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Perniola, Le sex-appeal de l’inorganique

La sexua­li­té neutre peut être consi­dé­rée comme une expé­rience vir­tuelle, un cyber­sexe, mais pas au sens com­mu­né­ment admis d’une expé­rience illu­soire de sexua­li­té qui, grâce à la tech­no­lo­gie (casques, gants, com­bi­nai­sons), est vécue comme réelle. Cette inter­pré­ta­tion de la vir­tua­li­té est trop dépen­dante d’une soi-disant nor­ma­li­té sexuelle. Nous ne com­men­çons à entrer dans la pro­blé­ma­tique de la sexua­li­té vir­tuelle que du moment où nous nous deman­dons com­ment il est pos­sible de sus­ci­ter n’importe quand et de main­te­nir un temps indé­ter­mi­né l’excitation sexuelle, en la sous­trayant au cycle natu­ra­liste du désir-orgasme-relâ­che­ment. La vir­tua­li­té n’est pas une simu­la­tion, une imi­ta­tion, une mime­sis de la réa­li­té, mais l’entrée dans une autre dimen­sion, pour ain­si dire onto­lo­gi­que­ment différente.
Lorsque l’on parle de réa­li­té vir­tuelle, on met d’habitude l’accent sur le carac­tère fan­to­ma­tique et imma­té­riel des dimen­sions de l’expérience. Ce prin­cipe de base est par­ta­gé tant par les apo­lo­gistes de la nou­velle tech­no­lo­gie vir­tuelle, les­quels y voient une dis­so­lu­tion, un allé­ge­ment ou une spi­ri­tua­li­sa­tion de la réa­li­té, que par ses cri­tiques, qui l’interprètent comme une énième feinte, une éva­sion qui nous sous­trait au poids, aux res­pon­sa­bi­li­tés et aux périls du pré­sent, nous pro­je­tant dans un monde éva­nes­cent et dés­in­car­né. Les uns comme les autres tiennent pour acquis que les réa­li­tés vir­tuelles ne sont pas de véri­tables réa­li­tés mais tout au plus des sys­tèmes de repré­sen­ta­tion de la réa­li­té qui briguent de prendre sa place. Cette aspi­ra­tion est vue par les apo­lo­gistes comme une espèce de libé­ra­tion des tra­cas et des embar­ras de la réa­li­té, et par les cri­tiques comme une espèce de fuite cou­pable de celle-ci. Mais la réa­li­té n’est pas quelque chose d’évident et d’immobile ! Or la vir­tua­li­té n’augmente pas, mais réduit la dimen­sion de pré­ca­ri­té du réel. Elle fait pas­ser l’homme du stade de la repré­sen­ta­tion à celui de la dis­po­ni­bi­li­té : les choses vir­tuelles sont constam­ment à notre dis­po­si­tion. Tout est offert et cette offre consti­tue pré­ci­sé­ment sa virtualité.

C’est pour­quoi une sexua­li­té vir­tuelle n’est pas pré­caire et éphé­mère comme la sexua­li­té natu­relle, mais tou­jours dis­po­nible dans sa ver­ti­gi­neuse arti­fi­cia­li­té. On peut y accé­der par le biais de la phi­lo­so­phie, laquelle crée les condi­tions d’une exci­ta­tion constante : le cyborg phi­lo­so­phi­co-sexuel est tou­jours en mesure d’être exci­té et d’exciter. Comment la phi­lo­so­phie peut-elle obte­nir un résul­tat aus­si extra­or­di­naire et deve­nir un aphro­di­siaque d’une effi­ca­ci­té certaine ?
Tant que l’homme reste un qua­si ani­mal ou un qua­si-dieu, on ne sort pas du fonc­tion­na­lisme orgas­tique ou de l’extase. Le cyborg phi­lo­so­phi­co-sexuel est en revanche une qua­si chose. Sa sexua­li­té dépend de sa capa­ci­té à sen­tir son corps en tant que chose, mais cette facul­té est acces­sible par le biais de la phi­lo­so­phie pré­ci­sé­ment parce que celle-ci est en mesure d’évaluer plei­ne­ment et dans sa pure­té la force de trans­gres­sion d’une telle idée.
Il y a au moins deux modes phi­lo­so­phiques de sen­tir son corps en tant que chose. Le pre­mier per­çoit chaque organe en le sépa­rant de l’unité du corps. Dans ce type d’expérience, une simple par­tie du corps de notre par­te­naire devient l’objet d’une atten­tion extrême, d’un enga­ge­ment sexuel qui le scinde de l’organisme vivant et fonc­tion­nant : nous per­ce­vons l’organe comme quelque chose d’indépendant, doté tou­te­fois d’une sen­si­bi­li­té auto­nome. Il nous appa­raît à pre­mière vue comme un petit ani­mal qui s’étire, se rétracte, se gonfle, se dilate et gros­sit : si l’on s’arrête à cette impres­sion ini­tiale, nous n’allons pas au-delà de l’idée du corps comme une plu­ra­li­té d’animaux ou de végé­taux, cha­cun étant déga­gé des autres. Nous plon­geons les mains, la bouche, la langue dans le vagin comme dans la gueule d’un chien, nous suçons le pénis comme un ser­pent ou l’anus comme une fleur de chair. Mais ceci ne nous éloigne pas beau­coup du natu­ra­lisme bio­lo­gique, lequel s’épanouit et s’éteint en un orgasme relaxant et apai­sant. Nous res­tons dans le cadre de la pré­ca­ri­té de la nature et de la suc­ces­sion des nais­sances et des morts. Notre sexua­li­té ne par­vient pas à s’émanciper de l’horizon édi­fiant et récréa­tif dans lequel elle a tou­jours été plon­gée : on n’entre pas encore dans le monde arti­fi­ciel et tou­jours dis­po­nible des choses sen­tantes. Cette entrée est plus facile en par­tant de par­ties du corps humain qui sont sexuel­le­ment moins carac­té­ri­sées ou qui pré­sentent une dimen­sion moins orga­nique et moins récep­tive sur le plan sen­so­riel, par exemple les genoux, l’haleine ou les che­veux. Lorsque vous cares­sez les genoux de votre par­te­naire, vous pou­vez aus­si ima­gi­ner qu’il ne s’agit pas d’os, mais d’une rotule métal­lique ou bien d’un joint en matière plastique.

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« IX. Cybersexe philosophique » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 51-54