« Nous ne sommes pas des chrétiens, disent-ils ; le Christ s’est arrêté à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur langage, homme – et ce proverbe que j’ai entendu répéter si souvent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression désolée d’un complexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chrétiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas considérés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, diabolique ou angélique, parce que nous devons subir le monde des chrétiens, au-delà de l’horizon, et en supporter le poids et la comparaison. Mais il en est de cette phrase comme de toute expression symbolique : le sens littéral est beaucoup plus profond : le Christ s’est vraiment arrêté à Éboli, où la route et le train abandonnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres désolées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arrivé ici, ni le temps, ni l’âme individuelle, ni l’espoir, ni la liaison entre causes et effets, ni la raison, ni l’histoire. Le Christ n’est pas arrivé ici, pas plus que n’y étaient arrivés les Romains qui ne suivaient que les grandes routes et ne pénétraient pas entre monts et forêts, ni les Grecs, qui florissaient sur la mer de Métaponte et de Sibari ; aucun des hommes hardis de l’Occident n’a porté ici le sens du temps qui se déroule, ni la théocratie étatique, ni cette éternelle activité qui se nourrit d’elle-même. Nul n’a touché cette terre autrement qu’en conquérant, en ennemi ou en visiteur indifférent. Les saisons coulent sur les labeurs paysans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul message, ni humain ni divin, n’a touché cette pauvreté tenace. Nous parlons un langage différent ; notre langue est presque incompréhensible ici. Les grands voyageurs n’ont pas dépassé les frontières de leur propre monde ; ils ont parcouru les sentiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la moralité et de la rédemption. Le Christ est descendu dans l’enfer souterrain du moralisme judaïque pour en briser les portes temporelles et les sceller dans l’éternel.
Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemption, où le mal n’est pas un fait moral, mais une douleur terrestre, qui existe pour toujours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais descendu. Le Christ s’est arrêté à Éboli.
Citations
Donna Caterina était une femme active et pleine d’imagination. C’était la vraie maîtresse du pays. Beaucoup plus intelligente que son frère, et plus volontaire, elle savait pouvoir faire de lui ce qu’elle voulait pourvu qu’elle lui laissât l’apparence de l’autorité. Ce qu’étaient le fascio et le fascisme, cela ne l’intéressait pas, et elle l’ignorait. Pour elle, être secrétaire du fascio, c’était un moyen comme un autre de commander.
Les seigneurs étaient tous inscrits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pensaient autrement, et cela uniquement parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sentaient, eux, naturellement, partie de ce pouvoir. Pour la raison opposée, aucun des paysans n’était inscrit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient inscrits à tout autre parti politique. Ils n’étaient pas fascistes, ils n’auraient pas été non plus libéraux, ni socialistes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regardaient pas, elles appartenaient à un autre monde et n’avaient aucun sens pour eux. Qu’avaient-ils à faire avec le Gouvernement, avec le pouvoir, avec l’État ? L’État, quel qu’il soit, c’est « ceux de Rome », et ceux de Rome, on le sait bien, ne veulent pas que nous vivions en chrétiens. Il y a la grêle, les éboulements, la sécheresse, la malaria, et il y a aussi l’État. Ce sont des maux inévitables, ils ont toujours existé et ils existeront toujours. Ils nous obligent à tuer nos chèvres, ils nous enlèvent les meubles de nos maisons, et maintenant ils vont nous envoyer faire la guerre. Patience !
Pour les paysans, l’État est plus loin que le ciel, plus redoutable, car il n’est jamais de leur côté. Peu importe quelles sont ses formules politiques, sa structure, son programme. Les paysans ne les comprennent pas, c’est un autre langage que le leur, il n’y a aucune raison qui les pousse à vouloir les comprendre. La seule défense possible contre l’État, contre la propagande, c’est la résignation, la même résignation sombre, sans espoir de paradis, qui leur fait courber le dos sous les fléaux de la nature. C’est pourquoi, et c’est bien naturel, ils ne se rendent nullement compte de ce que c’est que la lutte politique : elle se ramène pour eux à une question personnelle entre ceux de Rome. Peu leur importe de savoir quelles sont les opinions des internés et pourquoi on les a envoyés ici ; mais ils les regardent avec bienveillance et les considèrent comme leurs propres frères, car ils sont, pour des raisons mystérieuses, victimes de la même destinée. Lorsque, les premiers jours, il m’arrivait de rencontrer sur le sentier, en dehors du village, quelque vieux paysan qui ne me connaissait pas encore, il arrêtait son âne pour me saluer et me disait : « Qui es-tu ? Où vas-tu ? – Je me promène, répondais-je. Je suis un interné. – Un exilé ? (Les paysans d’ici ne disent pas internés mais exilés.) Un exilé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te voulait du mal. » Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repartait sur son âne, me regardant avec un sourire de compassion fraternelle.
Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n’ont pas et ils ne peuvent pas avoir ce qu’on appelle une conscience politique, parce qu’ils sont, dans toute l’acception du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l’État et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles où régnent le loup et l’antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n’existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l’homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l’espérance, qui sont toujours des sentiments individuels, seule y règne la sombre passivité d’une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c’est le sentiment humain d’une destinée commune, et une commune acceptation. C’est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s’exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s’étendent sur ces déserts.
« Dommage ! Quelqu’un t’a voulu du mal. » Toi aussi, donc, tu es assujetti à la destinée. Toi aussi, tu es ici par le pouvoir d’une volonté mauvaise, d’une influence maligne, porté çà et là par œuvre de magie hostile. L’État est une des formes de ce destin, comme le vent qui brûle les récoltes et la fièvre qui nous consume le sang. La vie ne peut être, vis-à-vis du sort, que patience et silence. A quoi servent les discours ? Et que peut-on faire ? Rien.
Dans leur cuirasse de silence et de patience, taciturnes et impénétrables, les quelques paysans qui n’avaient pas réussi à fuir restaient donc sur la place, à la réunion ; on eût dit qu’ils n’entendaient pas les fanfares optimistes de la radio, qui venaient de trop loin, d’un pays d’activité facile et de progrès, qui avait oublié la mort au point de l’évoquer en plaisantant, avec la légèreté de celui qui n’y croit pas.
La maison où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent parties les parentes du confinato de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule maison confortable du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et maintenant que l’église s’était écroulée dans le ravin, elle restait la dernière au bord du précipice. Elle se composait de trois pièces en enfilade. D’une ruelle latérale à droite de la route principale, on entrait dans la cuisine, celle-ci donnait sur une deuxième chambre où je plaçai le lit puis on passait à une grande pièce avec cinq petites fenêtres. C’était là que je me tenais d’habitude et que je peignais. De là on descendait par quatre marches en pierre dans un petit jardin avec un figuier au milieu et fermé au fond par une grille en fer. D’un petit balcon de la chambre à coucher, un escalier extérieur montait vers une terrasse qui couvrait toute la maison. Là-haut, la vue s’étendait aux plus lointains horizons. La maison était modeste, construite avec économie sans aucun caractère et pas belle, ni bourgeoise, ni paysanne, elle n’avait pas la noblesse du palais en ruine, ni l’aspect sordide des masures, mais la médiocrité fade d’une habitation de prêtre. Le cabinet de travail et la terrasse avaient un carrelage de damiers multicolores comme certaines sacristies de campagne. Je n’ai jamais aimé ces dessins qui attirent continuellement le regard et me distraient de ma peinture. Les carreaux de mauvaise qualité déteignaient quand ils étaient mouillés si bien que Barone qui aimait se rouler par terre comme un fou, de chien blanc qu’il était devenait rose. Mais les murs étaient propres, blanchis à la chaux, les portes peintes en bleu ciel, les persiennes vertes et surtout – dédommagement suprême – le penchant épicurien du prêtre défunt avait doté ma maison d’un bien inestimable. Il y avait des cabinets, sans eau naturellement, mais de vrais cabinets avec le siège en porcelaine. C’était les seuls de Gagliano et probablement on n’en aurait pas trouvé d’autres à plus de 100 kilomètres à la ronde. Dans les maisons des seigneurs, il y a encore d’anciennes chaises percées monumentales, en bois sculpté, de petits trônes pleins d’autorité. Je me suis laissé dire qu’il en existe aussi de matrimoniales à deux places pour les époux affectueux qui ne peuvent supporter la moindre séparation. Dans les maisons des pauvres naturellement, il n’y a rien. Cette circonstance donne lieu à des coutumes curieuses.
