﻿{"id":23111,"date":"2026-06-09T13:00:51","date_gmt":"2026-06-09T12:00:51","guid":{"rendered":"https:\/\/testanonpertinente.net\/?p=23111"},"modified":"2026-06-09T13:00:51","modified_gmt":"2026-06-09T12:00:51","slug":"levi-le-christ-sest-arrete-a-eboli-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/testanonpertinente.net\/?p=23111","title":{"rendered":"(Levi, Le Christ s\u2019est arr\u00eat\u00e9 \u00e0&nbsp;Eboli)"},"content":{"rendered":"<p>Les mai\u00adsons des pay\u00adsans sont toutes sem\u00adblables, faites d\u2019une seule pi\u00e8ce qui sert de cui\u00adsine, de chambre \u00e0 cou\u00adcher, et, presque tou\u00adjours, d\u2019\u00e9table pour le petit b\u00e9tail, quand il n\u2019y a pas \u00e0 cet usage, pr\u00e8s de la mai\u00adson, une baraque, qu\u2019on appelle en patois d\u2019un mot grec \u00ab&nbsp;catoi\u00adco&nbsp;\u00bb. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 est l\u2019\u00e2tre o\u00f9 l\u2019on fait \u00e0 man\u00adger avec un peu de bois mort rap\u00adpor\u00adt\u00e9 chaque jour des champs&nbsp;; les murs et le pla\u00adfond sont noir\u00adcis par la fum\u00e9e. Le jour entre par la porte. La pi\u00e8ce est presque enti\u00e8\u00adre\u00adment occu\u00adp\u00e9e par l\u2019\u00e9norme lit, beau\u00adcoup plus grand qu\u2019un lit conju\u00adgal ordi\u00adnaire. Dans ce lit dort toute la famille, le p\u00e8re, la m\u00e8re et tous les enfants. Seuls les plus petits, aus\u00adsi long\u00adtemps qu\u2019ils conti\u00adnuent \u00e0 t\u00e9ter, c\u2019est-\u00e0-dire presque jusqu\u2019\u00e0 trois ou quatre ans, sont cou\u00adch\u00e9s dans de petits ber\u00adceaux ou dans des paniers en osier, sus\u00adpen\u00addus au pla\u00adfond par des cordes et qui se balancent juste au-des\u00adsus du lit. La m\u00e8re pour les nour\u00adrir n\u2019est pas obli\u00adg\u00e9e de se lever, mais elle n\u2019a qu\u2019\u00e0 tendre les bras pour les sai\u00adsir et les mettre au sein&nbsp;; puis elle les remet dans le ber\u00adceau que d\u2019un seul coup de la main elle fait oscil\u00adler lon\u00adgue\u00adment comme un pen\u00addule, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils aient ces\u00ads\u00e9 de pleurer.<br>\nLes ani\u00admaux se tiennent sous le lit, l\u2019espace est ain\u00adsi divi\u00ads\u00e9 en trois couches&nbsp;: par terre les b\u00eates, dans le lit les hommes, et en l\u2019air les nour\u00adris\u00adsons. Aussi lorsque je devais aus\u00adcul\u00adter un malade ou faire une piq\u00fbre \u00e0 une femme qui cla\u00adquait des dents de fi\u00e8vre, bai\u00adgn\u00e9e de sueur par la mala\u00adria, en me pen\u00adchant sur le lit, je tou\u00adchais de ma t\u00eate les ber\u00adceaux sus\u00adpen\u00addus, pen\u00addant que me pas\u00adsaient brus\u00adque\u00adment entre les jambes poules et cochons \u00e9pou\u00advan\u00adt\u00e9s. Mais ce qui me frap\u00adpait chaque fois (j\u2019\u00e9tais entr\u00e9 \u00e0 pr\u00e9\u00adsent dans la plu\u00adpart des mai\u00adsons) c\u2019\u00e9taient les regards que du mur fixaient sur moi les deux divi\u00adni\u00adt\u00e9s pro\u00adtec\u00adtrices. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 le visage noir et cour\u00adrou\u00adc\u00e9 et les grands yeux inhu\u00admains de la Madone de Viggiano&nbsp;; de l\u2019autre, en regard, dans une pho\u00adto en cou\u00adleurs, les petits yeux vifs der\u00adri\u00e8re ses verres \u00e9tin\u00adce\u00adlants et la longue ran\u00adg\u00e9e des dents du pr\u00e9\u00adsident Roosevelt d\u00e9cou\u00advertes dans un rire cor\u00addial. Je n\u2019ai jamais vu, dans aucune autre mai\u00adson, d\u2019autres images&nbsp;: ni le Roi, ni le Duce, ni encore moins Garibaldi ou quelque autre grand homme de chez nous&nbsp;; m\u00eame pas un des saints qui pour\u00adtant auraient de bonnes rai\u00adsons d\u2019\u00eatre l\u00e0. Mais Roosevelt et la Madone de Viggiano \u00e9taient tou\u00adjours l\u00e0. A les voir ain\u00adsi, l\u2019un vis-\u00e0-vis de l\u2019autre, dans les gra\u00advures popu\u00adlaires, on aurait dit les deux faces du pou\u00advoir qui s\u2019est par\u00adta\u00adg\u00e9 l\u2019univers. Mais les r\u00f4les \u00e9taient jus\u00adte\u00adment ren\u00adver\u00ads\u00e9s&nbsp;: la Madone \u00e9tait ici impi\u00adtoyable et f\u00e9roce, sombre et archa\u00efque d\u00e9esse de la terre, ma\u00ee\u00adtresse satur\u00adnienne de ce monde&nbsp;; le pr\u00e9\u00adsident, une sorte de Jupiter, de Dieu bien\u00adveillant et sou\u00adriant, le ma\u00eetre de l\u2019autre monde. Parfois une troi\u00adsi\u00e8me image venait for\u00admer une sorte de tri\u00adni\u00adt\u00e9 avec les deux autres&nbsp;: un dol\u00adlar en papier, le der\u00adnier de ceux rame\u00adn\u00e9s de l\u00e0-bas, ou arri\u00adv\u00e9 dans une lettre de mari ou de parents, \u00e9tait accro\u00adch\u00e9 au mur avec une punaise sous la Madone ou le pr\u00e9\u00adsident, ou entre eux deux comme un Saint-Esprit, ou un ambas\u00adsa\u00addeur du ciel dans le royaume des&nbsp;morts.