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Publié chez P.O.L

62 entrées
Mode : Lu

Affectiones quoque animi mei eadem memoria continet non eo modo, quo eas habet ipse animus, cum patitur eas, sed alio multum diverso, sicut sese habet vis memoriae. nam et laetatum me fuisse reminiscor non laetus, et tristitiam meam praeteritam recordor non tristis, et me aliquando timuisse recolo sine timore, et pristinae cupiditatis sine cupiditate sum memor. aliquando et e contrario tristitiam meam transactam laetus reminiscor, et tristis laetitiam. quod mirandum non est de corpore : aliud enim animus, aliud corpus itaque si praeteritum dolorem corporis gaudens memini, non ita mirum est. hic vero, cum animus sit etiam ipsa memoria – nam et cum mandamus aliquid, ut memoriter habeatur, dicimus : vide, ut illud in animo habeas, et cum obliviscimur, dicimus : non fuit in animo et elapsum est animo, ipsam memoriam vocantes animum – cum ergo ita sit, quid est hoc, quod cum tristitiam meam praeteritam laetus memini, animus habet laetitiam et memoria tristitiam, laetusque est animus ex eo, quod inest ei laetitia, memoria vero ex eo, quod inest ei tristitia, tristis non est ? num forte non pertinet ad animum ? quis hoc dixerit ? nimirum ergo memoria quasi venter est animi, laetitia vero atque tristitia quasi cibus dulcis et amarus : cum memoriae commendantur, quasi traiecta in ventrem recondi illic possunt, sapere non possunt. ridiculum est haec illis similia putare, nec tamen sunt omni modo dissimilia.

La même mémoire contient aussi les affects de mon âme. Non pas comme l’âme elle-même quand elle les a éprouvés, mais de façon très différente selon la puissance propre à la mémoire. Je me souviens de ma joie sans éprouver de joie. Je me rappelle ma tristesse d’autrefois sans être triste. Et je me souviens d’avoir eu peur, parfois, sans avoir peur. Mémoire sans désir d’anciens désirs. Et parfois, au contraire, je me souviens avec joie de ma tristesse passée ou avec tristesse de ma joie passée. Rien de surprenant s’il s’agit du corps. Autre est l’esprit, autre est le corps. Et me souvenir avec plaisir d’une douleur physique passée n’a rien de surprenant. Mais dans ce cas, l’esprit est mémoire. En effet, quand nous confions quelque chose à la mémoire, nous disons : attention, garde ça à l’esprit. Ou s’agissant d’un oubli, nous disons : je ne l’ai pas à l’esprit. Ou encore : ça m’est sorti de l’esprit. Nous appelons donc esprit la mémoire. Mais alors pourquoi, quand je me souviens avec joie de ma tristesse passée, j’ai la joie à l’esprit et la tristesse en mémoire ? et pourquoi l’esprit possède avec joie la joie alors que la mémoire n’est pas triste de contenir la tristesse ? La mémoire n’aurait rien à voir avec l’esprit. Mais qui pourrait l’affirmer ? La mémoire est peut-être comme le ventre de l’esprit, dans lequel la joie et la tristesse sont un aliment doux et amer. Un aliment qui, une fois passé dans le ventre, s’y retrouve, et peut ne plus avoir de goût. Comparaison ridicule mais pas tant que ça !

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 10chap. 21trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 274
Mode : Lu

gradibus ascendens ad eum, qui fecit me, et venio in campos et lata praetoria memoriae, ubi sunt thesauri innumerabilium imaginum de cuiuscemodi rebus sensis invectarum. ibi reconditum est, quidquid etiam cogitamus, vel augendo vel minuendo vel utcumque variando ea quae sensum attigerit, et si quid aliud commendatum et repositum est, quod nondum absorbuit et sepelivit oblivio. ibi quando sum, posco, ut proferatur quidquid volo, et quaedam statim prodeunt, quaedam requiruntur diutius et tamquam de abstrusioribus quibusdam receptaculis eruuntur, quaedam catervatim se proruunt et, dum aliud petitur et quaeritur, prosiliunt in medium quasi dicentia : ne forte nos sumus ? et abigo ea manu cordis a facie recordationis meae, donec enubiletur quod volo atque in conspectum prodeat ex abditis. alia faciliter atque inperturbata serie sicut poscuntur suggeruntur, et cedunt praecedentia consequentibus, et cedendo conduntur, iterum cum voluero processura. quod totum fit, cum aliquid narro memoriter.