A Grassano, à heures fixes, le matin de bonne heure et vers le soir, les fenêtres des maisons s’ouvrent furtivement et par l’entrebâillement, les mains rugueuses des vieilles laissent pleuvoir au milieu de la rue le contenu des pots. C’est l’heure de la jettatura, du « jet », du sort. A Gagliano, la cérémonie n’a pas un caractère aussi général, ni aussi régulier : on ne gaspille pas avec une telle prodigalité le fumier des jardins. L’absence de ce simple instrument, absence qui est totale dans toute la région, fait naître des habitudes qui ne sont pas faciles à extirper et qui se rattachent à mille autres choses de la vie et s’accompagnent de sentiments considérés comme très nobles et poétiques. Le menuisier Lasala, un Américain intelligent qui avait été, bien des années auparavant, maire de Grassano et qui conservait jalousement dans sa radio monumentale apportée de là-bas, avec les disques de Caruso et de l’arrivée de ce Pinedo, ceux des discours prononcés à la mémoire de Matteotti, me racontait qu’à New York à la fin de la semaine de travail, il retrouvait chaque dimanche un groupe de compatriotes et ils allaient ensemble à la campagne. Nous étions toujours huit ou dix. Il y avait un docteur ou pharmacien, des commerçants, un garçon d’hôtel et quelques artisans, tous d’ici – et on se connaissait depuis l’enfance. La vie est triste parmi ces gratte-ciel et tout ce confort extraordinaire : ascenseurs, portes tournantes, métros, et toujours maisons et palais et rues et jamais de vert. La mélancolie vous prend. Le dimanche matin on montait dans le train, mais il fallait en faire des kilomètres pour trouver la campagne ! Quand nous étions arrivés en quelque endroit solitaire, nous devenions tout joyeux, comme si on nous avait délivrés d’un poids, et alors sous un arbre, tous ensemble, on abaissait nos pantalons, quel délice ! On sentait l’air frais, la nature, pas comme dans ces cabinets américains luisants et tous pareils. Nous nous sentions redevenir enfants. Nous étions à Grassano, on était heureux, on riait. On sentait l’air de la patrie et quand on avait fini, on criait tous ensemble : « Vive l’Italie ! » Cela venait vraiment du fond du cœur.
Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une nécessité ou à un désir violent : et cet usage aussi se réduit pratiquement à une formalité : mais la formalité est respectée. Cependant la campagne est vaste, les occasions nombreuses et il ne manque pas de vieilles entremetteuses ni de jeunes filles complaisantes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des animaux sauvages. Elles ne pensent qu’à l’amour physique et avec le plus grand naturel ; elles en parlent avec une liberté et une simplicité de langage étonnantes. Dans la rue elles vous regardent en dessous de leurs yeux noirs inquisiteurs pour peser votre virilité, puis vous les entendez derrière votre dos murmurer jugements et louanges sur votre beauté cachée. Si vous vous retournez elles se cachent le visage entre leurs mains et vous regardent à travers leurs doigts. Aucun sentiment n’accompagne ce désir, si puissant qu’il déborde de leurs yeux et remplit l’air du pays, si ce n’est la sujétion à une puissance supérieure et inéluctable. Même l’amour s’accompagne, plutôt que d’enthousiasme ou d’espoir, d’une sorte de résignation. Si l’occasion est fugitive il ne faut pas la laisser échapper, on se comprend vite et sans paroles. Ce qu’on raconte et ce que moi-même je croyais vrai de la sévérité féroce des mœurs, de la jalousie à la turque, du sens sauvage de l’honneur familial qui porte aux crimes et aux vengeances, n’est ici que légende. Peut-être était-ce une réalité à une époque pas très lointaine et il en reste une trace dans ce formalisme rigide. Mais l’émigration a tout changé. Les hommes font défaut et le pays appartient aux femmes. Un grand nombre d’épouses ont leur mari en Amérique. Celui-ci écrit la première année, et même la deuxième. Après quoi on n’en entend plus parler, peut-être s’est-il créé une autre famille là-bas, de toute façon il disparaît pour toujours et il ne revient plus. La femme l’attend la première année, l’attend la deuxième, puis une occasion se présente et il naît un enfant. L’autorité des mères est souveraine. Gagliano a douze mille habitants et il y a en Amérique deux mille Gaglianésiens. Grassano en compte cinq mille et un nombre à peu près égal de ces hommes est aux États-Unis. Au pays il reste beaucoup plus de femmes que d’hommes. Le nom du père ne saurait donc ici avoir une grosse importance. Le sentiment de l’honneur est distinct de celui de la paternité : le régime est matriarcal.
