Ceux qui vous renseignent sont donc renseignés et, en ce domaine, la vérité s’oppose moins à l’erreur que le renseignement ne s’oppose à l’ignorance. Seulement un enquêteur professionnel n’a pas la docilité des autres hommes devant le renseignement : il recoupe et vérifie l’information. La distribution sociale du savoir en est transformée : désormais, les autres hommes devront se référer de préférence à ce professionnel, sous peine de n’être que des esprits incultes. Et, comme l’enquêteur recoupe l’information, il impose à la réalité l’obligation de cohérence : le temps mythique ne peut plus rester secrètement hétérogène à notre temporalité : il n’est plus que du passé.
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À côté des spéculations plus ou moins ésotériques, la vérité sur créance avait un autre type de héros : le perceur d’énigmes. […] [Il ne fournit pas] une explication, mais une clé, et une clé doit être simple. Monisme ? Même pas : ce n’est pas par monisme que nous parlons au singulier du « mot » d’une énigme. Or une clé n’est pas une explication. Tandis qu’une explication rend compte d’un phénomène, une clé, elle, fait oublier l’énigme, l’efface, prend sa place, de même qu’une phrase claire éclipse une première formulation qui était confuse et peu compréhensible.
Nous en croyons Michel Foucault : l’histoire des idées commence vraiment quand on historicise l’idée philosophique de vérité.
[…]
Le mythe avait un contenu qui était situé dans une temporalité noble et platonique, aussi étrangère à l’expérience individuelle et à ses intérêts que l’auraient été des phrases ministérielles ou des théories ésotériques apprises à l’école et crues sur parole.
[…]
Le mythe était un tertium quid, ni vrai, ni faux.
Quoi qu’on en dise, les conceptions les plus répandues du temps ne sont, ni celle du temps cyclique, ni celle du temps linéaire, mais celle du déclin (Lucrèce la tient pour une évidence) : tout est fait et inventé, le monde est adulte et n’a donc plus qu’à vieillir. Cette conception est la clé implicite d’une phrase difficile de Platon, Lois, 677C, pour qui il n’y aurait plus de place pour les inventions (qui ne sont que des réinventions), si la plus grande partie de l’humanité n’était périodiquement détruite avec tout son acquis culturel.
Disons qu’une oeuvre d’art est, à sa manière, tenue pour vraie, même là où elle passe pour de la fiction ; car la vérité est un mot homonyme qui ne devrait s’employer qu’au pluriel : il n’existe que des programmes hétérogènes de vérité. […] Il en est de la vérité comme de l’Être selon Aristote : elle est homonymique et analogique, car toutes les vérités nous semblent analogues entre elles, si bien que Racine nous semble avoir peint la vérité du coeur humain.
Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu’on y croit ou pas. […] L’objet n’est jamais incroyable en lui-même et son écart avec « la » réalité ne saurait nous choquer, car nous ne l’apercevons même pas, les vérités étant toutes analogiques.
[…]
Nous changeons de vérité quand, de notre quotidienneté, nous passons à Racine, mais nous ne nous en apercevons pas. Nous venons d’écrire une lettre de jalousie confuse et interminable, que nous avons démentie précipitamment une heure plus tard, par télégramme, et nous passons à Racine et Catulle, où un cri de jalousie, dense comme l’en-soi [cf Sartre], dure quatre vers, sans un faux pli : nous trouvons que ce cri est combien vrai !
Ce monde supérieur [le monde mythique, celui du temps des héros] est-il un modèle ou une leçon de modestie ? L’un ou l’autre, selon l’usage qu’un sermonneur en ferait, et Pindare, qui n’est pas un sermonneur, en fait, lui un piédestal ; il rehausse la fête et le vainqueur en se rehaussant lui-même. C’est précisément parce que le monde mythique est définitivement autre, inaccessible, différent et éclatant, que le problème de son authenticité reste en suspens et que les auditeurs de Pindare flottaient entre l’émerveillement et la crédulité. On ne donne pas de féerie en exemple : si Persée était donné comme modèle, à la manière de Bayard, ce monde hétérogène se dénoncerait aussitôt comme pure fiction et seuls les Don Quichottes y croiraient encore.
Ces mondes de légende étaient crus vrais, en ce sens qu’on n’en doutait pas, mais on n’y croyait pas comme on croit aux réalités qui nous entourent. Pour le peuple des fidèles, les vies de martyrs remplies de merveilleux se situaient dans un passé sans âge, dont on savait seulement qu’il était antérieur, extérieur et hétérogène au temps actuel.
