Le sensualisme spiritualiste des partisans actuels de la corporéité n’est pas différent des émois dévots des âmes pieuses : les uns comme les autres ignorent l’expérience de la chose, des vêtements, du corps en tant que vêtement. Un animal ne sent pas d’une manière très différente d’un ange. Les chaleurs d’une bête en rut, la ferveur ardente d’un dévot et le goût raffiné d’un esthète se rejoignent dans le fait de se trouver du côté de l’expérience vécue et non de celle de la chose sentante. La véritable opposition ne réside pas entre âme et corps, mais entre vie et vêtement.
Mais que signifie sentir son corps ou celui d’autrui comme un vêtement ? Si je considère le corps comme un emballage ou une enveloppe de l’âme, mon intérêt va se porter en général sur celle-ci, et non sur le premier qui n’est plus alors que la protection ou la tombe de l’autre. Je n’arrive plus à prendre le corps dans son extériorité vestimentaire, dans son essence de chose, mais seulement dans son rapport à quelque chose de plus vital et de plus important. Or je peux aussi inverser ce primat et dire que le corps en soi est plus vital et plus important que l’âme : je continue alors à penser l’âme, la vie, et pas le vêtement, la chose. Même si je considère l’âme et le corps comme deux manifestations d’une même substance, cette dernière n’a pas l’essence d’un vêtement, mais quelque chose qui peut avoir deux attributs, la spiritualité et la matérialité : j’élève ainsi la totalité du monde sensible à Dieu, mais je ne le conçois pas dans sa neutralité impersonnelle et inorganique.
Un principe vitaliste qui empêche de sentir le corps comme une chose est à la base de l’idéologie moderne de l’émancipation des sens et de la libération des corps. L’idée que notre corps est simplement la continuation et l’extension du vêtement que nous portons se déduit facilement de l’observation du look contemporain. On doit à Walter Benjamin d’avoir mis en relation le sex-appeal de l’inorganique et la mode. Mais la mode est désormais une notion obsolète et vieillotte et l’expérience d’une sexualité neutre et inorganique convient plus au look, entendu en tant que culture du corps-habit totalement émancipé tant du conformisme de la haute couture que du subjectivisme de l’anti-mode. Dans le look, en effet, l’expérience du vêtement en tant que corps se prolonge, s’étend et se radicalise dans celle du corps en tant que vêtement ; maquillage, tatouage, gymnastique, coiffure, diététique, aérobic, body building, chirurgie esthétique et génie génétique sont les étapes d’un chemin qui mène à l’homme quasi chose.
Malgré cela, toute cette technologie est encore subordonnée à l’exaltation d’un idéal éthico-esthétique de la figure humaine, qu’elle soit féminine ou masculine, au rêve faustien de l’éternelle jeunesse, à un modèle du corps vu comme expression sensible de l’âme, lieu de rencontre, d’harmonisation et d’interpénétration entre esprit et matière, à une idée de la beauté comme quelque chose de lisse, de vital et de frais. Mais l’excès sexuel et philosophique peut-il vraiment se reconnaître dans cette mièvrerie spiritualisante et soporifique qui n’atteint même pas à l’expérience de la jouissance mais s’arrête au seuil de la coquetterie ? Le sensualisme spiritualiste contemporain n’a en réalité que faire de la sexualité ni de la philosophie, l’une comme l’autre étant des expériences-limites qui impliquent un choix, exposent au risque et marquent irrévocablement un destin. Le sensualisme spiritualiste baigne totalement dans un horizon de fatuité, de frivolité et d’affectation. Il prend la médiocrité pour de la désinvolture, l’incapacité à se déterminer pour de l’ouverture, la superficialité pour de l’amabilité : le corps en tant que chose auquel il aspire n’est jamais une véritable chose, mais juste un sous-produit parasite de l’organique. Le look est sous le joug d’un esthétisme idéalisant et conciliatoire où tout sombre dans une banalité récréative et futile.
Une toute autre intention est pourtant implicite dans le look. Elle se fait jour lorsque son inspiration fondamentale de réification peut se manifester en toute autonomie, qu’elle n’est pas forcée d’imiter les modèles naturels de beauté, de faire que les vieux ressemblent à des jeunes, d’araser les rides des visages flétris et de redessiner des formes alourdies par la cellulite. Tout ce qui appartient au punk, des coiffures aux couleurs abracadabrantes au goût néobaroque pour le funèbre en passant par les vêtements déchirés où étoffe et peau alternent, s’inscrit sans conteste dans le sex-appeal de l’inorganique et représente le triomphe contemporain de ce luxe cadavérique et spectral dans lequel Benjamin débusquait l’essence même de la mode.
31 01 26
Perniola, Le sex-appeal de l’inorganique
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trad.
Catherine Siné
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p. 76-78