Le dragon, à ce qu’on me raconta, habitait une grotte près du fleuve et dévorait les paysans, empoisonnait les terres de son haleine empestée, enlevait les filles, détruisait les récoltes. La vie était devenue impossible à Sant’Arcangelo. Les paysans avaient cherché à se défendre, mais ils étaient désarmés devant la puissance infernale du monstre. Réduits au désespoir, contraints à se disperser dans les montagnes comme des bêtes, ils eurent enfin l’idée de demander secours au plus puissant seigneur des lieux, le prince Colonna de Stigliano.
Le prince vint tout en armes, sur son cheval, se rendit à la grotte du dragon, et le défia au combat. Mais la force du monstre aux ailes immenses de chauve-souris et dont la gueule lançait des flammes était terrible, et l’épée du prince était impuissante. A un moment notre héros sentit son cœur trembler et il était presque sur le point de prendre la fuite ou de tomber entre les griffes du dragon, lorsque, vêtue d’azur, lui apparut la Madone, qui lui dit en souriant : « Courage, prince Colonna » et elle resta là, appuyée à la paroi de terre de la caverne à contempler la lutte. Cette vue et ces mots centuplèrent la vaillance du prince et il fit tant et si bien que le dragon tomba mort à ses pieds. Le prince lui coupa la tête, lui détacha les cornes et il fit édifier l’église pour qu’elles y fussent conservées à jamais.
Une fois la terreur passée et le pays libéré, les habitants de Sant’Arcangelo revinrent dans leurs maisons, ainsi que ceux de Noepoli et Senise et des autres pays tout alentour, qui, comme eux, avaient dû s’enfuir dans les montagnes. Il restait à récompenser le prince du service rendu. Dans ces temps anciens les seigneurs, pour chevaleresques, amoureux de gloire et protégés personnellement par la Madone qu’ils fussent, n’avaient pas l’habitude de se déranger pour rien. Les habitants de tous les pays à qui la mort du dragon avait rendu la paix se réunirent pour délibérer. Ceux de Noepoli et Senise proposèrent de donner au prince quelques-unes de leurs terres en seigneurie féodale. Mais ceux de Sant’Arcangelo – qui encore aujourd’hui ont la réputation d’être avares et rusés – firent une autre proposition. Le dragon, dirent-ils, vivait dans le fleuve, c’était une bête aquatique. Que le prince prenne donc le fleuve, qu’il devienne le seigneur du courant. Leur avis prévalut. L’Agri fut offert au prince Colonna qui accepta. Les paysans de Sant’Arcangelo croyaient avoir fait une bonne affaire et avoir berné leur sauveur. Mais ils s’étaient trompés dans leurs calculs. L’eau de l’Agri servait à irriguer les champs et il fallait dès lors la payer aux princes et aux seigneurs féodaux, ses descendants, jusqu’à la consommation des siècles. C’est l’origine d’une servitude qui s’est conservée jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier. Je ne sais s’il existe encore des descendants directs de cet ancien paladin et s’ils vendent encore leurs droits sur l’eau.
Un de mes amis, le chef d’orchestre Colonna, qui descend d’une branche latérale des princes de Stigliano et qui pourrait en porter le titre, ne savait même pas quand je lui en parlais, bien des années plus tard, ou se trouvait Stigliano, son fief. A plus forte raison ignorait-il tout de son ancêtre au dragon, qui avait illustré sa famille. Mais les paysans qui ont payé l’eau pendant plusieurs siècles et qui vont encore en pèlerinage contempler les cornes du monstre se souviennent du dragon, de la Madone et du prince. Qu’il y eût des dragons dans ces contrées, au moyen âge (les paysans et Giulia qui m’en parlaient, disaient : « dans des temps éloignés, il y a plus de cent ans, bien avant le temps des brigands »), n’a rien d’étonnant. On ne s’étonnerait pas non plus s’ils reparaissaient de nos jours, devant l’œil atterré du paysan. Tout est réellement possible ici, où les anciens dieux des bergers, le bouc et l’agneau rituel, parcourent chaque jour à nouveau les chemins légendaires, et où il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui mystérieux des animaux et des monstres. Il y a à Gagliano beaucoup d’êtres étranges qui participent d’une double nature. Une femme, une paysanne entre deux âges, mariée, avec des enfants, et qui, à la voir, n’offrait rien de particulier, était fille d’une vache. Ainsi disait tout le pays et elle-même le confirmait. Tous les vieux se souvenaient de sa mère vache, qui la suivait partout quand elle était enfant, l’appelait en beuglant et la léchait de sa langue rugueuse. Ceci n’empêchait pas qu’il eût existé aussi une mère femme, qui maintenant était morte, comme d’ailleurs, depuis plusieurs années, était morte la mère vache. Personne ne voyait dans cette double nature et dans cette double naissance une contradiction quelconque et la paysanne que je connaissais aussi vivait placide et tranquille comme ses mères avec son héritage animal.
