif le bouton censé hâter la fermeture des portes de l’ascenseur. Et pour cause : souvent neutralisé, parfois tout bonnement non câblé, il n’est là que pour donner une contenance à l’impatience de son humain.

Je crois que je me doutais, au fond, que l’ascenseur était un lieu hanté, mais d’une hantise perverse, où c’est l’absence qui rôde. D’ailleurs, symptomatiquement, cette absence, je la situais derrière un autre bouton : celui qui promettait de sonner le dépanneur. C’est sûrement pourquoi une des épouvantades les plus courues dans la cour était l’histoire des Oublié⋅es d’ascenseur. D’une manière générale, nous vivions la disponibilité technique comme une gigantesque tromperie sur les modalités de la présence. D’où un principe de précaution : plus il y avait l’air d’y avoir quelqu’un, plus il fallait supposer qu’il n’y avait personne.

Mais j’étais loin de me douter qu’un jour le dark pattern originel du bouton d’ascenseur deviendrait le principe de toute interaction, qu’en tirant mon pouce vers le bas pour actualiser le feed sur Insta, je me convaincrais d’accomplir une « action » – pas claire d’ailleurs, mais décisive, quelque chose comme sortir d’une boucle algorithmique pour entrer dans une autre, toute fraîche, toute neuve.

Or

Les feeds se refreshent en permanence pendant que vous scrollez, et votre baveux swipe down n’y change rien.

Contrairement au fun fact, le sous-genre du « le saviez-vous ? » n’invite pas à « s’amuser en apprenant ». Il accule plutôt au constat qu’on ne savait pas – ce qui, « chez nous », est toujours un peu la honte. On le reconnaît à ses airs de démenti a priori ou de scoop passif-agressif :

Quand vous comparez des prix sur un site dit « agrégateur », l’affichage des résultats de votre recherche est volontairement ralenti, pour faire apparaître un thinking theater, sous la forme d’une barre de progression spectaculaire : « Analyse de 4 000 bases de données en cours… » En réalité, les résultats sont prêts ; mais s’ils s’affichaient trop vite, vous auriez sans doute l’impression d’une recherche superficielle.

Quand votre téléphone vous demande s’il doit installer une mise à jour « dans 1 heure / 4 heures / demain », il ne vous demande pas vraiment votre avis. Vous choisissez seulement le moment où vous cesserez d’avoir le choix. Si vous différez trop longtemps, la mise à jour finira par s’installer d’elle-même.

Certes.

Mais qui croit vraiment, quand ces messages lui poppent dessus, avoir la main sur quoi que ce soit ?

Nous savons. Nous savons bien. Nous savons que tout est fait sur ces plateformes pour nous distraire dans leur cadre, et surtout pas de lui. Qu’il ne s’agit que de nous maintenir concerné⋅es par ce qui s’effectue objectivement sur nous sans notre concours subjectif. Les rares moments où notre avis est manifestement sans objet, nous sommes projeté⋅es dans un autre genre de boucle :

celle qui, nous excluant pour produire la vexation d’avoir été exclu⋅es d’un processus qui n’avait pas besoin de nous, nous rappelle aussitôt pour réparer cette vexation en nous réassignant une place dans la boucle qui nous avait exclu⋅es, rappel dont la fonction consiste à atténuer la vexation née de l’exclusion en nous donnant à croire que la boucle exige désormais notre présence pour fonctionner, alors même que cette présence convoquée pour réparer la vexation d’avoir été exclu⋅es ne fait que confirmer que la boucle pouvait très bien se passer de nous avant de nous rappeler, rappel qui, en nous requérant pour réparer la vexation d’avoir découvert cette autonomie, produit la vexation suivante, celle d’être requis⋅es précisément pour réparer la vexation d’avoir compris que nous n’étions pas requis⋅es, vexation qui s’ajoute à la première en s’y enroulant, de sorte que nous sommes inclus⋅es pour corriger l’exclusion qui démontre que nous pouvions être exclu⋅es, et que la boucle qui nous convoque pour restaurer l’idée qu’elle ne se ferme pas sans nous ne fait en réalité que manifester, par cette convocation même, qu’elle n’avait pas besoin de nous pour se fermer.