[…]
[Pour les Grecs], le monde mythique n’était pas empirique : il était noble. Ce n’est pas à dire qu’il ait incarné ou symbolisé les « valeurs » : on ne voit pas que les générations héroïques aient davantage cultivé les vertus que les hommes d’aujourd’hui ; mais elles avaient plus de « valeur » que ceux-ci : un héros est plus qu’un homme, de même qu’aux yeux de Proust une duchesse a plus de valeur qu’une bourgeoise.
Je reprends et je vais prendre une référence qui a son intérêt qui n’est rien d’autre que quelque chose qui touche au caractère tout à fait le plus radical des relations du « je » avec le signifiant. Dans les langues indo-européennes anciennes et dans certaines survivances des langues vivantes, il y a ce qu’on appelle, et que vous avez tous appris à l’école, « la voix moyenne ». La voix moyenne se distingue de la voix positive et de la voix passive en ceci que nous disons, dans une approximation qui vaut ce que valent d’autres approximations qu’on apprend à l’école, que le sujet fait l’action dont il s’agit. Il y a des formes verbales qui disent un certain nombre de choses. Il y a deux formes différentes pour dire « je sacrifie », comme sacrificateur, ou « je sacrifie », comme celui qui offre le sacrifice à son bénéfice.
L’intérêt n’est pas d’entrer dans cette nuance de la voix moyenne à propos des verbes qui ont les deux voix parce que précisément nous n’en usons pas, nous la sentirons toujours mal, mais ce qui est instructif c’est de s’apercevoir qu’il y a des verbes qui n’ont que l’une ou l’autre voix, et que c’est précisément ce que les linguistes, sauf dans les cas où ils sont particulièrement astucieux, laissent tomber. Alors là vous vous apercevez des choses très drôles : c’est, pour le recueillir dans un article, ce que M. BENVENISTE a fait sur ce sujet, et dont je vous donne la référence : Journal de Psychologie normale et pathologique Janvier-Mars 1950, entièrement consacré au langage. Nous nous apercevrons que sont les moyens verbes : naître, mourir, suivre et pousser au mouvement, être maître, être couché, et revenir à un état familier, jouer, avoir profit, souffrir, patienter, éprouver une agitation mentale, prendre des mesures - qui est le medeor dont vous êtes tous investis comme médecins, car tout ce qui se rapporte à la médecine est dérivé de ce medeor – parler enfin, c’est très précisément du registre de ce dont il s’agit dans ce qui est en jeu dans notre expérience analytique.
Dans le cas où les verbes n’existent et ne fonctionnent dans un certain nombre de langues qu’à la voix moyenne et seulement à cette voix, et d’après l’étude c’est très précisément à cette notion que le sujet se constitue dans le procès ou l’état, que le verbe exprime.
N’attachez aucune importance aux termes « procès » ou « état », la fonction verbale comme telle n’est pas du tout si facilement saisie dans aucune catégorie. Le verbe est une fonction dans la phrase, et rien d’autre, car « procès » ou « état », les substantifs l’expriment aussi bien. Le fait que le sujet soit plus ou moins impliqué n’est absolument pas changé par le fait que le procès dont il s’agit soit employé à la forme verbale. Le fait qu’il soit employé à la forme verbale dans la phrase, n’a aucune espèce de sens, c’est qu’il sera le support d’un certain nombre d’accents signifiants qui situeront l’ensemble de la phrase sous un aspect ou sous un mode temporel.
2374. En l’an Mil (see D. Milo) l’immense majorité des habitants des pays chrétiens ne sait pas qu’on est en l’an mille. De plus (et surtout selon moi) le nombre mille est trop grand pour ce monde-là. Il n’a aucun sens pour eux (see Tongas).
[…]
2376. Suite des nombres : pas le « plus uno » mais le « encore plus grand ».
2377. La possibilité de discrétiser distinctement les grandes quantités de singuliers est une hypothèse invérifiable.
2378. On peut avoir le souvenir d’une année, pas d’un siècle.
2379. Les progrès de la « numeracy » (USA, 19e) ont été liés à la question : qui avait besoin de compter ?, et jusqu’où ?
[…]
2389. Pourquoi « Mille e tre » ? pour la même raison que « mille et une » : pour n’en pas finir.
2390. « Mille e tre », comme « Mille et une » = oméga plus un ; recommencement après l’infini. « Mille » est là comme « faisant fonction de » l’infini.