Les maisons des paysans sont toutes semblables, faites d’une seule pièce qui sert de cuisine, de chambre à coucher, et, presque toujours, d’étable pour le petit bétail, quand il n’y a pas à cet usage, près de la maison, une baraque, qu’on appelle en patois d’un mot grec « catoico ». D’un côté est l’âtre où l’on fait à manger avec un peu de bois mort rapporté chaque jour des champs ; les murs et le plafond sont noircis par la fumée. Le jour entre par la porte. La pièce est presque entièrement occupée par l’énorme lit, beaucoup plus grand qu’un lit conjugal ordinaire. Dans ce lit dort toute la famille, le père, la mère et tous les enfants. Seuls les plus petits, aussi longtemps qu’ils continuent à téter, c’est-à-dire presque jusqu’à trois ou quatre ans, sont couchés dans de petits berceaux ou dans des paniers en osier, suspendus au plafond par des cordes et qui se balancent juste au-dessus du lit. La mère pour les nourrir n’est pas obligée de se lever, mais elle n’a qu’à tendre les bras pour les saisir et les mettre au sein ; puis elle les remet dans le berceau que d’un seul coup de la main elle fait osciller longuement comme un pendule, jusqu’à ce qu’ils aient cessé de pleurer.
Les animaux se tiennent sous le lit, l’espace est ainsi divisé en trois couches : par terre les bêtes, dans le lit les hommes, et en l’air les nourrissons. Aussi lorsque je devais ausculter un malade ou faire une piqûre à une femme qui claquait des dents de fièvre, baignée de sueur par la malaria, en me penchant sur le lit, je touchais de ma tête les berceaux suspendus, pendant que me passaient brusquement entre les jambes poules et cochons épouvantés. Mais ce qui me frappait chaque fois (j’étais entré à présent dans la plupart des maisons) c’étaient les regards que du mur fixaient sur moi les deux divinités protectrices. D’un côté le visage noir et courroucé et les grands yeux inhumains de la Madone de Viggiano ; de l’autre, en regard, dans une photo en couleurs, les petits yeux vifs derrière ses verres étincelants et la longue rangée des dents du président Roosevelt découvertes dans un rire cordial. Je n’ai jamais vu, dans aucune autre maison, d’autres images : ni le Roi, ni le Duce, ni encore moins Garibaldi ou quelque autre grand homme de chez nous ; même pas un des saints qui pourtant auraient de bonnes raisons d’être là. Mais Roosevelt et la Madone de Viggiano étaient toujours là. A les voir ainsi, l’un vis-à-vis de l’autre, dans les gravures populaires, on aurait dit les deux faces du pouvoir qui s’est partagé l’univers. Mais les rôles étaient justement renversés : la Madone était ici impitoyable et féroce, sombre et archaïque déesse de la terre, maîtresse saturnienne de ce monde ; le président, une sorte de Jupiter, de Dieu bienveillant et souriant, le maître de l’autre monde. Parfois une troisième image venait former une sorte de trinité avec les deux autres : un dollar en papier, le dernier de ceux ramenés de là-bas, ou arrivé dans une lettre de mari ou de parents, était accroché au mur avec une punaise sous la Madone ou le président, ou entre eux deux comme un Saint-Esprit, ou un ambassadeur du ciel dans le royaume des morts.