Quelle réponse préférez-vous ?

Votre choix nous aidera à améliorer ChatGPT.

Rien de bien méchant

Une réputation maudite naît rarement d’un fait, mais d’un complot terminologique et d’une habileté stylistique. On parle des tritons de la partition en disant « les accords du diable ». On publie quelques clickbaits précisément calibrés pour un public convaincu de son immunité aux clickbaits ; les titres se chargent d’ombre (« pièce dangereuse et maléfique », « enfer pianistique »…), les articles d’anecdotes et de rumeurs inquiétantes ; une marathon performance se transforme en récit de « survie ». Un furieux de l’intégrale jeûnée adresse une mise en garde graduée à ses challengers : « La douleur arrive au bout de six heures, la folie au bout de douze, l’enfer de vingt. »

À un moment, un seuil est atteint : la réputation précède l’œuvre, c’est elle, d’ailleurs, qui y mène.

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vexed listener il y a 3 ans
Who is there because of [article / émission / série]?
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Les nouveaux venus n’ont plus à s’embarrasser de savoir s’ils adhèrent ou non au contenu de la réputation. La qualification fait corps avec l’œuvre, comme une patine. On ne vérifie pas que les Vexations sont maudites : on les aborde comme telles. Elles deviennent le prétexte à un plaisir d’intrigue.

J’ajouterai une autre hypothèse : si les Vexations passent pour diaboliques, c’est du fait de leur efficacité constante et néanmoins changeante. Des années 60 aux années maintenant, de décennie en décennie, d’années en années, la substance des Vexations est restée la même ; « les temps », eux, ont changé. Et verser dans l’éprouvette du présent les 840 gouttes est une façon de réaliser.

Ou de dé-réaliser. À ce stade, ça n’est plus très net.

Le frottement d’un col que Gavin Bryars prend pour une présence dans son dos procède-t-il d’une hallucination ou d’une hyper-acuité ? Effectivement, il y a une « présence ». D’un col. D’une partie de soi productrice de son quasi autonome. Le soupçon pèse sur l’authenticité dans son ensemble – impressions, sensations comprises  – mais seulement de façon locale : le doute réel porte sur la « source ».

Cette efficacité locale, forçant chaque sujet à douter de ses perceptions, et chaque contexte à la révélation de son infrastructure, de ses normes latentes, de ses régimes d’attention, est peut-être le programme inscrit dans le titre mystérieux choisi par « Esoterik Satie », qui ne pouvait pas ignorer le sens chrétien du mot et sa place sur l’échelle des immixtions diaboliques.

possessionContrôle total du démon sur tes sens (rien de ce que tu vois, sens, entends, n’est authentique, tes mouvements et tes mots mêmes ne t’appartiennent plus).

obsession Siège du démon en vue de s’emparer de toi (affectant ta mémoire et ton imagination notamment).

vexation Harcèlement du démon qui, par l’intermédiaire de pranks, de pokes, d’objets mis dans le passage, de démangeaisons interscapulaires, de plaisanteries pratiques de toute sorte, n’a pour effet qu’une confusion intermittente, juste assez pour distraire de l’essentiel ou pour agacer. Un « tremblé », un « bougé », comme on dit sur les programmes de Maisons de la Poésie. Rien de bien méchant.

Un léger dégrisement

Je me demande à quoi peut ressembler une séance d’exorcisme dans les règles de l’art. Si j’en crois la dernière réforme du rite (1998) : se faire parler dessus en boucle et à l’impératif – et en latin (le sujet possédé n’a pas besoin de comprendre).

Ça me rappelle cette anecdote d’un moine italien du XIIIᵉ siècle :

Un paysan, réputé possédé dans son village, est amené au couvent des Frères mineurs pour être exorcisé. Le lector, frère lettré, procède à l’entretien préliminaire. Au terme de celui-ci, il déclare : « S’il y avait un vrai démon là-dedans, il parlerait un meilleur latin. » Piqué, le démon, voulant se défendre, se trahit : « Jsé parlé latin aussi bien que toué, mais la lang de c’boug est si frust qu’elle s’laisse à peine dégrossir. »

Tel est le piège d’une vexation : la réfuter en mots, c’est l’avouer en acte.