Je poursuis ma lente ascension vers celui qui m’a fait. J’atteins les immenses prairies, les vastes palais de la mémoire où se trouvent les trésors des images innombrables importées par la perception de toutes sortes d’objets.
Est entreposé là tout ce que notre intelligence développe, réduit ou modifie de quelque façon, à partir de la perception sensible. Et d’autres choses encore déposées là, conservées, que l’oubli n’a toujours pas absorbées et englouties.
J’y suis. Je réclame de voir ce que je veux. Pour certaines choses c’est immédiat, pour d’autres la recherche est plus longue. Comme s’il fallait les extraire d’entrepôts plus secrets. Certaines affluent en bande alors même qu’on en avait demandé et cherché une autre. Elles font irruption avec l’air de dire : c’est peut-être nous que tu cherches… La main de mon cœur les chasse du visage de ma mémoire jusqu’à ce qu’émerge de l’obscurité ce que je cherche. Sortie de sa cachette, la chose se présente à moi. D’autres, en répondant à l’appel, se mettent en rangs impeccables. Celles qui ouvrent la marche disparaissent pour céder la place aux suivantes, et en disparaissant sont cachées pour reparaître quand je le voudrai. C’est exactement ce qui se passe quand je raconte quelque chose de mémoire.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 10chap. 12trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 268-269
Mode : Lu

quam suave mihi subito factum est carere suavitatibus nugarum, et quas amittere metus fuerat, iam dimittere gaudium erat.

Soudain, manquer de la douceur des riens me devint douceur. Ce que j’avais eu peur d’abandonner, maintenant j’étais heureux d’y renoncer.

Ce qui m’était doux, soudain, il m’est devenu doux d’en manquer. Ce que j’avais eu peur de lâcher, maintenant, j’étais heureux de le balancer.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 9chap. 1trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 233+ trad. alt. maison
Mode : Lu

Ita sarcina saeculi, velut somno assolet, dulciter premebar ; et cogitationes, quibus meditabar in te, similes erant conatibus expergisci volentium, qui tamen superati soporis altitudine remerguntur. et sicut nemo est, qui dormire semper velit, omniumque sano iudicio vigilare praestat, differt tamen plerumque homo somnum excutere, cum gravis torpor in membris est, eumque iam displicentem carpit libentius, quamvis surgendi tempus advenerit : ita certum habebam, esse melius, tuae caritati me dedere, quam meae cupiditati cedere ; sed illud placebat et vincebat, hoc libebat et vinciebat. non enim erat quod tibi responderem dicenti mihi : Surge qui dormis, et exsurge a mortuis, et inluminabit te Christus ; et undique ostendenti vera te dicere, non erat omnino, quid responderem veritate convictus, nisi tantum verba lenta et somnolenta : modo, ecce modo sine paululum. sed modo et modo non habebat modum et sine paululum in longum ibat. frustra condelectabatur legi tuae secundum interiorem hominem, cum alia lex in membris meis repugnaret legi mentis meae, et captivum me duceret in lege peccati, quae in membris meis erat. lex enim peccati est violentia consuetudinis, qua trahitur et tenetur etiam invitus animus, eo merito, quo in eam volens inlabitur.