Pour les gens de Lucanie, Rome n’est rien : c’est la capitale des seigneurs, le centre d’un État étranger et malfaisant. Naples pourrait être leur capitale, et elle l’est vraiment, la capitale de la misère, avec ses habitants aux visages pâles et aux yeux fiévreux, ses sous-sols aux portes ouvertes l’été à cause de la chaleur, ses femmes débraillées qui dorment affalées sur une table dans les bas-fonds de Toledo. Mais à Naples ne règne plus, depuis longtemps, aucun roi ; on y passe seulement pour s’embarquer. Le royaume de Naples n’est plus, le royaume de ces gens sans espoir n’est pas de cette terre. L’autre monde, c’est l’Amérique. L’Amérique aussi a pour les paysans une double nature. C’est une terre où l’on va travailler, où l’on peine à la sueur de son front, où un peu d’argent est épargné au prix de beaucoup de souffrances et de privations, où parfois l’on meurt et personne ne se souvient plus de vous ; mais en même temps et sans qu’il y ait contradiction, c’est le paradis, la terre promise.
Ni Rome, ni Naples, mais New York serait la vraie capitale des paysans de Lucanie, si ces hommes sans État pouvaient en avoir une. Elle l’est en effet, mais de la seule manière possible – de manière mythologique. Grâce à sa double nature, elle est indifférente en tant que lieu de travail : on y vit comme ailleurs, comme des bêtes de somme attachées à un char et peu importe par quelles rues on doit le tirer. En tant que paradis, que Jérusalem céleste, oh ! alors il ne faut pas y toucher, on peut seulement la contempler, au-delà des mers, sans y pénétrer. Les paysans vont en Amérique, et ils restent ce qu’ils sont, plusieurs s’y établissent et leurs enfants deviennent américains ; mais les autres, ceux qui rentrent, sont, vingt ans après, les mêmes que lorsqu’ils étaient partis. En trois mois, les quelques mots d’anglais sont oubliés, les quelques habitudes superficielles abandonnées, comme une pierre sur laquelle est passée longtemps l’eau d’un fleuve en crue, et que le premier soleil sèche en quelques minutes.
Tant de peuples se sont succédé sur ces terres que l’on trouve vraiment des objets partout où on laboure. Des vases anciens, des statuettes, des monnaies surgissent au soleil, sous la bêche, de quelque tombe ancienne. Don Luigino en possédait, qu’il avait trouvés dans un de ses champs, du côté du Sauro, des monnaies corrodées – je ne pus établir si elles étaient grecques ou romaines – et quelques vases noirs, sans dessins, de forme très élégante. De trésors de brigands, j’en vis un moi-même, plutôt modeste à vrai dire. Le menuisier Casala, qui l’avait trouvé par hasard, me le montra. Un soir qu’il avait mis une grosse bûche dans l’âtre, il aperçut, à la clarté des flammes, quelque chose qui brillait dans le bois, c’étaient quelques écus bourboniens en argent cachés dans un trou de ce vieux tronc d’arbre.
Mais pour les paysans ce ne sont là que les miettes des immenses trésors cachés dans les entrailles de la terre. Les flancs des montagnes, le fond des grottes, l’épaisseur des forêts sont pour eux pleins d’or brillant, qui attend l’heureux chercheur. Mais la recherche des trésors n’est pas sans danger, car c’est une œuvre diabolique, qui met en action des puissances obscures et effrayantes. Il est inutile de fouiller la terre au hasard, les trésors n’apparaissent qu’à celui qui doit les trouver. Pour apprendre où ils sont, il n’y a que les rêves, si l’on n’a pas la chance d’être guidé par un des esprits de cette terre qui les garde, par un monachicchio.