(du conte ; rem. 182)
2255. Que le conte dit vrai – Le conte dit toujours vrai. Ce que dit le conte est vrai parce que le conte le dit. Certains disent que le conte dit vrai parce que ce que dit le conte est vrai. D’autres que le conte ne dit pas le vrai parce que le vrai n’est pas un conte. Mais en réalité ce que dit le conte est vrai de ce que le conte dit que ce que dit le conte est vrai. Voilà pourquoi le conte dit vrai.
2256. ’gril’ emprunte au conte (vu dans la perspective de la rem. 2255) une « position » de vérité. Plus spécifiquement : ’le grand incendie de londres’ dit le vrai parce que ce que je raconte est vrai. Et ce que je raconte est vrai parce que ’le grand incendie de londres’ dit que ce que je dis est vrai. Cette manière de faire est assez efficace. (Mais parmi les quelques personnes qui me connaissent un peu (ou me rencontrent) et qui ont lu les branches publiées, il y a toujours une certaine méfiance à cet égard, en même temps qu’une grande crédulité (à d’autres moments)).
2257. Ce que dit le conte est arrivé pendant que le disait le conte. C’est même arrivé pendant que le conte disait ce que disait le conte. Voilà pourquoi c’est si vrai.
2258. Dans le conte il y a deux contes : le conte que dit le conte et le conte de ce que dit le conte. Cela fait d’ailleurs beaucoup plus de deux contes.
2259. Tout conte, un conte, est aussi le conte.
2260. Le conte n’est pas la poésie.
2261. Un poème peut être un conte.
2262. Le conte a affaire à la vérité.
2263. La poésie n’a pas affaire à la vérité.
2264. Le vrai du conte est dans le conte. Dans quel conte ? eh bien, dans le conte, et dans le conte que rapporte le conte. Aussi le vrai du conte est-il le vrai du vrai.
2265. Le conte dit la redondance de la vérité.
2266. « Je dis la vérité » est un énoncé beaucoup plus paradoxal que celui du « menteur ».
2267. Quand le conte mentira, et il mentira un jour puisqu’il dit vrai, le conte sera fini.
2268. Dans tout conte il y a ce qu’il y a dans un conte, ce qui fait qu’un conte est un conte. On peut le définir comme étant ce qu’il y a dans ce conte-là et comme ce conte-là est un conte, il y a tout ça dans ce conte. Voilà ce qu’il y a dans un conte.
2269. Quand on dit le conte – Quand on dit un conte il faut dire le conte de façon à ce qu’il semble que c’est le conte qui dit le conte. Et c’est normal après tout puisque c’est bien le conte qui dit le conte.
2270. Attention – Attention ! un conte parfois demande de l’attention.
2271. Un conte donne parfois de fausses indications. Dans ce cas le conte dit que le conte donne là de fausses indications. Parfois.
2272. (du conte) Anticipations – Mais n’anticipons pas.
2273. Pour dire le conte : réclamez un verre de vin. S’il n’y a pas de vin, ou si vous ne buvez pas de vin, ne dites pas le conte. À moins que vous n’ayez envie de dire quand même le conte.
2274. Pour qui conte le conte ? Le conte conte pour vous ? Qui ça vous ? Ceux pour qui conte le conte. Si le conte conte pour vous, c’est que c’est vous.
2275. Le conte conte pour ceux qui ont plus ou moins de vingt ans, plus ou moins de soixante, qui ont dix-sept ans ou plus, trente et un ans ou moins, quarante et un ans ou plus, quatorze ans ou moins. C’est toujours le même conte. Mais ce ne sont pas les mêmes gens.
2276. Un poème n’est jamais deux fois le même.
2277. Un poème n’est pas le même pour deux personnes différentes.
2278. On n’entend jamais deux fois le même poème.
2279. Le conte est toujours le même.
2280. Ceux pour qui conte le conte, s’ils écoutent le conte, qu’ils en soient remerciés. Les remerciements sont dans le conte. Pour les entendre, il faut l’écouter.
2281. Il y eut un temps où le conte était partout. Tous y avaient accès. Où est ce temps ?
2282. Que le conte sait ce qu’il dit. Le conte sait ce qu’il dit. Non pas tant qu’en disant le conte, le conteur sache ce qu’il dit. Mais plutôt de ce que le savoir du conte se dit tout entier quand on le dit.
