[J]e me deman­dais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez impor­tant pour que mon père dépen­sât à cause de cela tant de bon­té. Mais sur­tout en par­lant de mes goûts qui ne chan­ge­raient plus, de ce qui était des­ti­né à rendre mon exis­tence heu­reuse, il insi­nuait en moi deux ter­ribles soup­çons. Le pre­mier, c’était que (alors que chaque jour je me consi­dé­rais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débu­te­rait que le len­de­main matin) mon exis­tence était déjà com­men­cée, bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très dif­fé­rent de ce qui avait pré­cé­dé. Le second soup­çon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du pre­mier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du Temps, mais sou­mis à ses lois, tout comme ces per­son­nages de roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tris­tesse quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma gué­rite d’osier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s’en aper­çoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bou­ger et on vit tran­quille. Il en est ain­si du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sen­sible, les roman­ciers sont obli­gés, en accé­lé­rant fol­le­ment les bat­te­ments de l’aiguille, de faire fran­chir au lec­teur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d’une page on a quit­té un amant plein d’espoir, au bas de la sui­vante on le retrouve octo­gé­naire, accom­plis­sant péni­ble­ment dans le préau d’un hos­pice sa pro­me­nade quo­ti­dienne, répon­dant à peine aux paroles qu’on lui adresse, ayant oublié le pas­sé. En disant de moi : « Ce n’est plus un enfant, ses goûts ne chan­ge­ront plus, etc. », mon père venait tout d’un coup de me faire appa­raître à moi-même dans le Temps, et me cau­sait le même genre de tris­tesse que si j’avais été non pas encore l’hospitalisé ramol­li, mais ces héros dont l’auteur, sur un ton indif­fé­rent qui est par­ti­cu­liè­re­ment cruel, nous dit à la fin d’un livre : « Il quitte de moins en moins la cam­pagne. Il a fini par s’y fixer défi­ni­ti­ve­ment, etc. »

Je com­pris que si mon cœur sou­hai­tait ce renou­vel­le­ment autour de lui d’un uni­vers qui ne l’avait pas satis­fait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas chan­gé, et je me dis qu’il n’y avait pas de rai­son pour que celui de Gilberte eût chan­gé davan­tage ; je sen­tis que cette nou­velle ami­tié c’était la même, comme ne sont pas sépa­rées des autres par un fos­sé les années nou­velles que notre désir, sans pou­voir les atteindre et les modi­fier, recouvre à leur insu d’un nom dif­fé­rent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on super­pose une reli­gion aux lois aveugles de la nature essayer d’imprimer au jour de l’an l’idée par­ti­cu­lière que je m’étais faite de lui, c’était en vain ; je sen­tais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’an, qu’il finis­sait dans le cré­pus­cule d’une façon qui ne m’était pas nou­velle : dans le vent doux qui souf­flait autour de la colonne d’affiches, j’avais recon­nu, j’avais sen­ti repa­raître la matière éter­nelle et com­mune, l’humidité fami­lière, l’ignorante flui­di­té des anciens jours.

Sans doute dans ces coïn­ci­dences tel­le­ment par­faites, quand la réa­li­té se replie et s’applique sur ce que nous avons si long­temps rêvé, elle nous le cache entiè­re­ment, se confond avec lui, comme deux figures égales et super­po­sées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour don­ner à notre joie toute sa signi­fi­ca­tion, nous vou­drions gar­der à tous ces points de notre désir, dans le moment même où nous y tou­chons — et pour être plus cer­tain que ce soit bien eux — le pres­tige d’être intan­gibles. Et la pen­sée ne peut même pas recons­ti­tuer l’état ancien pour le confron­ter au nou­veau, car elle n’a plus le champ libre : la connais­sance que nous avons faite, le sou­ve­nir des pre­mières minutes ines­pé­rées, les pro­pos que nous avons enten­dus, sont là qui obs­truent l’entrée de notre conscience, et com­mandent beau­coup plus les issues de notre mémoire que celles de notre ima­gi­na­tion, ils rétro­agissent davan­tage sur notre pas­sé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux, que sur la forme, res­tée libre, de notre ave­nir. J’avais pu croire pen­dant des années qu’aller chez Mme Swann était une vague chi­mère que je n’atteindrais jamais ; après avoir pas­sé un quart d’heure chez elle, c’est le temps où je ne la connais­sais pas qui était deve­nu chi­mé­rique et vague comme un pos­sible que la réa­li­sa­tion d’un autre pos­sible a anéanti.

