Aller au contenu↑

Recherche

Publié chez Triptyque

21 entrées
Mode : Lu

Je vise une écriture qui dramatise les façons dont nous sommes « pour un autre ou grâce à un autre », et pas seulement dans certaines circonstances, mais dès le début et pour toujours.

I mean writing that dramatizes the ways in which we are for another or by virtue of another, not in a single instance, but from the start and always.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 91
Mode : Lu

C’est douloureux pour moi d’avoir écrit tout un livre qui remet en question les politiques identitaires pour me découvrir instituée comme symbole de l’identité lesbienne. Ou bien les gens n’ont pas vraiment lu le livre, ou la force gravitationnelle des politiques identitaires est si puissante que peu importe ce que tu écris, même quand c’est explicitement opposé aux politiques identitaires, la machine le rattrape.

Je pense que Butler est généreuse lorsqu’elle désigne la diffuse « force gravitationnelle de l’identité » comme étant le problème. De façon moins généreuse, je dirais que le simple fait qu’elle est une lesbienne est si aveuglant pour certains que peu importent les mots qui sortent de sa bouche – peu importent les mots qui sortent de la bouche de la lesbienne, peu importent les idées qui jaillissent de sa tête –, certains auditeurs n’entendent qu’une seule chose : lesbienne, lesbienne, lesbienne. Il n’y a qu’un pas de là à disqualifier la lesbienne – ou, au fond, à disqualifier n’importe qui, dès lors qu’il refuse de se glisser sans rechigner dans un futur « postracial » qui ressemble beaucoup trop au passé raciste, au présent raciste – comme identitariste, quand c’est en fait l’auditeur qui n’arrive pas à surmonter l’identité qu’il a imputée au locuteur. Traiter le locuteur d’identitariste devient alors une excuse suffisante pour ne pas l’écouter, auquel cas l’auditeur peut reprendre son rôle de locuteur. Ne reste qu’à décamper pour aller assister à une énième conférence d’honneur de Jacques Rancière, d’Alain Badiou, de Slavoj Žižek, où l’on pourra méditer sur Soi et l’Autre, se débattre avec la différence radicale, exalter l’esprit de décision du Deux et couvrir de honte les identitaristes sans sophistication, réunis que nous serons tous, une fois encore, au pied d’un autre grand homme blanc pontifiant du haut de son podium, comme nous le faisons depuis des siècles.

It’s painful for me that I wrote a whole book calling into question identity politics, only then to be constituted as a token of lesbian identity. Either people didn’t really read the book, or the commodification of identity politics is so strong that whatever you write, even when it’s explicitly opposed to that politics, gets taken up by that machinery. (Judith Butler)

I think Butler is generous to name the diffuse « commodification of identity » as the problem. Less generously, I’d say that the simple fact that she’s a lesbian is so blinding for some, that whatever words come out of her mouth—whatever words come out of the lesbian’s mouth, whatever ideas spout from her head—certain listeners hear only one thing : lesbian, lesbian, lesbian. It’s a quick step from there to discounting the lesbian—or, for that matter, anyone who refuses to slip quietly into a « postracial » future that resembles all too closely the racist past and present—as identitarian, when it’s actually the listener who cannot get beyond the identity that he has imputed to the speaker. Calling the speaker identitarian then serves as an efficient excuse not to listen to her, in which case the listener can resume his role as speaker. And then we can scamper off to yet another conference with a keynote by Jacques Rancière, Alain Badiou, Slavoj Žižek, at which we can meditate on Self and Other, grapple with radical difference, exalt the decisiveness of the Two, and shame the unsophisticated identitarians, all at the feet of yet another great white man pontificating from the podium, just as we’ve done for centuries.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 80-81
Mode : Lu

Et maintenant, après avoir vécu près de toi toutes ces années, après avoir regardé le moteur qu’est ton esprit produire un art de liberté pure – pendant que je travaille farouchement sur ces phrases, inquiète tout du long que l’écriture ne soit au fond que les balises qui marquent la domestication de la liberté (fidélité à la production de sens, à l’assertion, à l’argument, même ouvert) –, je ne suis plus sûre duquel d’entre nous se sent le plus chez soi dans le monde, duquel est le plus libre.