Le doux poids du monde m’accablait, comme cela nous arrive souvent dans le sommeil. Je pensais à Toi, je rêvais de Toi comme quelqu’un qui se débat dans son sommeil en voulant se réveiller, sans pouvoir émerger, et qui replonge dans les profondeurs de l’endormissement. Personne ne veut dormir toujours. Tout homme sensé préfère l’état de veille. Mais d’ordinaire, il tarde à s’arracher du sommeil quand la torpeur alourdit ses membres, et malgré le désagrément, il y prend plus de plaisir encore, même si le réveil a sonné. Comme moi, certain qu’il valait mieux me donner à Ton amour que de céder à ma concupiscence. Mais le premier me plaisait et me dominait, et l’autre m’attirait et m’enchaînait. Je n’avais rien à te répondre quand tu demandais : Tu dors ? Lève-toi. Relève-toi des morts. Christ t’illuminera. Tu affichais partout que Tu disais vrai et je n’avais rien du tout à répondre, convaincu de la vérité, sinon des paroles indifférentes et somnolentes : oui, tout de suite… voilà, voilà… un petit instant… mais ces « tout de suite, tout de suite » n’avaient jamais de suite, et le petit instant traînait en longueur. L’homme intérieur en moi se plaisait dans Ta loi, mais c’est une autre loi dans mes membres qui luttait contre la loi de mon intelligence et m’enchaînait à la loi du péché qui était dans mes membres. Oui, la loi du péché, c’est la violence de l’habitude. Elle entraîne et retient l’esprit contre son gré. Juste sanction car il se laisse faire volontairement.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 8chap. 12trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 215-216
Mode : Lu

Et manifestatum est mihi, quoniam bona sunt, quae corrumpuntur, quae neque si summa bona essent, corrumpi possent, neque nisi bona essent, corrumpi possent : quia, si summa bona essent, incorruptibilia essent, si autem nulla bona essent, quid in eis conrumperetur, non esset. nocet enim corruptio, et nisi bonum minueret, non noceret. aut igitur nihil nocet corruptio, quod fieri non potest, aut, quod certissimum est, omnia, quae corrumpuntur, privantur bono. si autem omni bono privabuntur, omnino non erunt. si enim erunt et corrumpi iam non poterunt, meliora erunt, quia incorruptibiliter permanebunt. et quid monstrosius quam ea dicere omni bono amisso facta meliora ? ergo si omni bono privabuntur, omnino nulla erunt : ergo quamdiu sunt, bona sunt. ergo quaecumque sunt, bona sunt, malumque illud, quod quaerebam unde esset, non est substantia, quia, si substantia esset, bonum esset.

Ce qui est bon pourrit – c’est devenu évident pour moi. Ce qui n’est le cas ni pour ce qui est suprêmement bon ni pour ce qui n’est radicalement pas bon : ce qui est suprêmement bon est imputrescible, et dans ce qui n’est radicalement pas bon rien n’est susceptible de pourrir. Pourrir est une nuisance. Si le bien n’en était pas altéré, ce n’en serait pas une. Ou alors pourrir ne nuit en rien mais c’est impossible ! ou bien, et c’est sûr, pourrir est toujours la privation d’un bien. Mais une chose privée de tout bien n’existe plus. Si elle existe et qu’elle ne peut plus pourrir, elle sera meilleure parce qu’elle restera sans pourrir. Et quoi de plus monstrueux que de dire qu’en perdant tout bien une chose est devenue meilleure ? Donc, si on la prive de tout bien, elle ne sera plus rien du tout. Conclusion : aussi longtemps qu’elle existe, elle est bonne. Et tout ce qui existe est bon. Et le mal dont je cherchais l’origine n’est pas une substance. Parce que s’il était une substance, il serait bon.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 7chap. 18trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 195
Mode : Lu

Ego itaque incrassatus corde, nec mihimet ipsi vel ipse conspicuus, quidquid non per aliquanta spatia tenderetur, vel diffunderetur vel conglobaretur vel tumeret, vel tale aliquid caperet aut capere posset, nihil prorsus esse arbitrabar.

J’avais la conscience trouble. J’étais sans vision de moi-même. Tout ce qui ne pouvait dans l’espace se déployer, se répandre ou se condenser, se gonfler, prendre ou être capable de prendre une forme, n’était pour moi que du rien.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 7chap. 2trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 182
Mode : Lu

