« Nous ne sommes pas des chré­tiens, disent-ils ; le Christ s’est arrê­té à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur lan­gage, homme – et ce pro­verbe que j’ai enten­du répé­ter si sou­vent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression déso­lée d’un com­plexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chré­tiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas consi­dé­rés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, dia­bo­lique ou angé­lique, parce que nous devons subir le monde des chré­tiens, au-delà de l’horizon, et en sup­por­ter le poids et la com­pa­rai­son. Mais il en est de cette phrase comme de toute expres­sion sym­bo­lique : le sens lit­té­ral est beau­coup plus pro­fond : le Christ s’est vrai­ment arrê­té à Éboli, où la route et le train aban­donnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres déso­lées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arri­vé ici, ni le temps, ni l’âme indi­vi­duelle, ni l’espoir, ni la liai­son entre causes et effets, ni la rai­son, ni l’histoire. Le Christ n’est pas arri­vé ici, pas plus que n’y étaient arri­vés les Romains qui ne sui­vaient que les grandes routes et ne péné­traient pas entre monts et forêts, ni les Grecs, qui flo­ris­saient sur la mer de Métaponte et de Sibari ; aucun des hommes har­dis de l’Occident n’a por­té ici le sens du temps qui se déroule, ni la théo­cra­tie éta­tique, ni cette éter­nelle acti­vi­té qui se nour­rit d’elle-même. Nul n’a tou­ché cette terre autre­ment qu’en conqué­rant, en enne­mi ou en visi­teur indif­fé­rent. Les sai­sons coulent sur les labeurs pay­sans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul mes­sage, ni humain ni divin, n’a tou­ché cette pau­vre­té tenace. Nous par­lons un lan­gage dif­fé­rent ; notre langue est presque incom­pré­hen­sible ici. Les grands voya­geurs n’ont pas dépas­sé les fron­tières de leur propre monde ; ils ont par­cou­ru les sen­tiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la mora­li­té et de la rédemp­tion. Le Christ est des­cen­du dans l’enfer sou­ter­rain du mora­lisme judaïque pour en bri­ser les portes tem­po­relles et les scel­ler dans l’éternel.
Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemp­tion, où le mal n’est pas un fait moral, mais une dou­leur ter­restre, qui existe pour tou­jours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais des­cen­du. Le Christ s’est arrê­té à Éboli.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 9-10

Donna Caterina était une femme active et pleine d’imagination. C’était la vraie maî­tresse du pays. Beaucoup plus intel­li­gente que son frère, et plus volon­taire, elle savait pou­voir faire de lui ce qu’elle vou­lait pour­vu qu’elle lui lais­sât l’apparence de l’autorité. Ce qu’étaient le fas­cio et le fas­cisme, cela ne l’intéressait pas, et elle l’ignorait. Pour elle, être secré­taire du fas­cio, c’était un moyen comme un autre de commander.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 63

Les sei­gneurs étaient tous ins­crits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pen­saient autre­ment, et cela uni­que­ment parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sen­taient, eux, natu­rel­le­ment, par­tie de ce pou­voir. Pour la rai­son oppo­sée, aucun des pay­sans n’était ins­crit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient ins­crits à tout autre par­ti poli­tique. Ils n’étaient pas fas­cistes, ils n’auraient pas été non plus libé­raux, ni socia­listes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regar­daient pas, elles appar­te­naient à un autre monde et n’avaient aucun sens pour eux. Qu’avaient-ils à faire avec le Gouvernement, avec le pou­voir, avec l’État ? L’État, quel qu’il soit, c’est « ceux de Rome », et ceux de Rome, on le sait bien, ne veulent pas que nous vivions en chré­tiens. Il y a la grêle, les ébou­le­ments, la séche­resse, la mala­ria, et il y a aus­si l’État. Ce sont des maux inévi­tables, ils ont tou­jours exis­té et ils exis­te­ront tou­jours. Ils nous obligent à tuer nos chèvres, ils nous enlèvent les meubles de nos mai­sons, et main­te­nant ils vont nous envoyer faire la guerre. Patience !
Pour les pay­sans, l’État est plus loin que le ciel, plus redou­table, car il n’est jamais de leur côté. Peu importe quelles sont ses for­mules poli­tiques, sa struc­ture, son pro­gramme. Les pay­sans ne les com­prennent pas, c’est un autre lan­gage que le leur, il n’y a aucune rai­son qui les pousse à vou­loir les com­prendre. La seule défense pos­sible contre l’État, contre la pro­pa­gande, c’est la rési­gna­tion, la même rési­gna­tion sombre, sans espoir de para­dis, qui leur fait cour­ber le dos sous les fléaux de la nature. C’est pour­quoi, et c’est bien natu­rel, ils ne se rendent nul­le­ment compte de ce que c’est que la lutte poli­tique : elle se ramène pour eux à une ques­tion per­son­nelle entre ceux de Rome. Peu leur importe de savoir quelles sont les opi­nions des inter­nés et pour­quoi on les a envoyés ici ; mais ils les regardent avec bien­veillance et les consi­dèrent comme leurs propres frères, car ils sont, pour des rai­sons mys­té­rieuses, vic­times de la même des­ti­née. Lorsque, les pre­miers jours, il m’arrivait de ren­con­trer sur le sen­tier, en dehors du vil­lage, quelque vieux pay­san qui ne me connais­sait pas encore, il arrê­tait son âne pour me saluer et me disait : « Qui es-tu ? Où vas-tu ? – Je me pro­mène, répon­dais-je. Je suis un inter­né. – Un exi­lé ? (Les pay­sans d’ici ne disent pas inter­nés mais exi­lés.) Un exi­lé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te vou­lait du mal. » Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repar­tait sur son âne, me regar­dant avec un sou­rire de com­pas­sion fraternelle.