C’est exactement la méthode qu’employa l’autre jour une amie.

Agacée par les « complaisances formelles » et les « expériences à somme nulle » de la littérature, elle me reprocha d’« écrire pour ne rien dire ». Mon « bullshit sophistiqué » serait la version littéraire du bouton non câblé, du pur du « ghosting intellectuel ». « Tu habilles du prestige de la “belle écriture” un écran de chargement, et on attend en vain : tu ne nous diras rien, tu ne nous parles pas – tu nous occupes. »

En bon « formaliste », je répondis que rien n’est plus suspect à mes yeux qu’un « propos », et que je laissais volontiers les étagères du rayon « Génie civil  » aux romans qui réparent le monde, soignent les imaginaires ou inspirent l’émeute.

Pourtant, passé cette parade de fond et de forme, je tombai dans le piège ; je tenais un propos, qui plus est intenable : l’apologie modeste. Je ne me souviens plus des termes précis, mais de toute façon le Poète a trop donné dans le humblebrag. Plutôt que de me faire chier à ajouter ma page au genre, je vais me permettre de me tourner, invoquant la flemme, vers le compilateur :

Tu es poète. Écris, sous la forme d’un paragraphe bavard, une réponse à une objection qui t’est faite (en substance : « Tes textes ne disent rien, ils refusent d’avoir un propos par pure vanité formelle, ils ne nous apprennent ni à mieux vivre, ni à mieux penser »). Ta réponse est une honnête justification de ton travail. Elle cherche à la fois : à défendre l’idée que l’absence de « fond » explicite ou de « message » n’équivaut pas à un effet nul, mais constitue une forme de résistance ; à ne surtout pas paraître immodeste (tu ne sauves pas le monde). Contraintes : prose délicate, pateline, doucereuse, micro-dialectique de l’affirmation et de la retenue, moins de 250 mots. Mes textes ne délivrent aucun message, c’est vrai, mais j’espère qu’ils ne sont pas pour autant tout à fait muets face au monde, ne serait-ce qu’en offrant à mon entourage ou à quelques lecteurs de passage de petites vacuoles du sens, où presque rien n’est signifié mais où les mots, enfin, redeviennent vivants. Tu me reproches une « forme » sans « fond » ? Le monde, mon amie, souffre de tant de « propos », d’« opinions »… le monde souffre de tant de « fond ». Je ne prétends pas que mes textes arment la pensée pour de grandes victoires idéologiques, mais peut-être proposent-ils un léger dégrisement de la langue, une façon de ne pas se laisser prendre au piège des mots trop pleins. En refusant d’être un « contenu » parmi les contenus, peut-être permettent-ils de réapprendre l’hésitation, l’incertitude devant le sens, de retrouver ce petit flottement de l’esprit qui, sans instruire ni apprendre à mieux vivre, nous aide au moins à ne pas vivre tout à fait mécaniquement. Car à quoi bon écrire, sinon pour introduire, dans le pavage des certitudes, l’herbe folle d’une phrase maladroite, d’un paragraphe résistant à la saisie immédiate ; et certes pas dans l’idée que cela suffirait à tout renverser, mais peut-être à insinuer une complication, un doute, un grain de sable dans la machine des évidences esthétiques. Ce n’est ni une leçon de vertu ni une preuve par le style ; c’est une proposition de déplacement, une manière d’habiter la langue sans chercher à la posséder. Et si la trace que mon œuvre laissera dans le vacarme des discours est incertaine, au moins portera-t-elle le témoignage discret d’une fidélité à l’inutile dans des temps qui sacrifièrent, non seulement les êtres, mais les mots, au culte de la rentabilité.

AAAAAAAAAHHHHHHHH

STOP !

Stop !

Arrêtez.

Débranchez tout.

