25 06 21

Vicissitudes

Même si on arrête là, ça n’arrête pas.

SCH, Otto

Ah, ah, ah, ah, stayin’ alive, stayin’ alive

Bee Gees, Stayin’ alive

Eh !
Psst !
Ehhhh !

Tu viens à l’enterrement ?

*

On est « ce qu’on est » ; on fait « ce qu’on peut » ; on a beau dire il y a des fois, être vivant ça fout la pêche.

L’histoire des sensations n’a jusqu’à présent fait connaître que quatre façons d’avoir mal : les fois où ça pèse, les fois où ça tire, les fois où ça lance, les fois où ça pique. Toute autre douleur – qu’elle soit continue ou intermittente, égale ou inégale, fixe ou baladeuse – n’est qu’une complication de ces sensations-ci.

Et à chaque fois qu’il y a des fois qu’être vivant ça fout la pêche, surgit l’impression que c’est « la nature » qui assume pour toi ce que tu ne sais pas ressentir ; et la pénible sensation d’en être pour ses frais d’ouverture :
ah la nature
oh la nature

toute étendue
comme incorruptible à la plage
de tout ce qui se tient comme un monde
sage
sous le soleil de « ce qui est ».

Un discours, un discours ! Non. Non. Je ne fais que m’interroger, vous savez. Je ne parle pas de malheur. J’optimise. Je constate que les gens s’affectent ; je les aide à être malheureux trois quatre ans – et puis un jour ils viennent me voir et ils me disent : écoutez ça y est, je crois que y’a du temps qui… recommence à se passer, là. Et sous tout ce malheur suspendu, pendant tout ce temps qui ne passait pas, en fait il y a eu bien des fois, établies de force et maintenues par la force en un lieu mystérieux, source et résultat des phénomènes matériels, où vivre a semblé spontané.

Ah…
Oh !
Ahaa !
Voilà une nature qui se tient sage. On y a de plus en plus pied et l’eau est de plus en plus bonne. Et comme d’une addiction, on oublie presque qu’on y trempe, sauf quand, de rares fois et confusément, on en voit qui se cassent le cul à tenter d’en sortir.

Mais si tu sais que ça pèse, si tu sens que ça tire, si tu trouves que ça lance, si quand tu y penses ça se met à piquer – bienvenue dans le cœur vibrant de la communauté endeuillée du corps endolori. Cénesthopathes, bébé. Notre douleur n’a pas de lieu. Notre sensorium est sans interprète.

Endurant une douleur ou une privation sans remède, des gens ont atteint l’extase en prairie, en forêt, en falaise ou vautrés dans les dunes, mais aussi à la plage, à la salle, ou au vingtième étage de la tour de bureaux. Supplice pulsatile. Martyre tensif. Tourment pongitif. Lassitude et stupeur toujours plus gravatives. Soudain, par une lésion déterminée dans l’organe du sentiment général, il se produit une affection qui donne lieu à la perception. Il n’est plus question de journée ok – navigation à courte vue dans le sensorium brinquebalé – mais de vie intense.

Il y a des fois, rien à dire, être vivant, ça fout la patate. Au lieu de l’enterrement, j’ai décidé de taper quarante kilomètres à vélo – une petite corniche littorale en pente douce – seul au monde au milieu des suv et des scoots – de l’interfile un peu sportif entre deux « BUS 19 » – Pointe-Rouge, la pesanteur, mes mollets de poulet tendus, et ce pouls qui jamais ne s’emballe, une fierté génétique locale, sous le soleil de « ce qu’on peut ». Tout autre discours sur la vie n’est qu’une complication de celui-ci.

Établie de force et maintenue par la force, elle est la seule et unique souche, la source et le plateau, la base et le pinacle des phénomènes matériels ; elle est le coq sur le clocher des événements spontanés. Oui oui, c’est « la nature » – la mienne, la tienne : elle est à nous tou⋅te⋅s qui savons qu’il n’y a que ses possédé⋅e⋅s pour la fuir. Elle professe qu’entre terre à terre, cendres à cendres et poussière à poussière, il n’y a pas plus de fois que de poulet rôti. Elle enseigne qu’au sable du temps ne succède que le sable du temps – et elle nous en fout plein les yeux, comme quand, flashant sa très objectivement moyennement sauvage sauvagerie littorale, elle pousse notre corps bolidé à l’opposé de nos regards, du large vers l’intérieur d’un virage, à même le danger d’y passer.

Ainsi, ainsi, sous l’empire d’une nature aliène, hostile dans les virages et hostile dans la côte, sous l’empire d’une nature qui se tient bien savage, virgule, nous commettons 🌈🏆😎~RESTER EN VIE~😎🥇🌈. Tant que nous nous maintenons dans ce crime, il y a et il y aura des fois – par exemple ces fois où le littoral suffit à se sentir vivant, et où se sentir vivant suffit à foutre la patate ; ou alors ces fois où tu peux pas venir, c’est comme ça, c’est pas grave, pas de souci, je comprends, ce sera pour la prochaine fois.