Cette fra­ter­ni­té pas­sive, cette souf­france en com­mun, cette patience rési­gnée, soli­daire et sécu­laire est le sen­ti­ment pro­fond qui unit les pay­sans, lien non pas reli­gieux mais natu­rel. Ils n’ont pas et ils ne peuvent pas avoir ce qu’on appelle une conscience poli­tique, parce qu’ils sont, dans toute l’acception du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l’État et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles où régnent le loup et l’antique et noir san­glier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les fron­dai­sons visibles des arbres des sombres racines sou­ter­raines. Il ne peut y avoir non plus de véri­table conscience indi­vi­duelle là où tout est lié à tout par des influences réci­proques et insen­sibles, là où n’existent pas de limites que ne puisse bri­ser une influence magique. Ils vivent immer­gés dans un monde sans déter­mi­na­tions, où l’homme ne se dis­tingue pas de son soleil, de sa bête, de sa mala­ria ; là ne peuvent exis­ter ni le bon­heur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paga­ni­sants, ni l’espérance, qui sont tou­jours des sen­ti­ments indi­vi­duels, seule y règne la sombre pas­si­vi­té d’une nature dou­lou­reuse. Mais ce qui est vivant en eux, c’est le sen­ti­ment humain d’une des­ti­née com­mune, et une com­mune accep­ta­tion. C’est un sen­ti­ment et non un acte de conscience ; il ne s’exprime pas par des dis­cours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constam­ment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les jour­nées égales qui s’étendent sur ces déserts.
« Dommage ! Quelqu’un t’a vou­lu du mal. » Toi aus­si, donc, tu es assu­jet­ti à la des­ti­née. Toi aus­si, tu es ici par le pou­voir d’une volon­té mau­vaise, d’une influence maligne, por­té çà et là par œuvre de magie hos­tile. L’État est une des formes de ce des­tin, comme le vent qui brûle les récoltes et la fièvre qui nous consume le sang. La vie ne peut être, vis-à-vis du sort, que patience et silence. A quoi servent les dis­cours ? Et que peut-on faire ? Rien.
Dans leur cui­rasse de silence et de patience, taci­turnes et impé­né­trables, les quelques pay­sans qui n’avaient pas réus­si à fuir res­taient donc sur la place, à la réunion ; on eût dit qu’ils n’entendaient pas les fan­fares opti­mistes de la radio, qui venaient de trop loin, d’un pays d’activité facile et de pro­grès, qui avait oublié la mort au point de l’évoquer en plai­san­tant, avec la légè­re­té de celui qui n’y croit pas.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 85-88

La mai­son où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent par­ties les parentes du confi­na­to de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule mai­son confor­table du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et main­te­nant que l’église s’était écrou­lée dans le ravin, elle res­tait la der­nière au bord du pré­ci­pice. Elle se com­po­sait de trois pièces en enfi­lade. D’une ruelle laté­rale à droite de la route prin­ci­pale, on entrait dans la cui­sine, celle-ci don­nait sur une deuxième chambre où je pla­çai le lit puis on pas­sait à une grande pièce avec cinq petites fenêtres. C’était là que je me tenais d’habitude et que je pei­gnais. De là on des­cen­dait par quatre marches en pierre dans un petit jar­din avec un figuier au milieu et fer­mé au fond par une grille en fer. D’un petit bal­con de la chambre à cou­cher, un esca­lier exté­rieur mon­tait vers une ter­rasse qui cou­vrait toute la mai­son. Là-haut, la vue s’étendait aux plus loin­tains hori­zons. La mai­son était modeste, construite avec éco­no­mie sans aucun carac­tère et pas belle, ni bour­geoise, ni pay­sanne, elle n’avait pas la noblesse du palais en ruine, ni l’aspect sor­dide des masures, mais la médio­cri­té fade d’une habi­ta­tion de prêtre. Le cabi­net de tra­vail et la ter­rasse avaient un car­re­lage de damiers mul­ti­co­lores comme cer­taines sacris­ties de cam­pagne. Je n’ai jamais aimé ces des­sins qui attirent conti­nuel­le­ment le regard et me dis­traient de ma pein­ture. Les car­reaux de mau­vaise qua­li­té détei­gnaient quand ils étaient mouillés si bien que Barone qui aimait se rou­ler par terre comme un fou, de chien blanc qu’il était deve­nait rose. Mais les murs étaient propres, blan­chis à la chaux, les portes peintes en bleu ciel, les per­siennes vertes et sur­tout – dédom­ma­ge­ment suprême – le pen­chant épi­cu­rien du prêtre défunt avait doté ma mai­son d’un bien ines­ti­mable. Il y avait des cabi­nets, sans eau natu­rel­le­ment, mais de vrais cabi­nets avec le siège en por­ce­laine. C’était les seuls de Gagliano et pro­ba­ble­ment on n’en aurait pas trou­vé d’autres à plus de 100 kilo­mètres à la ronde. Dans les mai­sons des sei­gneurs, il y a encore d’anciennes chaises per­cées monu­men­tales, en bois sculp­té, de petits trônes pleins d’autorité. Je me suis lais­sé dire qu’il en existe aus­si de matri­mo­niales à deux places pour les époux affec­tueux qui ne peuvent sup­por­ter la moindre sépa­ra­tion. Dans les mai­sons des pauvres natu­rel­le­ment, il n’y a rien. Cette cir­cons­tance donne lieu à des cou­tumes curieuses.
