Aller au contenu↑

Recherche

Publié chez Minuit

53 entrées
Mode : Lu

Dans le cadre d’une série d’émissions sur Maurice Ravel diffusée jadis sur les antennes de France-Musique, le responsable de ladite série mit d’emblée en garde ses auditeurs contre la tentation de percer de force la personnalité un peu énigmatique de l’auteur du Boléro – musicien qui, au dire de Roland-Manuel, « n’avait d’autre secret que le secret de son génie » – tentative selon lui toujours décevante. Il raconta à ce sujet la mésaventure arrivée à l’un de ses proches, qui a sa place ici car elle résume de manière parfaite l’échec qui attend celui qui entend découvrir l’intimité psychologique d’une personne et ce que j’appelle son « identité personnelle ». L’ami en question, fils d’un imprimeur – mais imprimeur de quartier, c’est-à-dire d’affiches et d’affichettes, de billets, de formules pouvant être utilisées par de nombreuses personnes ou collectivités dans telle ou telle circonstance : cette précision peut seule mettre sur la voie de la solution de l’énigme proposée aux auditeurs de France-Musique par le présentateur de l’émission et est indispensable à la compréhension de sa solution, comme on va le voir –, reprit à la mort de son père la succession de l’imprimerie et, en faisant l’inventaire des lieux au lendemain des funérailles, tomba sur une épaisse enveloppe cachetée portant, inscrite de l’écriture de son père, la mention À ne pas ouvrir. Déférant au vœu posthume de son père, et quoique rongé par la curiosité, notre imprimeur respecta le secret paternel pendant environ six années, longues à passer, au terme desquelles il se décida à violer le secret et à ouvrir l’enveloppe. Ce qu’il trouva dans l’enveloppe, je vous le laisse deviner, ajouta le musicologue ; mais je vous livrerai la clef de l’énigme à la fin de cette série d’émissions, soit vendredi prochain vers midi. C’est ainsi que nous dûmes attendre cinq jours, l’émission ayant débuté un lundi matin, qui furent également longs à passer, pour apprendre que l’enveloppe mystérieuse contenait une centaine d’étiquettes identiques sur lesquelles était imprimée la mention qui figurait sur l’enveloppe : À ne pas ouvrir.

Ce que l’imprimeur junior avait pris pour une injonction testamentaire n’était ainsi que le simple repère par lequel son père avait signalé l’enveloppe où se trouvait le stock d’une formule banale destinée à sa clientèle. Le présentateur de l’émission avait pris soin de nous prévenir, dès le lundi, que la violation du secret s’était révélée décevante, – second indice en somme, après la précision sur la nature de l’imprimerie gérée par ses amis ; mais il aurait fallu un Sherlock Holmes pour savoir les utiliser. Pour décevante, elle le fut au-delà de toute attente ; et on s’imagine aisément la mine du fils qui dut regretter amèrement ces six années taraudées par une incertitude lancinante ; un peu comme l’héroïne de La parure, dans Maupassant, regrette à la fin de la nouvelle sa vie perdue, entièrement passée à rembourser un bijou réputé de grande valeur et qui se révèle finalement n’avoir jamais été qu’un faux. Non seulement l’enquêteur ne trouve rien, mais il trouve quelque chose qui est si l’on peut dire encore moins que rien : la simple répétition d’une formule qu’il connaissait déjà et avait ressassée pendant six ans, formule dont les imprimés enfin décachetés figurent une cruelle et ironique réplique. Cauchemar de structure abyssale, d’éternellement différer à ouvrir quelque chose alors qu’il n’y a rien à ouvrir, sinon l’invitation à ne pas ouvrir répétée à l’infini, comme par le fait d’une machine détraquée dont on ne peut plus interrompre la production.

Ainsi notre imprimeur ne tombe pas sur un secret décevant, mais sur rien (tel quelqu’un qui ouvre une porte fausse et s’écrase contre un mur). « À ne pas ouvrir » ne cache rien et n’ouvre sur rien. On connaît le mot célèbre d’Héraclite : « Le dieu qui est à Delphes ne cèle ni ne décèle, mais il fait signe ». L’oracle rendu par la lettre décachetée est beaucoup plus obscur : il ne cèle ni ne décèle, mais en plus ne suggère rien. Il en va de même du sentiment de l’identité personnelle, qui est elle aussi comme une enveloppe dont le contenu est vide, ou si l’on préfère rempli d’un même message muet, répété à l’infini et sans variation significative.