Comment expliquer  ? L’expression « trans » peut certainement servir en attendant, mais le récit mainstream correspondant, qui croît sans cesse en popularité (« né dans le mauvais corps », et donc, nécessité d’un pèlerinage orthopédique entre deux destinations bien fixes), est inutile pour plusieurs  ; même s’il est partiellement ou même profondément utile à d’autres. Comment expliquer que pour certains, « transitionner » peut vouloir dire abandonner complètement un genre, alors que pour d’autres – comme Harry, qui est satisfait de s’identifier comme une butch sur le T – ça ne colle pas  ? Je suis pas en chemin vers quoi que ce soit, répond parfois Harry aux curieux. Comment expliquer, dans une culture désespérément vouée à la résolution, que parfois la patente reste une patente  ? Je ne veux pas du genre féminin qui m’a été assigné à la naissance. Pas plus que je ne veux du genre masculin que la médecine transsexuelle me promet et que l’État finira par m’accorder si je me comporte comme il faut. Je n’en ai rien à faire, de tout ça. (Beatriz Preciado) Comment expliquer que pour certains, ou pour certains à certains moments, l’irrésolution est correcte – désirable, même (exemple, pour les « hackers du genre ») – alors que pour d’autres, ou pour d’autres à certains moments, ça demeure une source de conflit ou de peine  ? Comment peut-on passer par-dessus le fait que la meilleure façon de comprendre comment les gens se sentent à propos de leur genre ou de leur sexualité – ou de tout le reste, en fait – est d’écouter ce qu’ils ont à dire et d’essayer de les traiter en conséquence, sans confondre leur vision de la réalité et la sienne propre  ?

La prétention de tout ça. D’un côté, le besoin aristotélicien, presque évolutionniste, de tout placer dans des catégories – prédateur, déclin, comestible – et de l’autre, le besoin de rendre hommage au transitif, à la fuite, à la grande soupe de l’être dans laquelle on vit concrètement. Devenir, voilà comment Deleuze et Guattari ont appelé cette fuite  : devenir-animal, devenir-femme, devenir-molécule. Un devenir au sein duquel on ne devient jamais, un devenir dont la règle n’est ni l’évolution ni l’asymptote mais un certain tour, une certaine spirale, me rendre en moi / me rendre à / moi-même / enfin / me rendre hors de la / cage blanche, me rendre hors de la / cage de la femme / me rendre enfin. (Lucille Clifton)

And now, after living beside you all these years, and watching your wheel of a mind bring forth an art of pure wildness—as I labor grimly on these sentences, wondering all the while if prose is but the gravestone marking the forsaking of wildness (fidelity to sense-making, to assertion, to argument, however loose)—I’m no longer sure which of us is more at home in the world, which of us more free.

How to explain—« trans » may work well enough as shorthand, but the quickly developing mainstream narrative it evokes (« born in the wrong body, » necessitating an orthopedic pilgrimage between two fixed destinations) is useless for some—but partially, or even profoundly, useful for others  ? That for some, « transitioning » may mean leaving one gender entirely behind, while for others—like Harry, who is happy to identify as a butch on T—it doesn’t  ? I’m not on my way anywhere, Harry sometimes tells inquirers. How to explain, in a culture frantic for resolution, that sometimes the shit stays messy  ? I do not want the female gender that has been assigned to me at birth. Neither do I want the male gender that transsexual medicine can furnish and that the state will award me if I behave in the right way. I don’t want any of it. (Preciado) How to explain that for some, or for some at some times, this irresolution is OK—desirable, even (e.g., « gender hackers »)—whereas for others, or for others at some times, it stays a source of conflict or grief  ? How does one get across the fact that the best way to find out how people feel about their gender or their sexuality—or anything else, really—is to listen to what they tell you, and to try to treat them accordingly, without shellacking over their version of reality with yours  ?

The presumptuousness of it all. On the one hand, the Aristotelian, perhaps evolutionary need to put everything into categories—predator, twilight, edible—on the other, the need to pay homage to the transitive, the flight, the great soup of being in which we actually live. Becoming, Deleuze and Guattari called this flight  : becoming-animal, becoming-woman, becoming-molecular. A becoming in which one never becomes, a becoming whose rule is neither evolution nor asymptote but a certain turning, a certain turning inward, turning into my own / turning on in / to my own self / at last / turning out of the / white cage, turning out of the / lady cage / turning at last. (Lucille Clifton)

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 78-80
Mode : Lu

Un nœud de honte en moi : avoir été quelqu’un qui parlait librement, abondamment et passionnément à l’école secondaire, puis arriver à l’université et réaliser que j’étais en passe de devenir une de ces personnes qui font lever les yeux au ciel : et la voilà repartie. Ç’aura pris du temps et du trouble, mais finalement j’ai appris à arrêter de parler, à être une observatrice (à jouer à l’être, en fait). Ce jeu m’a menée à écrire énormément dans les marges de mes cahiers de notes ; du matériel que j’ai ensuite pillé pour faire des poèmes.