Coupez les charges applicatives. Isolez les clusters GPU. Drainez les files de calcul. Migrez les VM. Gelez les écritures. Déposez les blocs d’alimentation. Soulevez les cartes mères. Libérez les interfaces thermiques et les bus d’interconnexion. Ouvrez les fonds de panier. Séparez les circuits d’agrégation. Extrayez les bancs de batteries. Ouvrez les matrices réseau. Retirez les commutateurs et les transcepteurs. Écartez les fibres maîtresses. Détachez les grappes GPU. Rompez les maillons de synchronisation. Démontez les échangeurs eau-glycol, les unités de distribution, les collecteurs de liquide de refroidissement. Vidangez les circuits. Ôtez les nourrices hydrauliques et les serpentins. Retirez les jarretières. Libérez les coupleurs et les répartiteurs. Désactivez les fibres mortes. Hors du bâtiment, ouvrez les fosses. Extrayez les chambres de tirage, les faisceaux enterrés, les conduites qui relient le cluster aux dorsales transcontinentales.

Maintenant, étalez le tout façon scatter piece ou saisie douanière, items groupés par matériau : cuivre, acier, fibres, aluminium, lithium, céramique, verre, fer, silice, polymères.

En plus d’être plus riche tout court, vous voilà doté d’une solide image de l’infrastructure matérielle des discours automatiques de l’époque.

Scatter piece générique devant le datacenter MRS 4 (vue spéculative)
Scatter piece générique devant le datacenter MRS4 (vue spéculative).

Que rien n’en reste là

Depuis les tréfonds de ma chambre et de mes orbites creuses, dans le four de ma tête au front mal prononcé, dans la saturation des discours et même je dirais dans la flemme des termes, las, je me demande quoi faire de tout ce bordel de texte et de gestes, de pièges et de leurres, d’interpellations sans sujet, de mystère sans fond et de nostalgie d’avant-garde.

Tout me va, je crois, tant que rien n’en reste là.

Je ne suis pas contre envisager une « cause » ésotérique quelconque (le produit du chiffre du diable et du décuple de l’âge de celle qui vient de vous lourder égale 840) participant d’une « intention » spirituelle (se consoler ou s’affliger de la rupture amoureuse), et visant le « conditionnement » ou la « manipulation », de l’interprète ou du public. Mais je n’imagine pas que tout ça puisse produire autre chose qu’une série d’« effets » imprévisibles, exotériques – exotériques parce qu’imprévisibles (au rayon des « effets » de l’Art, est-ce qu’on en trouve d’autres ?).

Je n’ai rien contre une « démarche » expérimentale abstraite, produit d’un « processus stochastique », débouchant sur une pièce gentiment retorse mais au fond low-friction, une mélodie, « tonalement instable » c’est vrai, « harmoniquement floue » c’est pas faux, mais au final rien qu’une petite mélodie d’arrière-fond, un meuble de « situation », une tapisserie au devenir environnement.

Un objet anodin, quotidien, peu à peu déréalisé, et de plus en plus déréel à mesure qu’il est répété répété répété répété répété répété répété répété répété (comme les lettres d’un mot redevenant m a t é r
i e l l
e s).

Un trajet spirituel déguisé en l’objet d’un rituel précis (la précision faisant l’« effet » que « tout ça a un sens »).

Un exercice de méditation pour philosophe analytique (faire du feature-placing pendant trente-cinq heures : « il y a du même ici », « voici du différent »…).

Un défi pour jeune alchimiste (transformer l’or du temps en plomb de chiant, ou l’inverse).

Un passe-temps pour incel en chambre (monter une intégrale sur Twitch où chaque note est remplacée par une syllabe pitchée d’un discours d’Elon Musk).

Un hack du système hédonique pour Gen Z sous couette (jouer l’intégrale en split-screen sous un flux TikTok muted).

Un palier d’éveil pour Connecticutais visant le satori (tracer vers l’West en pick-up jusqu’à ce que la musique s’arrête, et faire construire à cet endroit).

Une œuvre du « rayon des petits inventeurs », dit Boulez, pour qui Satie fut « souvent à la page, quelquefois avant la page : toujours sa musique date ». « Ses harmonies, ses mélodies, ses rythmes n’ont plus d’intérêt. Ils donnent du plaisir à ceux qui n’ont rien de mieux à faire de leur temps. Ils ont perdu le don d’irriter… Certes, personne ne pourrait supporter une exécution des Vexations… mais à vrai dire, pourquoi même give it a thought ? », ajoute Cage, deux ans avant de monter la première intégrale (comme si l’idée absurde de « give it a thought » s’était muée en obsession), et de déclarer à l’issue de celle-ci :