Du reste, lorsqu’on dit de quelqu’un qu’on le « connaît bien », on veut généralement dire par là qu’on a repéré le caractère répétitif de son comportement et qu’on est par conséquent à même de prévoir, presque à coup sûr, son comportement dans telle ou telle circonstance donnée. Ce qui signifie qu’on a bien compris son « rôle » (que l’espagnol rend parfaitement par le mot papel, le papier, le texte) et sa logique répétitive. Or il va de soi que ce rôle concerne son comportement social et que par conséquent la personne que l’on dit ainsi connaître n’est pas une identité personnelle mais une identité sociale, – le « suivi » de son comportement qui se répète à l’instar des formules répétitives contenues dans l’enveloppe de l’imprimeur.

On pourrait naturellement objecter que l’imprimeur fils aurait pu trouver, au lieu de ce qu’il a réellement trouvé, quelque chose de tout autre : par exemple « C’est moi qui ai étranglé la fillette », comme dans La petite Roque de Maupassant, ou encore « C’est moi qui ai tué la vieille », comme dans Crime et châtiment de Dostoïevski. Mais il s’agirait, là encore, d’un renseignement concernant des faits, socialement observables ou vérifiables, même si la tâche est parfois malaisée ou même impossible ; pas de l’expression d’un état d’âme. Ce qui « parlerait » ainsi, ce serait toujours l’identité sociale. Ce qui en revanche ne dit jamais rien, c’est l’identité personnelle. L’enveloppe absolument vide, comme c’est le cas dans l’anecdote rapportée plus haut, est le cas général dont tous les autres ne sont que des variantes ou des figures apparemment différentes.

Mode : Lu

Mais tout cela est à côté de la question, comme tant de choses. Tout est prétexte, Sapo et les oiseaux, Moll, les paysans, ceux qui dans les villes se cherchent et se fuient, mes doutes qui ne m’intéressent pas, ma situation, mes possessions, prétexte pour ne pas en venir au fait, à l’abandon, en levant le pouce, en disant pouce et en s’en allant, sans autre forme de procès, quitte à se faire mal voir de ses petits camarades. Oui, on a beau dire, il est difficile de tout quitter. Les yeux usés d’offenses s’attardent vils sur tout ce qu’ils ont si longuement prié, dans la dernière, la vraie prière enfin, celle qui ne sollicite rien. Et c’est alors qu’un petit air d’exaucement ranime les vœux morts et qu’un murmure naît dans l’univers muet, vous reprochant affectueusement de vous être désespéré trop tard. Comme viatique on ne fait pas mieux. Cherchons un autre joint. L’air pur

Mode : Lu

Lasse de ma lassitude, blanche lune dernière, seul regret, même pas. Être mort, avant elle, sur elle, avec elle, et tourner, mort sur morte, autour des pauvres hommes, et n’avoir plus jamais à mourir, d’entre les mourants. Même pas, même pas ça. Ma lune fut ici-bas, ici bien bas, le peu que j’aie su désirer. Et un jour, bientôt, une nuit de terre, bientôt, sous la terre, un mourant dira, comme moi, au clair de terre, Même pas, même pas ça, et mourra, sans avoir pu trouver un regret.

Mode : Lu

Et à vrai dire il était de par son tempérament plus près des reptiles que des oiseaux et pouvait subir sans succomber des mutilations massives, se sentant mieux assis que debout et couché qu’assis, de sorte qu’il se couchait et s’asseyait au moindre prétexte et ne se levait pour repartir que lorsque le struggle for life ou élan vital lui mettait le feu au cul. Et une bonne partie de son existence a dû se passer dans une immobilité de pierre, pour ne pas dire les trois quarts, et même les quatre cinquièmes, immobilité de surface dans les premiers temps mais qui gagna peu à peu je ne dirai pas les œuvres vives mais tout au moins la sensibilité et l’entendement. Et il faut croire qu’il reçut en partage de ses nombreux aïeux, par le truchement de son papa et de sa maman, par un heureux hasard et entre autres avantages bien entendu, un système végétatif à toute épreuve, pour avoir atteint l’âge qu’il vient d’atteindre, et qui n’est qu’une plaisanterie à côté de l’âge qu’il atteindra, c’est moi qui me le dis, sans pépin sérieux, je veux dire de nature à le rayer séance tenante du nombre des mourants.