Ce nom de Bergotte me fit tres­sau­ter comme le bruit d’un revol­ver qu’on aurait déchar­gé sur moi, mais ins­tinc­ti­ve­ment pour faire bonne conte­nance je saluai ; devant moi, comme ces pres­ti­di­gi­ta­teurs qu’on aper­çoit intacts et en redin­gote dans la pous­sière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était ren­du par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de coli­ma­çon et à bar­biche noire. J’étais mor­tel­le­ment triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seule­ment le lan­gou­reux vieillard, dont il ne res­tait plus rien, c’était aus­si la beau­té d’une œuvre immense que j’avais pu loger dans l’organisme défaillant et sacré que j’avais, comme un temple, construit expres­sé­ment pour elle, mais à laquelle aucune place n’était réser­vée dans le corps tra­pu, rem­pli de vais­seaux, d’os, de gan­glions, du petit homme à nez camus et à bar­biche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j’avais len­te­ment et déli­ca­te­ment éla­bo­ré moi-même, goutte à goutte, comme une sta­lac­tite, avec la trans­pa­rente beau­té de ses livres, ce Bergotte-là se trou­vait d’un seul coup ne plus pou­voir être d’aucun usage, du moment qu’il fal­lait conser­ver le nez en coli­ma­çon et uti­li­ser la bar­biche noire ; comme n’est plus bonne à rien la solu­tion que nous avions trou­vée pour un pro­blème dont nous avions lu incom­plè­te­ment la don­née et sans tenir compte que le total devait faire un cer­tain chiffre.

[T]oute nou­veau­té ayant pour condi­tion l’élimination préa­lable du pon­cif auquel nous étions habi­tués et qui nous sem­blait la réa­li­té même, toute conver­sa­tion neuve, aus­si bien que toute pein­ture, toute musique ori­gi­nale, paraî­tra tou­jours alam­bi­quée et fati­gante. Elle repose sur des figures aux­quelles nous ne sommes pas accou­tu­més, le cau­seur nous paraît ne par­ler que par méta­phores, ce qui lasse et donne l’impression d’un manque de véri­té. (Au fond les anciennes formes de lan­gage avaient été elles aus­si autre­fois des images dif­fi­ciles à suivre quand l’auditeur ne connais­sait pas encore l’univers qu’elles pei­gnaient. Mais depuis long­temps on se figure que c’était l’univers réel, on se repose sur lui.)

Comme un chien empoi­son­né qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est pré­ci­sé­ment l’antidote de la toxine qu’il a absor­bée, je venais sans m’en dou­ter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce pré­ju­gé à l’égard de Bergotte, pré­ju­gé contre lequel tous les plus beaux rai­son­ne­ments que j’aurais pu faire, tous les éloges que je lui aurais décer­nés, seraient demeu­rés vains.

Seul je conti­nuais à fabri­quer les pro­pos qui eussent été capables de plaire aux Swann, et pour don­ner plus d’intérêt au jeu, je tenais la place de ces par­te­naires absents, je me posais à moi-même des ques­tions fic­tives choi­sies de telle façon que mes traits brillants ne leur ser­vissent que d’heureuse répar­tie. Silencieux, cet exer­cice était pour­tant une conver­sa­tion et non une médi­ta­tion, ma soli­tude une vie de salon men­tale où c’était non ma propre per­sonne mais des inter­lo­cu­teurs ima­gi­naires qui gou­ver­naient mes paroles et où j’éprouvais à for­mer, au lieu des pen­sées que je croyais vraies, celles qui me venaient sans peine, sans régres­sion du dehors vers le dedans, ce genre de plai­sir tout pas­sif que trouve à res­ter tran­quille quelqu’un qui est alour­di par une mau­vaise digestion.