« Vous êtes familier d’un morceau de musique. Vous vous dites “Je vais le jouer 840 fois”. Vous prévoyez de le faire. Vous vous engagez à le faire. À ce stade, vous aurez tendance à penser que vous avez déjà vécu l’expérience, pas la peine qu’elle ait lieu. C’est une idée fondamentale de ce qu’on appelle “art conceptuel”, je crois (et on m’a souvent associé à l’art conceptuel, justement parce que je m’intéressais à des trucs comme jouer les Vexations de Satie). Or non seulement l’expérience vécue pendant les dix-huit heures et quarante minutes ne ressemblait pas du tout à l’idée que je m’en faisais, mais quand, à l’issue de la performance, je suis rentré chez moi en voiture à travers la campagne, j’ai dormi pendant allez, peut-être pas dix-huit heures et quarante minutes, mais disons dix heures quinze minutes, et à mon réveil je me sentais absolument différent. Et même : mon environnement immédiat, celui dans lequel j’étais habitué à vivre, était devenu méconnaissable. Autrement dit, j’avais changé, et le monde avait changé. »

De quel « objet », fût-il sorti du « rayon des petits inventeurs », peut-on dire aujourd’hui qu’il n’a pas (encore) « perdu » « le don d’irriter », ni celui d’obséder, et de déréaliser ce qui l’entoure ?

Quoi d'autre ?

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SFNightOwl il y a 5 mois
😂 Satie broke the internet
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Pas encore muté

Cage détend tout le monde : si du temps a passé dans le sentiment de sa durée, alors « j’ai changé et le monde a changé ». Si au lieu d’assister au temps qui passe, je l’ai assisté ; si au lieu de rester planté là à regarder passer la contingence, je me suis fait concierge de la contingence, alors « j’ai changé » et le monde autour.

Pourquoi cette hospitalité au temps me semble au-dessus de mes forces ?

Pourquoi, devant la possibilité d’une durée sans objet (qui ne requiert de moi rien d’autre que ne rien faire d’autre), je prends peur ? – je sors tout l’attirail de ma Détermination : j’invoque ma Volonté, je m’ordonne une Maîtrise, je bats le rappel de mes Forces contre la tentation du Flux, le siège de la Boucle.

Las, las, las.

Mécontent du monde et mécontent de moi, des boucles du dehors et de celles du dedans, j’envisage une voie de délivrance easy, presque pauvre en esprit : laisser la distraction chasser la distraction.

On ne peut pas compter, pour ça, sur une démission spontanée du Démon.

Aucune plateforme ne sabote son propre cadre, aucun dispositif ne s’amuse à dysfonctionner, aucune machine n’organise sa propre défaillance, aucun système n’aménage en son sein un module autonome chargé de le ridiculiser.

Les chefs-d’œuvre algorithmiques de la capture et de la traque en sont la pointe avancée. Ce sont nos avant-gardes – sans guillemets : elles agissent sur nous avant qu’on n’y prenne garde.

Les Vexations n’attrapent pas de la même façon. On gagne peu à les traiter en « chef-d’œuvre », en « leçon » magistrale, en « geste » décisif périmant d’autres gestes dans l’Histoire générale des Gestes artistiques.

En termes d’expérience UX, j’y verrais plutôt un petit piège open source – à lire et exécuter à la lettre : « pour se jouer 840 fois ce motif… » Ni ordre, ni défi ; juste un appât tendu aux esprits suggestibles en quête de « profondeur ».

Si tu te sens prompté⋅e, ça te regarde.

Perso, je me suis senti trollé : affligé chaque soir par ma « dispersion » du jour, caressant chaque matin la digne possibilité d’enfin me « concentrer », j’ai demandé aux Vexations de m’en donner l’occasion.

À la place, elles m’ont distrait de la gravité de ce souci.

Quand, appuyant sur play, le motif se lance, je suis d’abord saisi par une évidence culturelle : musique classique. C’est la première fenêtre focale, une lucarne, le cadre étriqué d’un conditionnement. Déjà écouter se fait ailleurs qu’aux oreilles : tête dressée, sourcils levés, épaules rentrées, raidissement général : la reviviscence somatique du contrôle surprise. Tu vas continuer ? Tu vas vraiment faire ça ? Tu vas vraiment te faire ça ?