Mode : Lu

L’idée de châtiment se présenta à son esprit, coutumier à vrai dire de cette chimère et impressionné probablement par la posture du corps et par les doigts crispés comme dans la souffrance. Et sans savoir exactement quelle était sa faute il sentait bien que vivre n’en était pas une peine suffisante ou que cette peine était en elle-même une faute, appelant d’autres peines, et ainsi de suite, comme s’il pouvait y avoir autre chose que de la vie, pour les vivants. Et il se serait sans doute demandé s’il fallait vraiment être coupable pour être puni, sans le souvenir qu’il avait, de plus en plus accablant, d’avoir consenti à vivre dans sa mère, puis à la quitter. Mais là non plus il ne pouvait voir sa vraie faute, mais plutôt encore une peine, qu’il n’avait pas su mener à bien et qui loin de l’avoir lavé de sa faute n’avait fait que l’y enfoncer plus avant. Et à vrai dire peu à peu les idées de faute et de peine s’étaient confondues dans son esprit comme font souvent celles de cause et d’effet chez ceux qui pensent encore. Et c’était souvent en tremblant qu’il souffrait et en se disant, Ça va me coûter cher.

Mode : Lu

C’est curieux, je ne sens plus mes pieds, la sensation les ayant miséricordieusement quittés, et cependant je les sens hors de portée du télescope le plus puissant. Serait-ce là ce qu’on appelle avoir un pied dans la tombe  ? Et tout à l’avenant, car s’il ne s’agissait que d’un phénomène local je ne l’aurais pas remarqué, n’ayant été toute ma vie qu’une suite ou plutôt une succession de phénomènes locaux, sans que cela ait jamais rien donné. Mais mes doigts aussi écrivent sous d’autres latitudes, et l’air qui respire à travers mon cahier et en tourne les pages à mon insu, quand je m’assoupis, de sorte que le sujet s’éloigne du verbe et que le complément vient se poser quelque part dans le vide, cet air n’est pas celui de cette avant-dernière demeure, et c’est bien ainsi. Et sur mes mains c’est peut-être la moire d’une ombre de feuilles et de fleurs et des taches claires d’un soleil oublié. Maintenant mon sexe, je veux dire le tube lui-même, et spécialement le bout, par où giclaient quand j’étais puceau des paquets de foutre qui venaient me frapper en plein visage, l’un après l’autre, mais si rapprochés qu’on aurait dit un seul jet continu, le temps que ça durait, et par où doit passer encore un peu de pisse de temps en temps, sinon je serais mort d’urémie, je ne compte plus le voir à l’œil nu, non que j’y tienne, je l’ai assez vu, nous nous sommes assez regardés, l’œil dans l’œil, mais c’est pour vous dire. Mais ce n’est pas encore tout et il n’y a pas que mes extrémités qui s’en vont, chacune suivant son axe, loin de là. Car mon cul, par exemple, qu’on ne peut accuser d’être la fin de quoi que ce soit, à moins qu’on ne veuille y voir le bout des lèvres, s’il se mettait à chier à l’heure qu’il est, ce qui m’étonnerait, je crois vraiment qu’on verrait les copeaux sortir en Australie. Et si je devais me mettre encore une fois debout, ce dont Dieu me préserve, je remplirais une bonne partie de l’univers, il me semble, oh pas plus qu’allongé, mais ça se remarquerait davantage. Car je l’ai toujours remarqué, le meilleur moyen de ne pas se faire remarquer c’est de s’aplatir et de ne plus bouger. Et voilà, moi qui ai toujours cru que j’irais en me ratatinant, jusqu’à finir par pouvoir être enterré dans un écrin à bijou presque, voilà que je me dilate.

Mode : Lu

Naître, voilà mon idée à présent, c’est-à-dire vivre le temps de savoir ce que c’est que le gaz carbonique libre, puis remercier. Ça a toujours été mon rêve au fond. Toutes les choses qui ont toujours été mon rêve au fond. Tant de cordes et jamais une flèche. Pas besoin de mémoire. Oui, voilà, je suis un vieux fœtus à présent, chenu et impotent, ma mère n’en peut plus, je l’ai pourrie, elle est morte, elle va accoucher par voie de gangrène, papa aussi peut-être est de la fête, je déboucherai vagissant en plein ossuaire, d’ailleurs je ne vagirai point, pas la peine. Que d’histoires je me suis racontées, accroché au moisi, et enflant, enflant. En me disant, Ça y est, je la tiens ma légende.

Mode : Lu

Il est juste que lui aussi ait sa petite chronique, ses souvenirs, sa raison, et qu’il puisse retrouver le bon dans le mauvais, le mauvais dans le pire, et ainsi doucement vieillir tout le long des jours qui se ressemblent, et mourir un jour comme les autres, seulement plus court.

Mode : Lu

Que de belles choses, de choses importantes, je vais rater par crainte, par crainte de tomber dans l’ancienne erreur, par crainte de ne pas finir à temps, par crainte de jouir, une dernière fois, d’un dernier flot de tristesse, d’impuissance et de haine. Les formes sont variées où l’immuable se soulage d’être sans forme.