Le trésor apparaît en rêve, au paysan endormi, dans toute sa splendeur. Il le voit – un monceau d’or – et il voit l’endroit précis, là dans le bois, près de cet arbre qui a cette marque sur le tronc, sous cette grande pierre carrée. Il n’y a plus qu’à aller le chercher. Mais il faut y aller la nuit : de jour le trésor s’évanouirait. Il faut y aller seul, sans se confier à âme qui vive, si une seule parole vous échappe, le trésor est perdu. Les dangers sont épouvantables, les âmes des morts hantent le bois. Peu d’hommes ont le courage d’affronter l’épreuve, et de la soutenir jusqu’au bout sans défaillir. Un paysan de Gagliano, qui habitait près de chez moi, avait vu un trésor en rêve. Il se trouvait dans la forêt d’Accettura, un peu au-dessous de Stigliano. Il prit son courage à deux mains, et partit dans la nuit, mais lorsqu’il fut entouré d’esprits dans l’obscurité noire, son cœur trembla. Il aperçut, loin entre les arbres, une lumière, c’était un charbonnier, homme sans peur comme tous les charbonniers et Calabrais13 qui passait la nuit dans le bois près de son charbon. La tentation fut trop forte pour le pauvre paysan terrorisé ; il ne put s’empêcher de raconter son rêve au charbonnier et de le prier de l’assister dans sa recherche. Ils se mirent donc à chercher ensemble la pierre vue en rêve, le paysan un peu ragaillardi par la compagnie, le Calabrais plein de courage et armé de sa hachette. Ils trouvèrent la pierre, tout était exactement comme dans le rêve. Heureusement qu’ils étaient deux, la pierre était très lourde et ils ne purent la déplacer qu’à grand-peine. Quand ils furent parvenus à la soulever, un trou profond apparut. Le paysan se pencha et il vit l’or briller dans le fond, une extraordinaire quantité d’or. Les petits cailloux qui se détachaient d’en haut rebondissaient sur les monnaies avec un bruit métallique qui remplissait son cœur de délices. Il s’agissait maintenant de se glisser dans la fosse profonde et de prendre le trésor mais ici le courage manqua de nouveau au paysan et il demanda à son compagnon de descendre et de lui tendre l’argent ; lui il serait resté en haut et l’aurait mis dans le sac. Ensuite ils auraient partagé. Le charbonnier, qui ne craignait ni diable ni esprits, descendit dans la fosse, mais voilà que tout ce jaune brillant était devenu noir et opaque, l’or s’était, tout d’un coup, mué en charbon.
Il est beaucoup plus facile et moins décevant de trouver un trésor quand on parvient à se faire indiquer la cachette et à s’y faire accompagner par un de ces petits êtres qui connaissent les secrets de la terre. Les monachicchi sont les âmes des enfants morts sans baptême, ils sont très nombreux par ici, où les paysans attendent souvent plusieurs années avant de faire baptiser leurs enfants. Lorsqu’on m’appelait pour soigner un enfant, parfois même de dix ou douze ans, la première question de la mère était : « Y a‑t-il danger qu’il meure ? Parce qu’alors j’appellerai tout de suite le prêtre pour le baptiser. Nous ne l’avons pas encore fait, jusqu’à présent ; mais s’il devait mourir, on ne sait jamais. » Les monachicchi sont des êtres minuscules, joyeux et aériens ; ils courent, rapides, çà et là, et leur plus grand plaisir est de faire toutes sortes de farces aux chrétiens. Ils chatouillent la plante des pieds aux dormeurs, ils tirent les draps des lits, ils jettent du sable dans les yeux, ils renversent des verres pleins de vin, ils se cachent dans les courants d’air et font s’envoler les cartes, tomber le linge étendu pour qu’il se salisse, ils retirent les chaises de dessous les femmes assises, ils cachent les objets dans des endroits inimaginables, ils font cailler le lait, ils pincent les gens, tirent les cheveux, piquent et sifflent comme des moustiques. Mais ils sont innocents ; leurs méfaits ne sont jamais sérieux, ils ont toujours un caractère de jeu et bien qu’agaçants, il n’en résulte jamais rien de grave. Les monachicchi ont une bizarrerie sautillante et joyeuse, et sont presque insaisissables. Ils portent sur la tête un capuchon rouge, plus grand qu’eux ; et malheur à eux s’ils le perdent ! Toute leur gaieté s’évanouit et ils ne cessent de pleurer et de se désoler jusqu’à ce qu’ils l’aient retrouvé. Le seul moyen de se défendre de leurs farces est justement de les attraper par leur capuchon ; si vous arrivez à le leur prendre, le pauvre monachicchio décapuchonné se jettera à vos pieds, tout en larmes, en vous suppliant de le lui rendre. Les monachicchi cachent sous leurs caprices et leur gaieté enfantine une très grande sagesse : ils savent tous les secrets de la terre ; ils connaissent les cachettes des trésors. Pour ravoir son capuchon rouge, sans lequel il ne peut pas vivre, le monachicchio vous promettra de vous révéler la cachette d’un trésor. Mais vous ne devez pas lui donner satisfaction avant qu’il ne vous ait accompagné ; aussi longtemps que le capuchon est entre vos mains, le monachicchio vous servira, mais dès qu’il aura récupéré son précieux couvre-chef, il s’enfuira d’un bond, vous bernant et sautant de joie, et il ne tiendra pas sa promesse.