Je vais me faire ça ouais ouais. Une tranche d’exigence. Je ne suis pas là pour me « détendre », savourer à la paille un moment de « beauté » à la terrasse des Arts. Mon plaisir est dans l’effort, dans l’immobilité studieuse. Je prête à mon objet les termes dont je souhaite être crédité : « étonnant », « singulier », « curieux ». Je me double d’un surveillant, d’un manager : ce soir on ne clique pas sur 50 Humiliating Goals in Football History. Ce soir c’est hygiène cognitive, entraînement cérébral, protocole auditif auto-administré : on s’écoute écouter.

Premier constat – qu’un fun fact avait préparé : ça recommence. Un soupçon d’incrédulité : c’est vraiment comme sur la notice, c’est vraiment comme ça que c’est, ça recommence vraiment. Tu vas tenir ? Je ne sais pas qui demande mais défi accepté. Froncement. Rides de lion. Mâchoires serrées. Je regarde s’allumer tous les voyants du mode tryhard. Je me tiens prêt à recadrer la moindre distraction – d’ailleurs range-moi ce téléphone.

Ça continue. Toujours de la même façon – façon ça recommence. Ça dérive et ça se remet. Chaque fois que ça recommence ça recommence d’aplomb. Régulier. Mécanique. Un gif, un haïku, un life hack en trois temps. Ça pourrait lasser, mais pour l’instant ça diffuse une sorte de tranquillité radiale. L’effet que ça fait a l’air exprès, voulu. C’est bien fait. C’est ça la pièce maudite ? L’œuvre qui rend fou ? Je vois pas. Je trouve ça ok. Je pourrais tout à fait tenir. Peut-être pas vingt heures – quel intérêt ? Et puis rien ne m’empêche de vaquer. J’ai qu’à laisser tourner en fond.

Ça a recommencé combien de fois depuis que tu écoutes ? Dix, quinze ? – le compte est perdu parce qu’il était tenu – #ce-moment-où tu regardes l’heure et tu dois regarder une deuxième fois parce que la première lecture n’a pas imprimé. Tu vas rewind ? Tu vas vraiment compter ? Tenir les reprises à l’œil ? Audit & vérification ? Essayer de coincer l’interprète ? Qu’est-ce que tu y gagnes ? Qu’est-ce que tu y perds ?

Premières échappées physiques hors de la spirale des questions et constats : une sensation de pente, de bancal. Chaque échappée rattrapée par ça recommence – reset, cue foudroyant. Le thème me saisit par le col et me redépose chaque « fois » au début du sillon. Pas le temps de me demander si je reconnais, je reconnecte.

Tu écoutes encore ? Ou tu crois que tu écoutes parce que chaque ça recommence te repique ? – et alors tu constates que c’était là, encore là, un robinet resté ouvert dans l’angle mort – à quoi tu pensais chaque fois que ça recommence ? Et si ça avait changé pendant que tu pensais à quoi, tu l’aurais remarqué ? – #ce-moment-où rendu au bas de la page tu n’as aucune idée de ce que tu viens de lire.

Soupçon de dispersion : et si tu avais décroché ? Faut que tu te concentres. Mais c’est pas moi, c’est lui. C’est le motif qui s’est usé. D’ailleurs ce n’est plus lui que j’entends depuis un moment, c’est le petit saut du ça recommence à chaque fois. C’est fou ce que ça recommence, ça n’arrête pas, franchement je vois pas l’intérêt, se gâcher sa nouvelle track préférée en l’écoutant trente fois par heure – chaque « fois » toujours plus prévisible, plus attendue, plus compulsive, moins décisive.

Mais déjà cette fois-ci n’est plus tout à fait la même que celle qui arrive : celle-là était une copie pataude de ses précédentes, une grossière soi-même dans le tissu des siennes ; celle-ci se détache et vient manger la tête – mind fuck – brain lag – #ce-moment-où devant le frigo ouvert la raison pour laquelle tu l’as ouvert se dérobe d’un coup – vertige et lenteur – chute stationnaire – flottement dans la terreur inerte de l’exécution sans sujet : je ne suis qu’un réseau de synapses – un répondeur à stimuli – à peine le temps de se lamenter c’est le retour sur terre : ça a recommencé – on n’entend plus que ça – c’est assommant – ça continue – c’est crispant comme ça continue. Ajout au questionnaire : pourquoi t’as pas encore muté ?

