Ce que la philosophie transcendantale louait dans la subjectivité créatrice, c’était le sujet prisonnier de lui-même et qui se le cachait. Dans tout ce qu’il pense d’objectif, il reste prisonnier, comme les animaux le sont de la carapace dont ils cherchent en vain à se débarrasser ; sauf que ceux-ci n’ont pas idée de proclamer que leur prison est liberté.
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La conviction généralement répandue selon laquelle les innervations, les points de vue, les connaissances ne sont que « subjectives », ne tient plus dès qu’on perçoit la subjectivité comme une forme de l’objet. L’apparence c’est l’ensorcellement du sujet dans ses propres déterminations, le fait qu’il est posé comme être authentique. Il importe d’amener le sujet lui-même à l’objectivité, et non pas d’exclure ses réactions de la connaissance.
C’est ainsi que la réduction ad hominem entraîne la chute de l’anthropocentrisme. Le fait que même l’homme tel qu’il est constitué st quelque chose de fait par l’homme, démystifie le caractère créateur de l’esprit. Mais comme la primauté de l’objet a besoin de la réflexion sur le sujet et de la réflexion subjective, la subjectivité, elle, à la différence du matérialisme primitif qui n’admet pas la dialectique, devient le moment qu’on a retenu.
Il est vrai qu’on ne peut les [sujet et objet] concevoir l’un sans l’autre ; l’apparence de la séparation s’exprime toutefois dans le fait qu’ils se médiatisent, l’objet par le sujet, plus encore et autrement, le sujet par l’objet. Cette séparation devient idéologie, pour ainsi dire sa forme normale, dès qu’on la fige sans médiation. C’est alors que l’esprit s’arroge le statut de l’autonomie absolue, statut qui n’est pas le sien : dans sa prétention à l’autonomie pointe sa prétention à la domination.
Au regard de l’unanimité totalitaire qui, à la criée, est prête à faire passer l’idée que le sens de l’individu est dans l’élimination immédiate de sa différence, il est même permis de penser que quelque chose des possibilités libératrices de la société a reflué pour un temps dans la sphère de l’individuel.
Il ne suffit pas de dire que, dans la société individualiste, l’universel se réalise à travers l’interaction des individus (die Einzelnen), il faut bien voir ainsi que c’est la société qui fait essentiellement la substance de l’individu (das Individuum).
Il y a quelque chose de sentimental et d’anachronique dans la réflexion subjective, quand bien même elle retourne sa propre critique contre elle-même : quelque chose qui est de l’ordre d’une lamentation sur la marche du monde, et cette lamentation n’a pas lieu d’être récusée au nom de la bonté du monde mais parce que le sujet risque ainsi de se figer dans l’état où il se trouve (Sosein) et d’en venir à confirmer lui-même cette loi du monde.
Entre le pouvoir et la connaissance, il n’y a pas seulement un rapport de sujétion, il y a aussi un rapport de vérité. Nombreuses sont les connaissances qui, hors de proportions avec le rapport des forces, restent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être formellement. Quand un médecin expatrié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas pathologique », il est possible qu’en fin de compte les résultats de l’examen clinique lui donnent raison ; mais il y a une telle disproportion entre cette phrase et le désastre objectif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque que ce diagnostic en devient dérisoire et que ce n’est pour celui qui le formule qu’une façon de plastronner.
Ce qui manque aux paysages américains, [… c’est] le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas laissé de traces. Ce n’est pas seulement qu’il n’y a guère de champs labourés et que les bois n’y sont souvent que des taillis non défrichés ; ce sont surtout les routes qui donnent cette impression. Elles coupent le paysage sans jamais aucune transition. Plus on les a tracées larges et plates – moins leur chaussée luisante semble à sa place dans cet environnement d’une végétation trop sauvage et plus elle semble lui faire violence. Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y voie nulle trace de pas ni de roues, entre elles et la végétation il manque la transition d’un chemin de terre meuble qui les longe et il n’y a pas non plus de sentiers partant latéralement vers le fond de la vallée : il leur manque ainsi cette douceur apaisante et ce poli qu’ont les choses où la main et les outils qui la prolongent directement ont fait leur œuvre. De ces paysages, on serait tenté de dire que personne ne leur a passé la main dans les cheveux. Ils sont inconsolés et désolants.
Il y a lieu de se défier de certaines poses affichant la virilité, qu’il s’agisse de celle des autres ou de la sienne propre. Ces attitudes expriment l’indépendance, l’assurance du commandement et une connivence tacite entre hommes. C’est ce qu’on appelait auparavant, avec une admiration craintive, des caprices de maître ; de nos jours, cela s’est démocratisé et les héros de la pellicule montrent comment il faut faire au dernier des employés de banque lui-même. L’archétype est l’homme séduisant qui, tard le soir et en smoking. rentre seul chez lui dans sa garçonnière, allume son éclairage indirect et se sert un whisky and soda. Le bruissement pétillant, soigneusement enregistré, de l’eau gazeuse dit ce que ne dit pas son rictus hautain : à savoir qu’il méprise tout ce qui ne sent pas le tabac, le cuir et l’aftershave – tout particulièrement les femmes, et que justement ça les attire comme des mouches. Son idéal en matière de relations humaines, c’est le club, lieu d’une désinvolture faussement irrespectueuse et pleine de ménagements. Les joies que connaissent les hommes de ce type, ou plutôt leurs modèles – et on trouverait difficilement quelqu’un qui leur ressemble dans la vie, car les hommes valent quand même mieux que leur culture – ont toutes en elles quelque chose d’un acte de violence latente. Il semble que cette violence vise les autres, dont peut bien se passer depuis longtemps un homme de cette trempe, bien carré au fond de son fauteuil. Mais il s’agit en vérité d’une violence qu’il s’est faite à lui-même. S’il est vrai que tout plaisir dépasse en les intégrant des déplaisirs anciens, ici c’est le déplaisir lui-même qui est comme tel directement élevé au rang d’un plaisir stéréotypé, en tant qu’orgueil du déplaisir surmonté.