A Grassano, à heures fixes, le matin de bonne heure et vers le soir, les fenêtres des mai­sons s’ouvrent fur­ti­ve­ment et par l’entrebâillement, les mains rugueuses des vieilles laissent pleu­voir au milieu de la rue le conte­nu des pots. C’est l’heure de la jet­ta­tu­ra, du « jet », du sort. A Gagliano, la céré­mo­nie n’a pas un carac­tère aus­si géné­ral, ni aus­si régu­lier : on ne gas­pille pas avec une telle pro­di­ga­li­té le fumier des jar­dins. L’absence de ce simple ins­tru­ment, absence qui est totale dans toute la région, fait naître des habi­tudes qui ne sont pas faciles à extir­per et qui se rat­tachent à mille autres choses de la vie et s’accompagnent de sen­ti­ments consi­dé­rés comme très nobles et poé­tiques. Le menui­sier Lasala, un Américain intel­li­gent qui avait été, bien des années aupa­ra­vant, maire de Grassano et qui conser­vait jalou­se­ment dans sa radio monu­men­tale appor­tée de là-bas, avec les disques de Caruso et de l’arrivée de ce Pinedo, ceux des dis­cours pro­non­cés à la mémoire de Matteotti, me racon­tait qu’à New York à la fin de la semaine de tra­vail, il retrou­vait chaque dimanche un groupe de com­pa­triotes et ils allaient ensemble à la cam­pagne. Nous étions tou­jours huit ou dix. Il y avait un doc­teur ou phar­ma­cien, des com­mer­çants, un gar­çon d’hôtel et quelques arti­sans, tous d’ici – et on se connais­sait depuis l’enfance. La vie est triste par­mi ces gratte-ciel et tout ce confort extra­or­di­naire : ascen­seurs, portes tour­nantes, métros, et tou­jours mai­sons et palais et rues et jamais de vert. La mélan­co­lie vous prend. Le dimanche matin on mon­tait dans le train, mais il fal­lait en faire des kilo­mètres pour trou­ver la cam­pagne ! Quand nous étions arri­vés en quelque endroit soli­taire, nous deve­nions tout joyeux, comme si on nous avait déli­vrés d’un poids, et alors sous un arbre, tous ensemble, on abais­sait nos pan­ta­lons, quel délice ! On sen­tait l’air frais, la nature, pas comme dans ces cabi­nets amé­ri­cains lui­sants et tous pareils. Nous nous sen­tions rede­ve­nir enfants. Nous étions à Grassano, on était heu­reux, on riait. On sen­tait l’air de la patrie et quand on avait fini, on criait tous ensemble : « Vive l’Italie ! » Cela venait vrai­ment du fond du cœur.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 107-109

Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une néces­si­té ou à un désir violent : et cet usage aus­si se réduit pra­ti­que­ment à une for­ma­li­té : mais la for­ma­li­té est res­pec­tée. Cependant la cam­pagne est vaste, les occa­sions nom­breuses et il ne manque pas de vieilles entre­met­teuses ni de jeunes filles com­plai­santes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des ani­maux sau­vages. Elles ne pensent qu’à l’amour phy­sique et avec le plus grand natu­rel ; elles en parlent avec une liber­té et une sim­pli­ci­té de lan­gage éton­nantes. Dans la rue elles vous regardent en des­sous de leurs yeux noirs inqui­si­teurs pour peser votre viri­li­té, puis vous les enten­dez der­rière votre dos mur­mu­rer juge­ments et louanges sur votre beau­té cachée. Si vous vous retour­nez elles se cachent le visage entre leurs mains et vous regardent à tra­vers leurs doigts. Aucun sen­ti­ment n’accompagne ce désir, si puis­sant qu’il déborde de leurs yeux et rem­plit l’air du pays, si ce n’est la sujé­tion à une puis­sance supé­rieure et iné­luc­table. Même l’amour s’accompagne, plu­tôt que d’enthousiasme ou d’espoir, d’une sorte de rési­gna­tion. Si l’occasion est fugi­tive il ne faut pas la lais­ser échap­per, on se com­prend vite et sans paroles. Ce qu’on raconte et ce que moi-même je croyais vrai de la sévé­ri­té féroce des mœurs, de la jalou­sie à la turque, du sens sau­vage de l’honneur fami­lial qui porte aux crimes et aux ven­geances, n’est ici que légende. Peut-être était-ce une réa­li­té à une époque pas très loin­taine et il en reste une trace dans ce for­ma­lisme rigide. Mais l’émigration a tout chan­gé. Les hommes