Dans cette oisiveté du sentiment, lourde de questions sans réponse, parmi ce solitaire ennui zodiacal arriva ce jour-là, à l’improviste, une lettre de la police de Matera. On m’autorisait à me rendre pour quelques jours à Grassano pour y terminer des tableaux à condition que je paie moi-même le voyage aller-retour pour moi et pour les gendarmes chargés de m’accompagner. C’était la réponse à une demande de ma part que j’avais complètement oubliée. Quand on m’avait d’un jour à l’autre transféré à Gagliano, j’avais envoyé un télégramme à Matera où je demandais la permission de différer mon départ d’une dizaine de jours afin de terminer des tableaux. C’était un prétexte. J’espérais, en obtenant ce renvoi, pouvoir rester définitivement à Grassano. Mon télégramme était demeuré sans réponse et j’avais dû partir. Mais les arguments d’ordre artistique avaient leur poids auprès des policiers ; voilà qu’après plus de trois mois de méditations m’arrivaient d’autant plus inattendues et agréables ces vacances inespérées.
Je n’ai jamais connu les fonctionnaires de la police de Matera qui s’occupaient de nous, mais ce ne devait pas être de mauvaises gens. Dans cette résidence ingrate on ne devait envoyer que de vieux policiers usés dans le métier, plein de scepticisme bourbonien et de routine. Certainement pas de jeunes enthousiastes. Ces vieilles cervelles de fonctionnaires n’étaient, Dieu merci, pas encore contaminées par la culture primaire, l’idéalisme des universités populaires, qui excitaient le zèle hystérique des jeunes et les faisaient s’imaginer que l’État – cet État indiscutablement éthique – était une personne faite à peu près comme eux, avec une morale personnelle semblable à la leur, qu’il fallait imposer à tous, livré aux mêmes petites ambitions, petits sadismes et petites combines qu’eux, mais en même temps incompréhensible aux profanes, énorme et sacré. A s’identifier avec l’idole, ils éprouvaient la même jouissance physique qu’à faire l’amour.
La passatella est le jeu le plus répandu ici : c’est le jeu des paysans. Les jours de fête, dans les longues soirées d’hiver, ils se retrouvent dans des caves pour jouer à ce jeu. Mais souvent il finit mal : sinon à coups de couteau, comme ce jour-là, du moins en disputes et en querelles. La passatella est, plutôt qu’un jeu, un tournoi d’éloquence, où se donnent libre cours, en des joutes verbales interminables, toutes les rancunes, les haines et les revendications refoulées. Une brève partie de cartes détermine le vainqueur qui est le roi de la passatella et son adjoint. Le roi est le maître de la bouteille, que tout le monde a payée, et il remplit les verres de celui-ci ou de celui-là, à sa guise, laissant le gosier sec à qui bon lui semble. L’adjoint offre les verres, et a le droit de veto ; c’est-à-dire qu’il peut empêcher celui qui s’apprête à boire de porter le verre à ses lèvres. Aussi bien le roi que son adjoint doivent justifier leur volonté et leur veto et ils le font en se lançant la balle dans de longs discours, où l’ironie et les passions réprimées alternent. Parfois le jeu est innocent et se borne à la plaisanterie de faire boire toute la bouteille à une seule personne qui supporte mal le vin ou de laisser sur sa soif celui dont on sait qu’il aime le plus boire. Mais le plus souvent les raisons alléguées par le roi et son adjoint révèlent les haines et les intérêts exprimés avec la lenteur, la ruse, la méfiance et la profonde conviction propres aux paysans. Passatelle et bouteilles se succèdent pendant des heures jusqu’à ce que les visages s’allument sous l’effet du vin, de la chaleur et des passions, que l’ironie aiguise et que l’ivresse alourdit. Même si la querelle n’éclate pas encore, elle couve sous l’amertume des paroles échangées et des outrages subis. Prisco le connaissait bien cet unique divertissement des paysans et il veillait.