<br>\nPour les gens de Lucanie, Rome n\u2019est rien&nbsp;: c\u2019est la capi\u00adtale des sei\u00adgneurs, le centre d\u2019un \u00c9tat \u00e9tran\u00adger et mal\u00adfai\u00adsant. Naples pour\u00adrait \u00eatre leur capi\u00adtale, et elle l\u2019est vrai\u00adment, la capi\u00adtale de la mis\u00e8re, avec ses habi\u00adtants aux visages p\u00e2les et aux yeux fi\u00e9\u00advreux, ses sous-sols aux portes ouvertes l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 cause de la cha\u00adleur, ses femmes d\u00e9braill\u00e9es qui dorment affa\u00adl\u00e9es sur une table dans les bas-fonds de Toledo. Mais \u00e0 Naples ne r\u00e8gne plus, depuis long\u00adtemps, aucun roi&nbsp;; on y passe seule\u00adment pour s\u2019embarquer. Le royaume de Naples n\u2019est plus, le royaume de ces gens sans espoir n\u2019est pas de cette terre. L\u2019autre monde, c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique. L\u2019Am\u00e9rique aus\u00adsi a pour les pay\u00adsans une double nature. C\u2019est une terre o\u00f9 l\u2019on va tra\u00advailler, o\u00f9 l\u2019on peine \u00e0 la sueur de son front, o\u00f9 un peu d\u2019argent est \u00e9par\u00adgn\u00e9 au prix de beau\u00adcoup de souf\u00adfrances et de pri\u00adva\u00adtions, o\u00f9 par\u00adfois l\u2019on meurt et per\u00adsonne ne se sou\u00advient plus de vous&nbsp;; mais en m\u00eame temps et sans qu\u2019il y ait contra\u00addic\u00adtion, c\u2019est le para\u00addis, la terre promise.<br>\nNi Rome, ni Naples, mais New York serait la vraie capi\u00adtale des pay\u00adsans de Lucanie, si ces hommes sans \u00c9tat pou\u00advaient en avoir une. Elle l\u2019est en effet, mais de la seule mani\u00e8re pos\u00adsible&nbsp;\u2013 de mani\u00e8re mytho\u00adlo\u00adgique. Gr\u00e2ce \u00e0 sa double nature, elle est indif\u00adf\u00e9\u00adrente en tant que lieu de tra\u00advail&nbsp;: on y vit comme ailleurs, comme des b\u00eates de somme atta\u00adch\u00e9es \u00e0 un char et peu importe par quelles rues on doit le tirer. En tant que para\u00addis, que J\u00e9rusalem c\u00e9leste, oh&nbsp;! alors il ne faut pas y tou\u00adcher, on peut seule\u00adment la contem\u00adpler, au-del\u00e0 des mers, sans y p\u00e9n\u00e9\u00adtrer. Les pay\u00adsans vont en Am\u00e9rique, et ils res\u00adtent ce qu\u2019ils sont, plu\u00adsieurs s\u2019y \u00e9ta\u00adblissent et leurs enfants deviennent am\u00e9\u00adri\u00adcains&nbsp;; mais les autres, ceux qui rentrent, sont, vingt ans apr\u00e8s, les m\u00eames que lorsqu\u2019ils \u00e9taient par\u00adtis. En trois mois, les quelques mots d\u2019anglais sont oubli\u00e9s, les quelques habi\u00adtudes super\u00adfi\u00adcielles aban\u00addon\u00adn\u00e9es, comme une pierre sur laquelle est pas\u00ads\u00e9e long\u00adtemps l\u2019eau d\u2019un fleuve en crue, et que le pre\u00admier soleil s\u00e8che en quelques minutes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les mai\u00adsons des pay\u00adsans sont toutes sem\u00adblables, faites d\u2019une seule pi\u00e8ce qui sert de cui\u00adsine, de chambre \u00e0 cou\u00adcher, et, presque tou\u00adjours, d\u2019\u00e9table pour le petit b\u00e9tail, quand il n\u2019y a pas \u00e0 cet usage, pr\u00e8s de la mai\u00adson, une baraque, qu\u2019on appelle en patois d\u2019un mot grec \u00ab&nbsp;catoi\u00adco&nbsp;\u00bb. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 est l\u2019\u00e2tre o\u00f9 l\u2019on [\u2026]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"wp_typography_post_enhancements_disabled":false,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-23111","post","type-post","status-publish","format-quote","hentry","category-non-classe","post_format-post-format-quote"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/23111","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=23111"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/23111\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":23112,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/23111\/revisions\/23112"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23111"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23111"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/testanonpertinente.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23111"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}