2283. Ce que le conte dit, vous le savez aussi. Sans doute ne savez-vous pas ce que vous savez tant que le conte ne vous l’a dit. Mais le conte, qui sait tout, et en particulier ce que vous savez vous le dira. Et alors vous le saurez.
2284. L’idée de l’anamnèse est empruntée, involontairement, au conte. Le conte est la première manifestation artistique de la fonction de récit.
2285. Les constructions et élucubrations de l’idée d’anamnèse ont eu besoin de contes.
2286. L’anamnèse (au sens des églises chrétiennes) est une technique, qui s’efforce de copier le conte.
2287. La Bible est encore imbibée de conte.
2288. L’ignorance du conte, elle est où ? Elle n’est pas dans ses silences car les silences sont pleins de savoir. Elle n’est pas quoi qu’on en dise dans vos oreilles, même quand vos oreilles sont pleines de savon. L’ignorance du conte est à sa sagesse comme la chaîne est à la trame dans le bref. Mais elle ne dessine rien.
2289. (Variante dite de l’Odyssée). L’ignorance du conte, elle est où ? Elle n’est pas quoi qu’on en dise dans vos oreilles, même quand vos oreilles sont pleines de cire.
2290. Que le conte dit ce qu’il faut. Si le conte disait plus qu’il ne dit, vous vous diriez : c’était donc ça ! Si le conte disait moins qu’il ne dit, vous n’écouteriez pas le conte. Mais le conte, qui sait ce qu’il fait, n’en dit ni trop ni trop peu. Le conte dit ce qu’il faut.
2291. Le conte répond – Quand on vous dit le conte, vous vous méfiez. Vous vous dites : qu’est-ce que c’est que ce conte qui parle comme si c’était lui qui racontait le conte ? On ne peut pas être le conte et dans le conte. Et le conte répond : ce que vous dites, est-ce vous qui le dites ?
2292. Le conte répond – Certains vous diront : le conte n’est rien. Ce qui compte c’est le conte qui est derrière le conte. Et le conte répond : c’est vrai. Mais le propre du conte, c’est que le conte qui est derrière le conte, c’est le conte.
2293. Le conte répond – C’est bon, dira-t-on, le conte est dit. Mais quand le conte est dit sait-on à la fin des fins ce que le conte a dit ? Et le conte répond : il n’y a qu’une chose certaine. C’est que le conte aura été dit.
2294. À quoi sert le conte ? En effet, à quoi ?
2295. Il y a plein d’énigmes dans le conte. La moindre des énigmes du conte n’est pas l’énigme de ce que sont les énigmes du conte.
2296. Le conte est sans mystère.
2297. Le conte est sans mystères.
2298. Vous qui voulez déchiffrer le conte, posez-vous d’abord la question : pourquoi voulez-vous déchiffrer le conte ?
2299. Le conte n’est pas la poésie.
2300. Le conte répond – Certains vous diront : le conte n’est rien. Ce qui compte c’est ce que dit le conte. Et le conte répond : c’est vrai. Mais le propre du conte, c’est que ce que dit le conte, c’est le compte.
2301. Les mythes sont des contes mal entendus. Les mythologues sont des mal-entendants du conte.
2302. Les théologiens sont des voleurs de conte.
2303. Les philosophes sont des mal-entendants de poésie.
2304. Être est un conte.
2305. Le conte est toujours.
2306. L’enfance désire le conte.
2307. La perte du conte est une perte de désir, d’enfance, d’espoir.
2308. Le conte ne compte pas, mais racompte.
2309. Le vrai du conte n’est pas le vrai du compte.
2310. Le conte n’a pas le temps de compter.
2311. Le conte n’a que le temps de conter.
2312. Le conte a tout le temps de conter.
2313. Le calcul des propositions est né du conte.
2314. À l’âge du conte, les poètes étaient les compteurs.
2315. La pensée a cru au vrai hors du conte.
2316. La logique a cru au vrai dans le compte.
2317. Le conte n’épelle pas, n’énumère pas.
2318. Le conte n’est jamais fantastique, parce qu’il est vrai. Mais il peut être cruel.
2319. Les contraintes oulipiennes peuvent être mises au service du conte.
2320. Le vers est ennemi du conte (rem. 2308).
2321. L’idée de temps est née du conte autant que des changements du monde.
2322. La phrase steinienne approche la langue du conte (rem. 2070 sq.).
2323. Le conte est sans arrêts.
2324. (rem. 2309) Le vrai du conte n’est pas le vrai d’un compte.