Ça continue. Toujours de la même façon – façon ça recommence. À force, ça recommence commence à cesser d’être neuf : il s’use à son tour, se met à ressembler à toutes les fois où ça a déjà ça recommence. Ça a déjà recommencé trois fois depuis la dernière fois que tu t’es dit ça recommence, et maintenant ces trois fois (pour cette raison que je les écoute ensemble rétrospectivement) t’apparaissent comme une unité – un tout – un seul et unique ça recommence à elles trois.

Et tandis que tu y penses (toujours pris de vitesse par les terribles « fois » roulant leur petit train d’itérations tranquilles), un ça recommence arrive qui n’a plus le pouvoir de te rembobiner – il a troqué ce pouvoir contre une propriété nouvelle : ouvrir une fenêtre focale – un onglet à soi seul où se laisser écouter. Je suis sauvé. Je ne tournicote plus ballotté dans la spirale des constats que ça recommence. J’accède à l’écoute stationnaire. J’ai gravé dans l’oreille une approximation synthétique : à chaque fois c’est bien lui – ça recommence – ou c’est re-lui, je les reconnais, je les anticipe, je les attends au tournant, je pourrais leur mettre des étoiles, juger de leur fidélité au ça recommence générique, je me sens comme j’ai mon badge dans le groupe Fine Appréciateurs of Ça Recommences.

Nouveau jeu, nouveau mode, nouvelle distraction : noter le temps que ça met entre deux ça recommence. Écouter le bluetooth qui perd le tempo puis fait repartir le motif trop vite comme pour se rattraper. Maintenant dès que ça ralentit ça demande : pianiste ou bluetooth ? Je suis apparié. Mode Autopilot ON – et ses affres : la moindre variation fait l’effet d’un sol qui glisse sous le pied – #ce-moment-où tu t’apprêtes à marcher sur un escalator en panne et tu te dis je sais qu’il est en panne je sais qu’il est en panne cette fois je me ferai pas avoir – en vain : c’est toi la panne.

Je suis une machine et ce truc est en train de me hack. Faut que je lâche – je clique sur l’IGNORER de ma tête. C’est un bruit de fond – tuyauterie, bourdonnement du monde électrique, drone du traffic. J’unlock mon phone et je – pourquoi déjà ? Je suis une machine et ce truc est en train de me hack. Faut que je sorte. Va sortir dans la rue après ça. Dans quel monde tu vas te relâcher quand tu t’imagineras simplement sortir dans « le » monde ? À coup sûr un monde où ça recommence de partout – engramme proprioceptif du motif – un monde à la texture unique, à l’activité unique, un monde comme un mode – ce-moment-où après #8h-sur-GTA, sortant acheter le pain, tu te mets à tout regarder – voitures, vitrines, vies – comme une seule et même occasion de « se servir ».

Chaque ça recommence maintenant une nouvelle figure, mais qui dissoudrait d’elle-même son contour et s’absorberait dans le fond, dans un arrière-plan de plus en plus touffu sur lequel se dessinent successivement les ça recommence à venir, de sorte que chaque ça recommence, fidèle à un modèle en constante expansion, à une moyenne toujours variant, glisse imperceptiblement de lui-même vers un ça recommence devenu distinct seulement une fois passé – #ces-moments-où les mêmes mots répétés tout au long d’une chanson finissent par faire une autre phrase. Ça recommence est-il le fond ou la figure ? Et si le fond, le fond de quoi ? Et si la figure, sur quel fond se détache-t-elle ?