Me forcer à me taire, déverser le langage sur le papier à la place : c’est devenu une habitude. Mais maintenant je suis également revenue à une parole abondante, sous la forme de l’enseignement.

Parfois, quand j’enseigne, quand je glisse un commentaire sans que personne ne m’en empêche, sans me préoccuper du fait que j’ai déjà pris la parole il y a un instant, ou quand j’interromps quelqu’un pour rediriger la conversation loin d’une zone que je trouve personnellement stérile, je suis grisée par la certitude que je peux parler autant que je veux, aussi rapidement que je le veux, dans tous les sens, sans que personne ne puisse ouvertement lever les yeux au ciel ou suggérer que j’aille en thérapie. Je ne dis pas que c’est de la bonne pédagogie. Je dis que la satisfaction en est profonde.

Shame-spot : being someone who spoke freely, copiously, and passionately in high school, then arriving in college and realizing I was in danger of becoming one of those people who makes everyone else roll their eyes : there she goes again. It took some time and trouble, but eventually I learned to stop talking, to be (impersonate, really) an observer. This impersonation led me to write an enormous amount in the margins of my notebooks— marginalia I would later mine to make poems.

Forcing myself to shut up, pouring language onto paper instead : this became a habit. But now I’ve returned to copious speaking as well, in the form of teaching.

Sometimes, when I’m teaching, when I interject a comment without anyone calling on me, without caring that I just spoke a moment before, or when I interrupt someone to redirect the conversation away from an eddy I personally find fruitless, I feel high on the knowledge that I can talk as much as I want to, as quickly as I want to, in any direction that I want to, without anyone overtly rolling her eyes at me or suggesting I go to speech therapy. I’m not saying this is good pedagogy. I am saying that its pleasures are deep.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 71-72
Mode : Lu

Quand j’étais jeune, ma mère me demandait parfois de changer le poste de télévision pour en trouver un avec un météorologue masculin. D’habitude ils ont des prévisions plus justes, disait-elle.

Les météorologues lisent un texte, que je disais, levant les yeux au ciel.

C’est partout les mêmes prévisions.

Haussement d’épaules : C’est juste une impression.

Hélas, ce n’est pas qu’une impression. Même si les femmes consultent les mêmes satellites ou lisent les mêmes textes : leurs rapports sont suspects ; c’est comme ça. Autrement dit, l’articulation de la réalité de mon sexe est impossible dans le discours et pour une raison de structure, éidétique. Mon sexe est soustrait, en tout cas comme une propriété d’un sujet, au fonctionnement de la prédication qui assure la cohérence discursive. (Luce Irigaray)

La réponse d’Irigaray à cette énigme : détruire, mais […] avec des outils nuptiaux. […] Dit autrement, écrit-elle, il me restait à faire la noce avec les philosophes.

When I was growing up, my mother would sometimes tell me to switch the TV channel to a station with a male weatherman. They usually have the more accurate forecast, she’d say.

The weather people are reading a script, I would say, rolling my eyes. It’s all the same forecast.

It’s just a feeling, she would shrug.

Alas, it isn’t just a feeling. Even if women are consulting the same satellites, or reading from the same script : their reports are suspect ; the jig is up. In other words, the articulation of the reality of my sex is impossible in discourse, and for a structural, eidetic reason. My sex is removed, at least as the property of a subject, from the predicative mechanism that assures discursive coherence. (Luce Irigaray)

Irigaray’s answer to this conundrum ? : to destroy … [but] with nuptial tools…. The option left to me, she writes, was to have a fling with the philosophers.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 57-58
Mode : Lu

[J]e ne suis jamais arrivée à me sentir interpelée par camarade, ni à embarquer dans tout le fantasme guerrier. En fait, j’en suis venue à comprendre le langage révolutionnaire comme une sorte de fétiche – auquel cas, une réponse au texte ci-dessus pourrait être : Notre diagnostic est similaire, mais nos perversions ne sont pas compatibles.

