Il ne faut donc pas sous-esti­mer le fait que la force de l’ef­fet de la pilule verte n’est pas la même d’un indi­vi­du à l’autre : tout dépend de la fati­ga­bi­li­té de son cer­veau qui peut dépendre de l’âge du sujet, de son édu­ca­tion et des addic­tions aux pilules vertes des pri­mates anté­rieurs qui ont per­mis de faire la comparaison.

Quand le pri­mate ana­logue a fait preuve d’une obéis­sance forte et d’un confor­misme de niveau inquié­tant, il y a une pro­ba­bi­li­té impor­tante que sa capa­ci­té d’a­dap­ta­tion témoigne d’une sou­plesse qui lui donne une résis­tance aux effets secon­daires de la fatigue bien supé­rieure à la moyenne.

Par consé­quent, ceux qui com­mencent à ne plus voir le bon côté des choses et qui témoignent d’une vision des choses très vague et d’un flou qui résistent à grandes épreuves peuvent avoir tel­le­ment plus de chances d’y arri­ver qu’il est extrê­me­ment dif­fi­cile de savoir si les pilules vertes qu’ils ont pu ingur­gi­ter n’é­taient pas périmées.

Faute de ren­de­ment suf­fi­sant, on n’a pas encore pu finan­cer d’é­tude sur les effets spé­ci­fiques d’une petite pilule verte péri­mée. C’est aus­si pour ça qu’on n’a pas encore pu éva­luer le délai de la péremp­tion et qu’on ne peut même pas savoir si le fait de se poser la ques­tion ne risque pas d’aug­men­ter la sou­plesse de fatigue et, par elle, gros­sir les chances d’y arri­ver et tant et si bien qu’on pour­rait y être arri­vé dans un tel état que, tout défon­cé, on arrive à plein de choses sans savoir si tout a fait du bon côté.

Une fois le pri­mate ana­logue expo­sé à hautes fré­quences de nou­veaux types de vert, la pers­pec­tive de dépro­gram­mer la par­tie trop dure de son cer­veau com­mence à faire entendre que le bon côté des choses ne peut pas être bien com­plet tant que la petite dure­té de ver­deur évo­lu­tive dis­sipe encore les chances que l’ar­ri­vée puisse ana­logue un pri­mate qui, vague, est pas tou­jours flou par la sou­plesse infa­ti­gable du cer­veau qui ne compte plus ses prises.

Maintenant, on sait depuis tou­jours que toute la ques­tion est bien de voir le bon côté des choses.

Maintenant, il existe des petites pilules vertes qui per­mettent de voir le bon côté des choses.

Même s’il y a des gens qui peuvent voir le bon côté des choses sans prendre de pilule.

Depuis que les petites pilules vertes existent, il y a deux autres types de gens :

ceux qui pensent qu’il vaut mieux ne pas prendre de pilules vertes, quitte à ne pas voir le bon côté des choses à tous les coups, mais quand ils le voient, sont en plus très fiers de le voir naturellement

et ceux qui savent que la pilule verte ne suf­fit pas tou­jours à avoir de meilleures chances d’y arriver.

En géné­ral, quand on arrive à avoir de meilleures chances d’y arri­ver, c’est sur­tout qu’on a de bonnes rai­sons d’y croire.

Mais là encore, ceux qui ont de bonnes rai­sons d’y croire sans avoir pris de petites pilules vertes ont peut-être un petit orgueil qui pour­rait leur don­ner quelques risques sup­plé­men­taires d’a­voir alors moins de chances d’y arri­ver que ceux qui ont de bonnes rai­sons d’y croire grâce au fait qu’ils voient le bon côté des choses suite à la prise d’une petite pilule verte.

Ceux dont la situa­tion est sta­bi­li­sée sont cen­sés être plus sereins que ceux dont la situa­tion n’est pas stabilisée.

Mais comme la séré­ni­té fait jus­te­ment par­tie des fac­teurs de sta­bi­li­sa­tion, ceux dont la situa­tion est instable feraient bien de faire sem­blant de la voir plus stable qu’elle n’est, même s’ils risquent alors de ne pas s’at­ti­rer les atten­tions suf­fi­santes pour la sta­bi­li­ser autant que les autres qui, dans le contexte, ne sont pro­ba­ble­ment pas dans une situa­tion aus­si stable qu’ils veulent bien le montrer.

Il nous est tous un jour arri­vé de rece­voir un petit tas de reproches et de n’en accep­ter qu’un seul, même pas le plus ter­rible, sur­tout pas le plus aigui­sé, pour pou­voir lui appor­ter une franche et sub­tile objec­tion et, fina­le­ment, ne pas rete­nir la moindre leçon de ces griefs.