font défaut et le pays appar­tient aux femmes. Un grand nombre d’épouses ont leur mari en Amérique. Celui-ci écrit la pre­mière année, et même la deuxième. Après quoi on n’en entend plus par­ler, peut-être s’est-il créé une autre famille là-bas, de toute façon il dis­pa­raît pour tou­jours et il ne revient plus. La femme l’attend la pre­mière année, l’attend la deuxième, puis une occa­sion se pré­sente et il naît un enfant. L’autorité des mères est sou­ve­raine. Gagliano a douze mille habi­tants et il y a en Amérique deux mille Gaglianésiens. Grassano en compte cinq mille et un nombre à peu près égal de ces hommes est aux États-Unis. Au pays il reste beau­coup plus de femmes que d’hommes. Le nom du père ne sau­rait donc ici avoir une grosse impor­tance. Le sen­ti­ment de l’honneur est dis­tinct de celui de la pater­ni­té : le régime est matriarcal.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 114-115

Le dra­gon, à ce qu’on me racon­ta, habi­tait une grotte près du fleuve et dévo­rait les pay­sans, empoi­son­nait les terres de son haleine empes­tée, enle­vait les filles, détrui­sait les récoltes. La vie était deve­nue impos­sible à Sant’Arcangelo. Les pay­sans avaient cher­ché à se défendre, mais ils étaient désar­més devant la puis­sance infer­nale du monstre. Réduits au déses­poir, contraints à se dis­per­ser dans les mon­tagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de deman­der secours au plus puis­sant sei­gneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano.
Le prince vint tout en armes, sur son che­val, se ren­dit à la grotte du dra­gon, et le défia au com­bat. Mais la force du monstre aux ailes immenses de chauve-sou­ris et dont la gueule lan­çait des flammes était ter­rible, et l’épée du prince était impuis­sante. A un moment notre héros sen­tit son cœur trem­bler et il était presque sur le point de prendre la fuite ou de tom­ber entre les griffes du dra­gon, lorsque, vêtue d’azur, lui appa­rut la Madone, qui lui dit en sou­riant : « Courage, prince Colonna » et elle res­ta là, appuyée à la paroi de terre de la caverne à contem­pler la lutte. Cette vue et ces mots cen­tu­plèrent la vaillance du prince et il fit tant et si bien que le dra­gon tom­ba mort à ses pieds. Le prince lui cou­pa la tête, lui déta­cha les cornes et il fit édi­fier l’église pour qu’elles y fussent conser­vées à jamais. 
Une fois la ter­reur pas­sée et le pays libé­ré, les habi­tants de Sant’Arcangelo revinrent dans leurs mai­sons, ain­si que ceux de Noepoli et Senise et des autres pays tout alen­tour, qui, comme eux, avaient dû s’enfuir dans les mon­tagnes. Il res­tait à récom­pen­ser le prince du ser­vice ren­du. Dans ces temps anciens les sei­gneurs, pour che­va­le­resques, amou­reux de gloire et pro­té­gés per­son­nel­le­ment par la Madone qu’ils fussent, n’avaient pas l’habitude de se déran­ger pour rien. Les habi­tants de tous les pays à qui la mort du dra­gon avait ren­du la paix se réunirent pour déli­bé­rer. Ceux de Noepoli et Senise pro­po­sèrent de don­ner au prince quelques-unes de leurs terres en sei­gneu­rie féo­dale. Mais ceux de Sant’Arcangelo – qui encore aujourd’hui ont la répu­ta­tion d’être avares et rusés – firent une autre pro­po­si­tion. Le dra­gon, dirent-ils, vivait dans le fleuve, c’était une bête aqua­tique. Que le prince prenne donc le fleuve, qu’il devienne le sei­gneur du cou­rant. Leur avis pré­va­lut. L’Agri fut offert au prince Colonna qui accep­ta. Les pay­sans de Sant’Arcangelo croyaient avoir fait une bonne affaire et avoir ber­né leur sau­veur. Mais ils s’étaient trom­pés dans leurs cal­culs. L’eau de l’Agri ser­vait à irri­guer les champs et il fal­lait dès lors la payer aux princes et aux sei­gneurs féo­daux, ses des­cen­dants, jusqu’à la consom­ma­tion des siècles. C’est l’origine d’une ser­vi­tude qui s’est conser­vée jusqu’à la deuxième moi­tié du siècle der­nier. Je ne sais s’il existe encore des des­cen­dants directs de cet ancien pala­din et s’ils vendent encore leurs droits sur l’eau.