et quoniam cum de deo meo cogitare vellem, cogitare nisi moles corporum non noveram – neque enim videbatur mihi esse quicquam, quod tale non esset – ea maxima et prope sola causa erat inevitabilis erroris mei. Hinc enim et mali substantiam quandam credebam esse talem, et habere suam molem, tetram et deformem sivi crassam, quam terram dicebant, sive tenuem atque subtilem, sicuti est aeris corpus : quam malignam mentem per illam terram repentem imaginantur. et quia deum bonum nullam malam naturam creasse qualiscumque me pietas credere cogebat, constituebam ex adverso sibi duas moles, utramque infinitam, sed malam angustius, bonam grandius. […] et magis plus mihi videbar, si te, deus meus, cui confitentur ex me miserationes tuae, vel ex ceteris partibus infinitum crederem, quamvis ex una, qua tibi moles mali opponebatur, cogerer finitum fateri, quam si ex omnibus partibus in corporis humani forma te opinar finiri. et melius mihi videbar credere nullum malum te creasse – quod mihi nescienti non solum aliqua substantia, sed etiam corporea videbatur, quia et mentem cogitare non noveram nisi eam subtile corpus esse, quod tamen per loci spatia diffunderetur – quam credere abs te esse qualem putabam naturam mali. ipsum quoque salvatorem nostrum, unigenitum tuum, tamquam de massa lucidissimae molis tuae porrectum ad nostram salutem ita putabam, ut aliud de illo non crederem nisi quod possem vanitate imaginari. talem itaque naturam eius nasci non posse de Maria virgine arbitrabar, nisi carni concerneretur. concerni autem et non coinquinari non videbam, quod mihi tale figurabam. metuebam itaque credere incarnatum, ne credere cogerer ex carne inquinatum.

Mais si je voulais me représenter mon Dieu, je ne savais me représenter qu’une masse physique. Je m’imaginais que rien ne pouvait exister sinon en cet état : cause majeure et presque unique de mon inévitable erreur. Car de là, j’ai cru que le mal était une sorte de substance du même ordre. Avec sa propre masse répugnante et informe, appelée terre quand elle est épaisse, ou ténue et subtile comme un corps aérien, un esprit malin qu’on imagine ramper sur la terre. Et parce qu’un semblant de piété me forçait à croire qu’un Dieu bon n’a créé aucune nature mauvaise, j’opposais deux masses face à face, toutes les deux infinies, la mauvaise plus étroite, et la bonne plus vaste. […] Mais la masse de mal opposée à toi me forçait à t’avouer fini. Je préférais donc croire que tu n’avais créé aucun mal – qui pour moi, dans mon ignorance, était non seulement substance mais substance corporelle puisque je ne savais concevoir un esprit autrement que sous la forme d’un corps subtil qui se dilatait dans l’espace d’un lieu – plutôt que de croire que la nature du mal, selon ma conception, venait de toi. Notre sauveur lui-même, ton unique fils engendré, je me le représentais comme extrait du bloc de ta masse lumineuse pour nous sauver. Ce que j’en croyais se limitait à ma vaine imagination. Impossible de concevoir qu’une nature comme la sienne puisse naître de Marie, vierge, sans être inextricablement liée à la chair. Et je ne voyais pas, selon l’image que je m’en faisais, comment y être lié sans être contaminé. J’avais peur en croyant à une naissance charnelle d’avoir à croire à une contamination par la chair.

AugustinLes Aveux [Confessiones (397–402)]t. 5chap. 20trad. Frédéric BoyerP.O.L2009p. 151-152
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Cette autre parole, qui se détourne avec insolence du contenu de la culture, n’en utilise pas moins les mots et la syntaxe du discours culturel. Comment pourrait-il en être autrement ? Et, du même coup, comment peut-elle échapper à son orbite ? Par ce procédé très simple et très redoutable, bien connu des poètes et des astronautes, qui consiste tout bonnement à la prendre de vitesse.

Emmanuel Hocquard« Le pont suspendu » Un privé à TangerP.O.L1987p. 121
Mode : Lu

Tu fais de poétique et de joli des valeurs. Des valeurs affectives, esthétiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement comme des impasses du langage et une regression de la pensée. Ce serait, en littérature, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »

Emmanuel Hocquard« Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bulletin du 11 avril 1998 » Ma haieP.O.L2001p. 440-441
Mode : Lu

Peut-on écrire sans protocole ? Peut-on d’ailleurs manger sans protocole ? Se balader dans une ville sans protocole et sans qu’on vous donne un sandwich quand vous êtes noir ? N’importe quoi, peut-être, mais pas n’importe comment.