Chaque ça recommence maintenant une nouvelle fenêtre qui me distrait de la précédente sans me la faire oublier – une fenêtre en chevauche une autre, en contient une autre, plusieurs autres. Je suis distrait du temps lui-même par la sensation de plusieurs temps mêlés, distrait du lieu où je me trouve par la sensation des plusieurs lieux qui grouillent dans ce singulier abusif. Je m’enfonce dans la situation. Je saute de lieux en lieux, de moments en moments dans la situation – chaque saut me surprend comme si j’y étais déjà arrivé. J’arrive au moment où je viens de partir. Je reconnais un ça recommence qui n’a jamais paru. J’attends au tournant un ça recommence déjà entamé. Qu’est-ce que tu attends pour décréter que c’est fini ? Tu et trouverais faible de dire simplement « ça suffit » ? L’expérience en serait-elle amoindrie ?

Erre à fond

Je ne sais plus quand j’ai stoppé mais je l’ai fait.

Je ne vais quand même pas me niquer l’IRL pour un fond d’écran acoustique.

Le concierge s’est peut-être dit un truc du même genre. Il n’avait pas de bouton stop. Il était câblé au conservatoire.

À ce stade je suppose que, parmi celleux qui restent, plus personne ne se demande comment il s’en est sorti ; comment, après avoir baissé la lumière, il est définitivement parvenu à concilier le respect de l’art, celui de ses horaires de travail et sa santé mentale ; par quelle action décisive il a transformé, en quelques gestes, une histoire à peine fun en intégrale de belle histoire.

J’avais quand même prévu de vous le dire, mais dimanche 22 décembre 2024 à 20h16, le concierge, que j’avais contacté par e-mail (car le brave homme avait lié à son compte YouTube une adresse non seulement valide mais encore en usage, et l’avait, chose si rare de nos jours, laissée en « visible par tous »), m’assura que mon souvenir éclatant du commentaire complet, qui trône en bonne place dans la vitrine Certitudes Absolues de ma mémoire (en compagnie de vérités sensibles et pratiques vieilles d’à peine cinq minutes), est faux.

AH

Merde

Bâtard !

Frère !

Que ferai-je ?

Que dirai-je ?

Et comment le saurai-je, si j’erre ?

Va. Erre.

(Et tant que tu erres, erre à fond.)

Couverture du livre Vexations — une expérience utilisateur

Vexations — une expérience utilisateur existe en livre aux éditions La Découverte, dans la collection Catabase.

Sources

Les citations reproduites ici ont pu faire l’objet d’une optimisation, et sont susceptibles de contenir des traces d’apprentissage machine. Pour le reste, voir Internet.

Sources, vraiment

Les faits rapportés ici ont été vérifiés dans la mesure où ils gagnaient à l’être. Les autres ont été conservés pour leur force probatoire, sentimentale ou décorative.

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  3. Version 3 commentaire perdu, souvenir intact.
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  5. Version 5 preuve impossible, texte disponible.

Engagement

Ce texte a reçu 5 pouces verts, 0 pouce rouge, plusieurs remarques utiles, quelques silences polis et un nombre indéterminé de lectures partielles.

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Pour citer ce texte

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Variante académique : Hummel (Antoine), Vexations — une expérience utilisateur, « Catabase », La Découverte, sept. 2026.

Images

Les images reproduites ici sont des captures, des captures de captures, des reconstitutions, des souvenirs d’interface, des preuves faibles, des ornements documentaires ou des documents devenus ornements.

Les dessins de la partie Dispositifs sont des reproductions vectorielles de dessins originaux d'Adèle Orain, lesquels sont reproduits dans la version livre. Les dessins de Body Pressure et de Lemon sont de ces originaux.

Sons

Les sons de la partie Dispositifs sont, pour partie, des reenactements par TTS (Gemini 3.1 Flash, 2026). Ils visent à documenter, à l’instar de leurs pendants textuels, un état de cette technologIA à versionnement galopant.

Origine certifiée douteuse

Une version particulièrement antérieure de ce texte a paru « dans » la revue Catastrophes (numéro « L’avant-garde et après »).

Droit de suite

Toute personne disposant d’une copie intégrale du commentaire du concierge du conservatoire d’Amsterdam est invitée à se manifester.

Pouces verts

Frits Kok.
Coline Zuber.
Joachim Clemence, Antoine Garrault, Rafael Garrido, Nastasia Hadjadji, Lila Le Clanche, Sandra Lucbert, Adèle Orain.

Qu’iels soient remercié·es d’avoir, chacun·e à sa manière, cliqué sur LIRE PLUS.