Un de mes amis, le chef d’orchestre Colonna, qui des­cend d’une branche laté­rale des princes de Stigliano et qui pour­rait en por­ter le titre, ne savait même pas quand je lui en par­lais, bien des années plus tard, ou se trou­vait Stigliano, son fief. A plus forte rai­son igno­rait-il tout de son ancêtre au dra­gon, qui avait illus­tré sa famille. Mais les pay­sans qui ont payé l’eau pen­dant plu­sieurs siècles et qui vont encore en pèle­ri­nage contem­pler les cornes du monstre se sou­viennent du dra­gon, de la Madone et du prince. Qu’il y eût des dra­gons dans ces contrées, au moyen âge (les pay­sans et Giulia qui m’en par­laient, disaient : « dans des temps éloi­gnés, il y a plus de cent ans, bien avant le temps des bri­gands »), n’a rien d’étonnant. On ne s’étonnerait pas non plus s’ils repa­rais­saient de nos jours, devant l’œil atter­ré du pay­san. Tout est réel­le­ment pos­sible ici, où les anciens dieux des ber­gers, le bouc et l’agneau rituel, par­courent chaque jour à nou­veau les che­mins légen­daires, et où il n’existe aucune limite cer­taine entre le monde humain et celui mys­té­rieux des ani­maux et des monstres. Il y a à Gagliano beau­coup d’êtres étranges qui par­ti­cipent d’une double nature. Une femme, une pay­sanne entre deux âges, mariée, avec des enfants, et qui, à la voir, n’offrait rien de par­ti­cu­lier, était fille d’une vache. Ainsi disait tout le pays et elle-même le confir­mait. Tous les vieux se sou­ve­naient de sa mère vache, qui la sui­vait par­tout quand elle était enfant, l’appelait en beu­glant et la léchait de sa langue rugueuse. Ceci n’empêchait pas qu’il eût exis­té aus­si une mère femme, qui main­te­nant était morte, comme d’ailleurs, depuis plu­sieurs années, était morte la mère vache. Personne ne voyait dans cette double nature et dans cette double nais­sance une contra­dic­tion quel­conque et la pay­sanne que je connais­sais aus­si vivait pla­cide et tran­quille comme ses mères avec son héri­tage animal.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 124-127

Les mai­sons des pay­sans sont toutes sem­blables, faites d’une seule pièce qui sert de cui­sine, de chambre à cou­cher, et, presque tou­jours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la mai­son, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoi­co ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à man­ger avec un peu de bois mort rap­por­té chaque jour des champs ; les murs et le pla­fond sont noir­cis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entiè­re­ment occu­pée par l’énorme lit, beau­coup plus grand qu’un lit conju­gal ordi­naire. Dans ce lit dort toute la famille, le père, la mère et tous les enfants. Seuls les plus petits, aus­si long­temps qu’ils conti­nuent à téter, c’est-à-dire presque jusqu’à trois ou quatre ans, sont cou­chés dans de petits ber­ceaux ou dans des paniers en osier, sus­pen­dus au pla­fond par des cordes et qui se balancent juste au-des­sus du lit. La mère pour les nour­rir n’est pas obli­gée de se lever, mais elle n’a qu’à tendre les bras pour les sai­sir et les mettre au sein ; puis elle les remet dans le ber­ceau que d’un seul coup de la main elle fait oscil­ler lon­gue­ment comme un pen­dule, jusqu’à ce qu’ils aient ces­sé de pleurer.
Les ani­maux se tiennent sous le lit, l’espace est ain­si divi­sé en trois couches : par terre les bêtes, dans le lit les hommes, et en l’air les nour­ris­sons. Aussi lorsque je devais aus­cul­ter un malade ou faire une piqûre à une femme qui cla­quait des dents de fièvre, bai­gnée de sueur par la mala­ria, en me pen­chant sur le lit, je tou­chais de ma tête les ber­ceaux sus­pen­dus, pen­dant que me pas­saient brus­que­ment entre les jambes poules et cochons épou­van­tés. Mais ce qui me frap­pait chaque fois (j’étais entré à pré­sent dans la plu­part des mai­sons) c’étaient les regards que du mur fixaient sur moi les deux divi­ni­tés pro­tec­trices. D’un côté le visage noir et cour­rou­cé et les grands yeux inhu­mains de la Madone de Viggiano ; de l’autre, en regard, dans une pho­to en cou­leurs, les petits yeux vifs der­rière ses verres étin­ce­lants et la longue ran­gée des dents du pré­sident Roosevelt décou­vertes dans un rire cor­dial. Je n’ai jamais vu, dans aucune autre mai­son, d’autres images : ni le Roi, ni le Duce, ni encore moins Garibaldi ou quelque autre grand homme de chez nous ; même pas un des saints qui pour­tant auraient de bonnes rai­sons d’être là. Mais Roosevelt et la Madone de Viggiano étaient tou­jours là. A les voir ain­si, l’un vis-à-vis de l’autre, dans les gra­vures popu­laires, on aurait dit les deux faces du pou­voir qui s’est par­ta­gé l’univers. Mais les rôles étaient jus­te­ment ren­ver­sés : la Madone était ici impi­toyable et féroce, sombre et archaïque déesse de la terre, maî­tresse satur­nienne de ce monde ; le pré­sident, une sorte de Jupiter, de Dieu bien­veillant et sou­riant, le maître de l’autre monde. Parfois une troi­sième image venait for­mer une sorte de tri­ni­té avec les deux autres : un dol­lar en papier, le der­nier de ceux rame­nés de là-bas, ou arri­vé dans une lettre de mari ou de parents, était accro­ché au mur avec une punaise sous la Madone ou le pré­sident, ou entre eux deux comme un Saint-Esprit, ou un ambas­sa­deur du ciel dans le royaume des morts.