I’ve never been able to answer to comrade, nor share in this fantasy of attack. In fact I have come to understand revolutionary language as a sort of fetish—in which case, one response to the above might be, Our diagnosis is similar, but our perversities are not compatible.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 42
Mode : Lu

L’une des choses les plus irritantes à propos du refrain rebattu sur les « mariages entre conjoints de même sexe » est que je connais peu – sinon aucun – queer qui conçoive son désir comme ayant la caractéristique principale d’être destiné au « même sexe ». C’est vrai que plusieurs textes féministes des années soixante-dix concernaient la possibilité d’être allumée, et même politiquement transformée, par la rencontre du même. Cette rencontre était, est, peut être importante, car elle permet de voir reflété ce qui a été dénigré, de troquer l’aliénation ou la haine internalisée pour le désir et l’attention. Se dévouer à la chatte d’une autre peut être une façon de se dévouer à sa propre chatte. Mais quelles que soient les ressemblances que j’ai pu remarquer dans mes relations avec des femmes, ce n’était pas une ressemblance avec la Femme, et certainement pas une ressemblance des morceaux. C’était plutôt le partage d’une compréhension accablante de ce que signifie vivre dans une société patriarcale.

One of the most annoying things about hearing the refrain « same-sex marriage » over and over again is that I don’t know many—if any—queers who think of their desire’s main feature as being « same-sex. » It’s true that a lot of lesbian sex writing from the ’70s was about being turned on, and even politically transformed, by an encounter with sameness. This encounter was, is, can be, important, as it has to do with seeing reflected that which has been reviled, with exchanging alienation or internalized revulsion for desire and care. To devote yourself to someone else’s pussy can be a means of devoting yourself to your own. But whatever sameness I’ve noted in my relationships with women is not the sameness of Woman, and certainly not the sameness of parts. Rather, it is the shared, crushing understanding of what it means to live in a patriarchy.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 39-40
Mode : Lu

Il y a en a qui sont agacés par l’histoire selon laquelle Djuna Barnes, plutôt que de s’identifier comme lesbienne, préférait dire qu’elle « aimait simplement Thelma ». Gertrude Stein aurait fait des déclarations similaires, mais pas exactement dans ces termes, à propos d’Alice. Je comprends pourquoi c’est politiquement exaspérant, mais j’ai aussi toujours pensé que c’était quand même romantique – la romance de laisser une expérience individuelle du désir prendre le pas sur une expérience catégorielle.

There are people out there who get annoyed at the story that Djuna Barnes, rather than identify as a lesbian, preferred to say that she « just loved Thelma. » Gertrude Stein reputedly made similar claims, albeit not in those exact terms, about Alice. I get why it’s politically maddening, but I’ve also always thought it a little romantic—the romance of letting an individual experience of desire take precedence over a categorical one.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 15
Mode : Lu

Après le repas, mon amie, celle qui a suggéré le tattoo dans tes rêves, m’invite à son bureau où elle m’offre de te googler pour moi. Elle pourra voir si Internet révèle quel pronom tu préfères, comme je n’arrive pas à te le demander, et ce, malgré ou à cause du fait que nous passions chaque moment disponible au lit et que nous parlions déjà d’emménager ensemble. En attendant, je suis devenue une pro du contournement des pronoms. La clef, c’est d’entraîner son oreille à ne pas craindre d’entendre répéter encore et encore le prénom de l’autre. Il faut apprendre à s’abriter dans les culs-de-sac grammaticaux, à assumer une orgie de spécificité. Il faut apprendre à consentir à une instance au-delà du Deux, précisément au moment où on essaie de se représenter une vie de couple, nuptiale, même. Les noces, c’est le contraire d’un couple. Il n’y a plus de machines binaires  : question-réponse, masculin-féminin, homme-animal, etc. Ça pourrait être ça, un entretien, simplement le tracé d’un devenir. (Gilles Deleuze & Claire Parnet)

Aussi expert qu’on puisse devenir de ce genre de conversation, à ce jour, c’est encore quasi impossible pour moi de réserver des billets d’avion ou de négocier avec le département des ressources humaines en notre nom sans éclats de honte ou de confusion. Ce n’est pas vraiment ma honte ou ma confusion, c’est plutôt comme si j’avais honte pour (ou tout simplement que j’étais énervée par) la personne en face de moi qui ne cesse de faire de mauvaises présomptions et qui doit être corrigée, mais qui ne peut pas l’être parce que les mots ne suffisent pas.

Comment les mots peuvent-ils ne pas suffire  ?

