Il serait néanmoins erroné de considérer la sexualité neutre comme une relation réciproque de possession et d’esclavage où les partenaires s’offrent alternativement l’un à l’autre dans un acte de soumission absolue et inconditionnelle. Pour pénétrer le territoire anonyme et impersonnel des choses sentantes, il faut savoir dire « fais de moi ce que tu veux » et être transporté par une irrésistible excitation à l’idée d’assister à la transformation de la personne qui frémit et palpite dans vos bras en une entité inerte et opaque, qui est pourtant suffisamment réceptive et sensible pour percevoir la plus infime caresse, le plus imperceptible baiser, le plus léger effleurement. Il faut savoir user d’une extrême cruauté et suspendre les perceptions minimes, retarder les transits, les modulations, les variations du sentir, pour ensuite dispenser trop de stimulations à la fois, dans trop d’endroits simultanément. Il faut savoir voir que l’absence, le silence et l’abstention ne sont pas moins durs et âpres que l’exercice illimité de disposer, de commander et de prétendre à n’importe quelle prestation, d’assujettir, d’écraser et de parcourir les régions sans fin du corps, de régner sur elles comme sur les vêtements de son armoire, les coussins de son canapé ou la moquette de son appartement.
Mais la dimension impersonnelle dans laquelle la sexualité neutre nous plonge n’a que fort peu à voir avec une alternance des rôles de domination et de servitude. Elle n’introduit pas un rapport d’égalité dans le sadisme, car il lui manque le fondement du sadisme, à savoir d’être constituée d’un sujet fort, autonome, indépendant, maître de lui-même, qui s’affirme et triomphe dans une pratique de négation et de destruction démesurées. Il est absurde de penser qu’un sadique puisse reconnaître à d’autres que lui le droit de manifester et d’exprimer l’énergie infinie qui l’anime. S’il est prêt à tout moment à échanger son rôle de bourreau pour celui de victime, ce n’est pas parce qu’il se plie à la reconnaissance d’une réciprocité, à l’éventualité d’une alternance, mais parce que, jusque dans la défaite et la douleur, il est prêt à affirmer son unicité heureuse et triomphante : l’art de toujours jouir, de trouver l’exultation en tout état et condition, de déceler d’innombrables occasions de volupté jusque dans les tourments, dans les supplices et dans la mort. C’est une capacité que le sadique ne peut reconnaître qu’à lui-même et à personne d’autre, car il ne s’appuie pas sur un principe abstrait, mais sur le défi qu’il a lancé à Dieu et à sa création, du moment où, renonçant pour toujours à constituer avec d’autres une unité de la volonté, il a tout concentré sur lui-même et sur l’affermissement de sa souveraineté.
Le sex-appeal naît aussi d’un défi, d’un ordre qui s’adresse avant tout à soi-même, d’un regroupement des facultés en un seul point résolutif dont tout dépend. Mais, bien qu’il demande et sollicite de son partenaire un don sans réserve de soi, il ne se densifie et ne se solidifie pas dans la formation et l’affermissement d’un sujet, entendu comme substitut de Dieu : ce n’est pas moi qui commande de me prendre telle ou telle partie du corps, de me donner telle ou telle caresse, de te donner en totale sujétion, mais le monde des choses qui l’exige. Nous ne pouvons y entrer que si tu me fais sentir que ton corps est complètement disponible à tout ce qu’un sentir impersonnel prescrit.
Il semble parfois qu’opère dans le sadisme une énergie anonyme, une force de destruction et d’anéantissement dont le libertin serait simple porteur, mais il ne s’agit au fond que d’une espèce de vitalisme de travers qui trouve sa plénitude dans une volonté unique qui se pose en tant qu’absolue et inconditionnelle. On ne trouve en revanche plus aucune volonté particulière lorsque l’on entre dans l’horizon de la sexualité neutre, mais uniquement l’expérience d’un dire impersonnel, d’une voix qui parle autant pour moi que pour toi. L’idée de l’individu en tant qu’entité entourée d’un halo d’intangibilité inviolable aura sans aucun doute sa légitimité sur le plan politique, mais sur le plan sexuel, elle mène à une camaraderie frigide et exsangue qui s’épuise et se délite en une chaîne de permissions, de consensus et de concessions. Chaque étreinte paraît alors être le résultat d’une contraction plus ou moins explicite, de demandes timides et embarrassées, de faveurs gauches et hésitantes. Introduire la politique dans la sexualité, comme ce fut le cas au cours des dernières décennies, signifie une violation de la pudeur bien plus grande que celle accomplie par quelqu’un qui se trompe dans son calcul sur l’égalité : ignorant l’exacte mesure du fait de donner et de recevoir, il exagère dans la demande. Or l’infinie réversibilité du rapport, l’éternelle énantiodromie de la domination et de la servitude remédient à cet excès, alors qu’un manque de générosité, une pingrerie préliminaire, une mesquinerie nuisible barrent l’accès à l’expérience complice de la sexualité neutre.
31 01 26
Perniola, Le sex-appeal de l’inorganique
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trad.
Catherine Siné
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p. 39-42