Pour les gens de Lucanie, Rome n’est rien : c’est la capi­tale des sei­gneurs, le centre d’un État étran­ger et mal­fai­sant. Naples pour­rait être leur capi­tale, et elle l’est vrai­ment, la capi­tale de la misère, avec ses habi­tants aux visages pâles et aux yeux fié­vreux, ses sous-sols aux portes ouvertes l’été à cause de la cha­leur, ses femmes débraillées qui dorment affa­lées sur une table dans les bas-fonds de Toledo. Mais à Naples ne règne plus, depuis long­temps, aucun roi ; on y passe seule­ment pour s’embarquer. Le royaume de Naples n’est plus, le royaume de ces gens sans espoir n’est pas de cette terre. L’autre monde, c’est l’Amérique. L’Amérique aus­si a pour les pay­sans une double nature. C’est une terre où l’on va tra­vailler, où l’on peine à la sueur de son front, où un peu d’argent est épar­gné au prix de beau­coup de souf­frances et de pri­va­tions, où par­fois l’on meurt et per­sonne ne se sou­vient plus de vous ; mais en même temps et sans qu’il y ait contra­dic­tion, c’est le para­dis, la terre promise.
Ni Rome, ni Naples, mais New York serait la vraie capi­tale des pay­sans de Lucanie, si ces hommes sans État pou­vaient en avoir une. Elle l’est en effet, mais de la seule manière pos­sible – de manière mytho­lo­gique. Grâce à sa double nature, elle est indif­fé­rente en tant que lieu de tra­vail : on y vit comme ailleurs, comme des bêtes de somme atta­chées à un char et peu importe par quelles rues on doit le tirer. En tant que para­dis, que Jérusalem céleste, oh ! alors il ne faut pas y tou­cher, on peut seule­ment la contem­pler, au-delà des mers, sans y péné­trer. Les pay­sans vont en Amérique, et ils res­tent ce qu’ils sont, plu­sieurs s’y éta­blissent et leurs enfants deviennent amé­ri­cains ; mais les autres, ceux qui rentrent, sont, vingt ans après, les mêmes que lorsqu’ils étaient par­tis. En trois mois, les quelques mots d’anglais sont oubliés, les quelques habi­tudes super­fi­cielles aban­don­nées, comme une pierre sur laquelle est pas­sée long­temps l’eau d’un fleuve en crue, et que le pre­mier soleil sèche en quelques minutes.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 136-139

Tant de peuples se sont suc­cé­dé sur ces terres que l’on trouve vrai­ment des objets par­tout où on laboure. Des vases anciens, des sta­tuettes, des mon­naies sur­gissent au soleil, sous la bêche, de quelque tombe ancienne. Don Luigino en pos­sé­dait, qu’il avait trou­vés dans un de ses champs, du côté du Sauro, des mon­naies cor­ro­dées – je ne pus éta­blir si elles étaient grecques ou romaines – et quelques vases noirs, sans des­sins, de forme très élé­gante. De tré­sors de bri­gands, j’en vis un moi-même, plu­tôt modeste à vrai dire. Le menui­sier Casala, qui l’avait trou­vé par hasard, me le mon­tra. Un soir qu’il avait mis une grosse bûche dans l’âtre, il aper­çut, à la clar­té des flammes, quelque chose qui brillait dans le bois, c’étaient quelques écus bour­bo­niens en argent cachés dans un trou de ce vieux tronc d’arbre.

Mais pour les pay­sans ce ne sont là que les miettes des immenses tré­sors cachés dans les entrailles de la terre. Les flancs des mon­tagnes, le fond des grottes, l’épaisseur des forêts sont pour eux pleins d’or brillant, qui attend l’heureux cher­cheur. Mais la recherche des tré­sors n’est pas sans dan­ger, car c’est une œuvre dia­bo­lique, qui met en action des puis­sances obs­cures et effrayantes. Il est inutile de fouiller la terre au hasard, les tré­sors n’apparaissent qu’à celui qui doit les trou­ver. Pour apprendre où ils sont, il n’y a que les rêves, si l’on n’a pas la chance d’être gui­dé par un des esprits de cette terre qui les garde, par un monachicchio. 