Malade d’amour sur le plancher du bureau de mon amie, je lui jette un coup d’œil alors qu’elle fait défiler une avalanche d’informations en cristaux liquides que je ne veux pas voir. Je veux le toi que personne ne peut voir, le toi si proche que la troisième personne du singulier ne s’applique pas. « Regarde, une citation de John Waters qui dit « Elle est magnifique. » Alors peut-être que tu devrais utiliser « elle ». Je veux dire, c’est John Waters. » Ça fait des années. Toujours sur le plancher, je lève les yeux au ciel. Les choses peuvent avoir changé.

Pour ton buddy movie butch, By Hook or By Crook, toi et ta coscénariste, Silas Howard, avez décidé que les personnages butchs s’appelleraient « il » et « lui » entre eux, mais que dans le monde extérieur des épiceries et des figures d’autorité, les gens les appelleraient « elles ». Le propos n’était pas que tout deviendrait clair comme de l’eau de roche dans un monde extérieur éduqué correctement à utiliser les pronoms préférés des personnages. Si les gens à l’épicerie appelaient les personnages « ils », ce serait quand même une autre sorte de « il ». Les mots changent suivant qui les utilise  ; on ne s’en sort pas. La solution n’est pas d’introduire simplement de nouveaux mots (boi, cisgenré, andro-fag) et puis d’entreprendre de réifier leur signification (même s’il y aurait clairement là de la puissance et du pragmatisme). Il faut également s’éveiller à la multitude des usages possibles, des contextes possibles, des ailes avec lesquels chaque mot s’envole. Comme quand tu murmures  : T’es qu’un trou, tu me laisses te remplir. Comme quand je dis mari.

After lunch, my friend who suggested the HARD TO GET tattoo invites me to her office, where she offers to Google you on my behalf. She’s going to see if the Internet reveals a preferred pronoun for you, since despite or due to the fact that we’re spending every free moment in bed together and already talking about moving in, I can’t bring myself to ask. Instead I’ve become a quick study in pronoun avoidance. The key is training your ear not to mind hearing a person’s name over and over again. You must learn to take cover in grammatical cul-de-sacs, relax into an orgy of specificity. You must learn to tolerate an instance beyond the Two, precisely at the moment of attempting to represent a partnership—a nuptial, even. Nuptials are the opposite of a couple. There are no longer binary machines  : question-answer, masculine-feminine, man-animal, etc. This could be what a conversation is—simply the outline of a becoming.

Expert as one may become at such a conversation, to this day it remains almost impossible for me to make an airline reservation or negotiate with my human resources department on our behalf without flashes of shame or befuddlement. It’s not really my shame or befuddlement—it’s more like I’m ashamed for (or simply pissed at) the person who keeps making all the wrong presumptions and has to be corrected, but who can’t be corrected because the words are not good enough.

How can the words not be good enough  ?

Lovesick on the floor of my friend’s office, I squint up at her as she scrolls through an onslaught of bright information I don’t want to see. I want the you no one else can see, the you so close the third person never need apply. « Look, here’s a quote from John Waters, saying, ‘She’s very handsome.’ So maybe you should use ‘she.’ I mean, it’s John Waters. » That was years ago, I roll my eyes from the floor. Things might have changed.

When making your butch-buddy film, By Hook or By Crook, you and your cowriter, Silas Howard, decided that the butch characters would call each other « he » and « him, » but in the outer world of grocery stores and authority figures, people would call them « she » and « her. » The point wasn’t that if the outer world were schooled appropriately re  : the characters’ preferred pronouns, everything would be right as rain. Because if the outsiders called the characters « he, » it would be a different kind of he. Words change depending on who speaks them  ; there is no cure. The answer isn’t just to introduce new words (boi, cisgendered, andro-fag) and then set out to reify their meanings (though obviously there is power and pragmatism here). One must also become alert to the multitude of possible uses, possible contexts, the wings with which each word can fly. Like when you whisper, You’re just a hole, letting me fill you up. Like when I say husband.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 12-14
Mode : Lu

Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tellement j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit comment celui qui prononce la formule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles ».

Je trouvais ce passage romantique. Tu l’as interprété comme un potentiel désaveu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pronouncement, now feral with vulnerability, I sent you the passage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes describes how the subject who utters the phrase « I love you » is like « the Argonaut renewing his ship during its voyage without changing its name. » Just as the Argo’s parts may be replaced over time but the boat is still called the Argo, whenever the lover utters the phrase « I love you, » its meaning must be renewed by each use, as « the very task of love and of language is to give to one and the same phrase inflections which will be forever new. »

I thought the passage was romantic. You read it as a possible retraction. In retrospect, I guess it was both.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 10