Vous pou­vez, bien sûr, éclair­cir vos mobiles. Vous pou­vez même vous mon­trer capable de for­mu­ler vos rêves les plus secrets. Vous pou­vez repé­rer, une à une, les rai­sons qui vous font agir, celles qui vous retiennent d’en faire plus, tirer les consé­quences de vos urgences et de vos empê­che­ments. Vous pou­vez aus­si vous entraî­ner à voir en vous comme à tra­vers une eau claire et calme. Mais tous ces efforts de trans­pa­rence ne vous évi­te­ront pas de ren­con­trer des gens qui auront à cœur de vous empê­cher de les réa­li­ser et qui remue­ront constam­ment la sur­face de vous-mêmes pour créer un peu de trouble dans lequel ils cher­che­ront peut-être à se recon­naître. En vous pri­vant de bien des nuances, l’anticipation de leurs nui­sances vous appor­te­ra fina­le­ment sur­tout de fausses préventions.

Que celles et ceux d’entre vous qui font de la bicy­clette se rap­pellent leurs débuts. Vous êtes sur la route. Vous vous cram­pon­nez à votre gui­don dans la crainte de tom­ber. Avec l’enthousiasme des com­men­ce­ments, vous oscil­lez entre le trop plein d’élan et l’appréhension des chan­ge­ments d’allures qui presque tou­jours vous dés­équi­librent. Alors que le vélo va déjà trop vite, vous avez le sen­ti­ment dif­fus qu’en arrê­tant de péda­ler ou en frei­nant, vous ris­que­riez de perdre le peu d’équilibre que vous donne la vitesse acquise. Et tout à coup, vous aper­ce­vez un simple petit caillou, en plein milieu du che­min mais suf­fi­sam­ment loin pour que vous puis­siez vous deman­der com­ment le contour­ner, un de ces cailloux presque invi­sibles au milieu du gra­vier, à la fois trop petit pour consti­tuer une véri­table bosse à gra­vir mais déjà trop gros et angu­leux pour pou­voir être igno­ré. À peine avez-vous éta­bli ce diag­nos­tic que le caillou est là, devant vous. Vous cher­chez à l’éviter, mais plus vous cher­chez à l’éviter, plus droit vous avez l’impression de vous diri­ger sur lui. Intérieurement, vous vous dites « peut-être, je n’aurais pas dû… » et, pen­dant que vous pas­sez par-des­sus le gui­don, vous pre­nez le temps de réflé­chir à la situation.

À force de mul­ti­plier les tons, les into­na­tions, les rythmes, les silences, les accen­tua­tions, les timbres, les modu­la­tions et les régimes de convic­tion, en accé­lé­rant le rythme jusqu’à au moins quinze ou seize répé­ti­tions simul­ta­nées, vous-même ne sera plus qu’une sorte de fan­toche de vous-même facile à répéter.

Remarquez plu­tôt comme ces lacets, ces cir­con­vo­lu­tions vous per­mettent de res­pi­rer le monde dans toute sa gamme d’aléas super­fé­ta­toires, légers, sym­pa­thiques et pol­luants. Sans doute aurez-vous quel­que­fois le sen­ti­ment de ne pas méri­ter tout ceci : ce n’est que le début.

« Nous ne sommes pas des chré­tiens, disent-ils ; le Christ s’est arrê­té à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur lan­gage, homme – et ce pro­verbe que j’ai enten­du répé­ter si sou­vent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression déso­lée d’un com­plexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chré­tiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas consi­dé­rés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, dia­bo­lique ou angé­lique, parce que nous devons subir le monde des chré­tiens, au-delà de l’horizon, et en sup­por­ter le poids et la com­pa­rai­son. Mais il en est de cette phrase comme de toute expres­sion sym­bo­lique : le sens lit­té­ral est beau­coup plus pro­fond : le Christ s’est vrai­ment arrê­té à Éboli, où la route et le train aban­donnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres déso­lées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arri­vé ici, ni le temps, ni l’âme indi­vi­duelle, ni l’espoir, ni la liai­son entre causes et effets, ni la rai­son, ni l’histoire. Le Christ n’est pas arri­vé ici, pas plus que n’y étaient arri­vés les Romains qui ne sui­vaient que les grandes routes et ne péné­traient pas entre monts et forêts, ni les Grecs, qui flo­ris­saient sur la mer de Métaponte et de Sibari ; aucun des hommes har­dis de l’Occident n’a por­té ici le sens du temps qui se déroule, ni la théo­cra­tie éta­tique, ni cette éter­nelle acti­vi­té qui se nour­rit d’elle-même. Nul n’a tou­ché cette terre autre­ment qu’en conqué­rant, en enne­mi ou en visi­teur indif­fé­rent. Les sai­sons coulent sur les labeurs pay­sans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul mes­sage, ni humain ni divin, n’a tou­ché cette pau­vre­té tenace. Nous par­lons un lan­gage dif­fé­rent ; notre langue est presque incom­pré­hen­sible ici. Les grands voya­geurs n’ont pas dépas­sé les fron­tières de leur propre monde ; ils ont par­cou­ru les sen­tiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la mora­li­té et de la rédemp­tion. Le Christ est des­cen­du dans l’enfer sou­ter­rain du mora­lisme judaïque pour en bri­ser les portes tem­po­relles et les scel­ler dans l’éternel.
Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemp­tion, où le mal n’est pas un fait moral, mais une dou­leur ter­restre, qui existe pour tou­jours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais des­cen­du. Le Christ s’est arrê­té à Éboli.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 9-10