Le tré­sor appa­raît en rêve, au pay­san endor­mi, dans toute sa splen­deur. Il le voit – un mon­ceau d’or – et il voit l’endroit pré­cis, là dans le bois, près de cet arbre qui a cette marque sur le tronc, sous cette grande pierre car­rée. Il n’y a plus qu’à aller le cher­cher. Mais il faut y aller la nuit : de jour le tré­sor s’évanouirait. Il faut y aller seul, sans se confier à âme qui vive, si une seule parole vous échappe, le tré­sor est per­du. Les dan­gers sont épou­van­tables, les âmes des morts hantent le bois. Peu d’hommes ont le cou­rage d’affronter l’épreuve, et de la sou­te­nir jusqu’au bout sans défaillir. Un pay­san de Gagliano, qui habi­tait près de chez moi, avait vu un tré­sor en rêve. Il se trou­vait dans la forêt d’Accettura, un peu au-des­sous de Stigliano. Il prit son cou­rage à deux mains, et par­tit dans la nuit, mais lorsqu’il fut entou­ré d’esprits dans l’obscurité noire, son cœur trem­bla. Il aper­çut, loin entre les arbres, une lumière, c’était un char­bon­nier, homme sans peur comme tous les char­bon­niers et Calabrais13 qui pas­sait la nuit dans le bois près de son char­bon. La ten­ta­tion fut trop forte pour le pauvre pay­san ter­ro­ri­sé ; il ne put s’empêcher de racon­ter son rêve au char­bon­nier et de le prier de l’assister dans sa recherche. Ils se mirent donc à cher­cher ensemble la pierre vue en rêve, le pay­san un peu ragaillar­di par la com­pa­gnie, le Calabrais plein de cou­rage et armé de sa hachette. Ils trou­vèrent la pierre, tout était exac­te­ment comme dans le rêve. Heureusement qu’ils étaient deux, la pierre était très lourde et ils ne purent la dépla­cer qu’à grand-peine. Quand ils furent par­ve­nus à la sou­le­ver, un trou pro­fond appa­rut. Le pay­san se pen­cha et il vit l’or briller dans le fond, une extra­or­di­naire quan­ti­té d’or. Les petits cailloux qui se déta­chaient d’en haut rebon­dis­saient sur les mon­naies avec un bruit métal­lique qui rem­plis­sait son cœur de délices. Il s’agissait main­te­nant de se glis­ser dans la fosse pro­fonde et de prendre le tré­sor mais ici le cou­rage man­qua de nou­veau au pay­san et il deman­da à son com­pa­gnon de des­cendre et de lui tendre l’argent ; lui il serait res­té en haut et l’aurait mis dans le sac. Ensuite ils auraient par­ta­gé. Le char­bon­nier, qui ne crai­gnait ni diable ni esprits, des­cen­dit dans la fosse, mais voi­là que tout ce jaune brillant était deve­nu noir et opaque, l’or s’était, tout d’un coup, mué en charbon. 

Il est beau­coup plus facile et moins déce­vant de trou­ver un tré­sor quand on par­vient à se faire indi­quer la cachette et à s’y faire accom­pa­gner par un de ces petits êtres qui connaissent les secrets de la terre. Les mona­chic­chi sont les âmes des enfants morts sans bap­tême, ils sont très nom­breux par ici, où les pay­sans attendent sou­vent plu­sieurs années avant de faire bap­ti­ser leurs enfants. Lorsqu’on m’appelait pour soi­gner un enfant, par­fois même de dix ou douze ans, la pre­mière ques­tion de la mère était : « Y a‑t-il dan­ger qu’il meure ? Parce qu’alors j’appellerai tout de suite le prêtre pour le bap­ti­ser. Nous ne l’avons pas encore fait, jusqu’à pré­sent ; mais s’il devait mou­rir, on ne sait jamais. » Les mona­chic­chi sont des êtres minus­cules, joyeux et aériens ; ils courent, rapides, çà et là, et leur plus grand plai­sir est de faire toutes sortes de farces aux chré­tiens. Ils cha­touillent la plante des pieds aux dor­meurs, ils tirent les draps des lits, ils jettent du sable dans les yeux, ils ren­versent des verres pleins de vin, ils se cachent dans les cou­rants d’air et font s’envoler les cartes, tom­ber le linge éten­du pour qu’il se salisse, ils retirent les chaises de des­sous les femmes assises, ils cachent les objets dans des endroits inima­gi­nables, ils font cailler le lait, ils pincent les gens, tirent les che­veux, piquent et sifflent comme des mous­tiques. Mais ils sont inno­cents ; leurs méfaits ne sont jamais sérieux, ils ont tou­jours un carac­tère de jeu et bien qu’agaçants, il n’en résulte jamais rien de grave. Les mona­chic­chi ont une bizar­re­rie sau­tillante et joyeuse, et sont presque insai­sis­sables. Ils portent sur la tête un capu­chon rouge, plus grand qu’eux ; et mal­heur à eux s’ils le perdent ! Toute leur gaie­té s’évanouit et ils ne cessent de pleu­rer et de se déso­ler jusqu’à ce qu’ils l’aient retrou­vé. Le seul moyen de se défendre de leurs farces est jus­te­ment de les attra­per par leur capu­chon ; si vous arri­vez à le leur prendre, le pauvre mona­chic­chio déca­pu­chon­né se jet­te­ra à vos pieds, tout en larmes, en vous sup­pliant de le lui rendre. Les mona­chic­chi cachent sous leurs caprices et leur gaie­té enfan­tine une très grande sagesse : ils savent tous les secrets de la terre ; ils connaissent les cachettes des tré­sors. Pour ravoir son capu­chon rouge, sans lequel il ne peut pas vivre, le mona­chic­chio vous pro­met­tra de vous révé­ler la cachette d’un tré­sor. Mais vous ne devez pas lui don­ner satis­fac­tion avant qu’il ne vous ait accom­pa­gné ; aus­si long­temps que le capu­chon est entre vos mains, le mona­chic­chio vous ser­vi­ra, mais dès qu’il aura récu­pé­ré son pré­cieux couvre-chef, il s’enfuira d’un bond, vous ber­nant et sau­tant de joie, et il ne tien­dra pas sa promesse.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 166-170