Les cous­sins, le « stra­pon­tin » de l’affreuse « tour­nure » avaient dis­pa­ru ain­si que ces cor­sages à basques qui, dépas­sant la jupe et rai­dis par des baleines, avaient ajou­té si long­temps à Odette un ventre pos­tiche et lui avaient don­né l’air d’être com­po­sée de pièces dis­pa­rates qu’aucune indi­vi­dua­li­té ne reliait. La ver­ti­cale des « effi­lés » et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui fai­sait pal­pi­ter la soie comme la sirène bat l’onde et don­nait à la per­ca­line une expres­sion humaine, main­te­nant qu’il s’était déga­gé, comme une forme orga­ni­sée et vivante, du long chaos et de l’enveloppement nébu­leux des modes détrô­nées. […] Pour peu qu’elle sût « durer » encore quelque temps ain­si, les jeunes gens, essayant de com­prendre ses toi­lettes, diraient : « Madame Swann, n’est-ce pas, c’est toute une époque ? » Comme dans un beau style qui super­pose des formes dif­fé­rentes et que for­ti­fie une tra­di­tion cachée, dans la toi­lette de Mme Swann, ces sou­ve­nirs incer­tains de gilets, ou de boucles, par­fois une ten­dance aus­si­tôt répri­mée au « saute en barque », et jusqu’à une allu­sion loin­taine et vague au « sui­vez-moi jeune homme », fai­saient cir­cu­ler sous la forme concrète la res­sem­blance inache­vée d’autres plus anciennes qu’on n’aurait pu y trou­ver effec­ti­ve­ment réa­li­sées par la cou­tu­rière ou la modiste, mais aux­quelles on pen­sait sans cesse, et enve­lop­paient Mme Swann de quelque chose de noble — peut-être parce que l’inutilité même de ces atours fai­sait qu’ils sem­blaient répondre à un but plus qu’utilitaire, peut-être à cause du ves­tige conser­vé des années pas­sées, ou encore d’une sorte d’individualité ves­ti­men­taire, par­ti­cu­lière à cette femme et qui don­nait à ses mises les plus dif­fé­rentes un même air de famille. On sen­tait qu’elle ne s’habillait pas seule­ment pour la com­mo­di­té ou la parure de son corps ; elle était entou­rée de sa toi­lette comme de l’appareil déli­cat et spi­ri­tua­li­sé d’une civilisation.

Or, autant que du faîte de sa noble richesse, c’était du comble glo­rieux de son été mûr et si savou­reux encore, que Mme Swann, majes­tueuse, sou­riante et bonne, s’avançant dans l’avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rou­ler les mondes. Des jeunes gens qui pas­saient la regar­daient anxieu­se­ment, incer­tains si leurs vagues rela­tions avec elle (d’autant plus qu’ayant à peine été pré­sen­tés une fois à Swann ils crai­gnaient qu’il ne les recon­nût pas) étaient suf­fi­santes pour qu’ils se per­missent de la saluer. Et ce n’était qu’en trem­blant devant les consé­quences, qu’ils s’y déci­daient, se deman­dant si leur geste auda­cieu­se­ment pro­vo­ca­teur et sacri­lège, atten­tant à l’inviolable supré­ma­tie d’une caste, n’allait pas déchaî­ner des catas­trophes ou faire des­cendre le châ­ti­ment d’un dieu. Il déclen­chait seule­ment, comme un mou­ve­ment d’horlogerie, la ges­ti­cu­la­tion de petits per­son­nages salueurs qui n’étaient autres que l’entourage d’Odette, à com­men­cer par Swann, lequel sou­le­vait son tube dou­blé de cuir vert, avec une grâce sou­riante, apprise dans le fau­bourg Saint-Germain, mais à laquelle ne s’alliait plus l’indifférence qu’il aurait eue autrefois.

la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle plu­vieux, dans l’odeur de ren­fer­mé d’une chambre ou dans l’odeur d’une pre­mière flam­bée, par­tout où nous retrou­vons de nous-même ce que notre intel­li­gence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédai­gné, la der­nière réserve du pas­sé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleu­rer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais déro­bée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins pro­lon­gé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pou­vons de temps à autre retrou­ver l’être que nous fûmes, nous pla­cer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souf­frir à nou­veau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est main­te­nant indif­fé­rent. Au grand jour de la mémoire habi­tuelle, les images du pas­sé pâlissent peu à peu, s’effacent, il ne reste plus rien d’elles, nous ne le retrou­ve­rons plus. Ou plu­tôt nous ne le retrou­ve­rions plus, si quelques mots (comme « direc­teur au minis­tère des Postes ») n’avaient été soi­gneu­se­ment enfer­més dans l’oubli, de même qu’on dépose à la Bibliothèque Nationale un exem­plaire d’un livre qui sans cela ris­que­rait de deve­nir introuvable.