Dans cette oisi­ve­té du sen­ti­ment, lourde de ques­tions sans réponse, par­mi ce soli­taire ennui zodia­cal arri­va ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y ter­mi­ner des tableaux à condi­tion que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gen­darmes char­gés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais com­plè­te­ment oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre trans­fé­ré à Gagliano, j’avais envoyé un télé­gramme à Matera où je deman­dais la per­mis­sion de dif­fé­rer mon départ d’une dizaine de jours afin de ter­mi­ner des tableaux. C’était un pré­texte. J’espérais, en obte­nant ce ren­voi, pou­voir res­ter défi­ni­ti­ve­ment à Grassano. Mon télé­gramme était demeu­ré sans réponse et j’avais dû par­tir. Mais les argu­ments d’ordre artis­tique avaient leur poids auprès des poli­ciers ; voi­là qu’après plus de trois mois de médi­ta­tions m’arrivaient d’autant plus inat­ten­dues et agréables ces vacances inespérées.
Je n’ai jamais connu les fonc­tion­naires de la police de Matera qui s’occupaient de nous, mais ce ne devait pas être de mau­vaises gens. Dans cette rési­dence ingrate on ne devait envoyer que de vieux poli­ciers usés dans le métier, plein de scep­ti­cisme bour­bo­nien et de rou­tine. Certainement pas de jeunes enthou­siastes. Ces vieilles cer­velles de fonc­tion­naires n’étaient, Dieu mer­ci, pas encore conta­mi­nées par la culture pri­maire, l’idéalisme des uni­ver­si­tés popu­laires, qui exci­taient le zèle hys­té­rique des jeunes et les fai­saient s’imaginer que l’État – cet État indis­cu­ta­ble­ment éthique – était une per­sonne faite à peu près comme eux, avec une morale per­son­nelle sem­blable à la leur, qu’il fal­lait impo­ser à tous, livré aux mêmes petites ambi­tions, petits sadismes et petites com­bines qu’eux, mais en même temps incom­pré­hen­sible aux pro­fanes, énorme et sacré. A s’identifier avec l’idole, ils éprou­vaient la même jouis­sance phy­sique qu’à faire l’amour.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 178-179

La pas­sa­tel­la est le jeu le plus répan­du ici : c’est le jeu des pay­sans. Les jours de fête, dans les longues soi­rées d’hiver, ils se retrouvent dans des caves pour jouer à ce jeu. Mais sou­vent il finit mal : sinon à coups de cou­teau, comme ce jour-là, du moins en dis­putes et en que­relles. La pas­sa­tel­la est, plu­tôt qu’un jeu, un tour­noi d’éloquence, où se donnent libre cours, en des joutes ver­bales inter­mi­nables, toutes les ran­cunes, les haines et les reven­di­ca­tions refou­lées. Une brève par­tie de cartes déter­mine le vain­queur qui est le roi de la pas­sa­tel­la et son adjoint. Le roi est le maître de la bou­teille, que tout le monde a payée, et il rem­plit les verres de celui-ci ou de celui-là, à sa guise, lais­sant le gosier sec à qui bon lui semble. L’adjoint offre les verres, et a le droit de veto ; c’est-à-dire qu’il peut empê­cher celui qui s’apprête à boire de por­ter le verre à ses lèvres. Aussi bien le roi que son adjoint doivent jus­ti­fier leur volon­té et leur veto et ils le font en se lan­çant la balle dans de longs dis­cours, où l’ironie et les pas­sions répri­mées alternent. Parfois le jeu est inno­cent et se borne à la plai­san­te­rie de faire boire toute la bou­teille à une seule per­sonne qui sup­porte mal le vin ou de lais­ser sur sa soif celui dont on sait qu’il aime le plus boire. Mais le plus sou­vent les rai­sons allé­guées par le roi et son adjoint révèlent les haines et les inté­rêts expri­més avec la len­teur, la ruse, la méfiance et la pro­fonde convic­tion propres aux pay­sans. Passatelle et bou­teilles se suc­cèdent pen­dant des heures jusqu’à ce que les visages s’allument sous l’effet du vin, de la cha­leur et des pas­sions, que l’ironie aiguise et que l’ivresse alour­dit. Même si la que­relle n’éclate pas encore, elle couve sous l’amertume des paroles échan­gées et des outrages subis. Prisco le connais­sait bien cet unique diver­tis­se­ment des pay­sans et il veillait.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 203