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Publié chez héros limite

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Mode : Lu

j’ai donné son titre à cette pièce [« accorder », tuning] bien avant de venir ici        et        si le titre que je lui ai donné n’était pas censé vous donner une image très précise de ce que j’allais faire et si vous me voyez tripoter ce magnétophone        c’est surtout parce que je n’ai pas d’image très précise de ce que je vais dire        même si j’ai une très bonne connaissance du terrain        sur lequel en général je me déplace        et que la seule façon pour moi de voir si cela valait le coup de le faire ou non        c’est d’entendre ce que j’ai        de quelle façon je me suis moi-même pris au piège        et si j’ai choisi de me prendre au piège plutôt que de préparer à l’avance        une série précise d’énoncés        c’est parce que j’ai eu l’impression        j’ai écrit des choses        avant ça        dans le vide naturel qu’est le cabinet hermétique artificiel où se trouve la littérature depuis un certain temps        et le problème        pour moi        est là        être devant une machine à écrire et face à personne        si bien que pour moi        la littérature en tant que littérature        n’a pas d’urgence        elle n’a pas besoin de destinataire        il y a trop de choses        il n’y a pas trop de choses il y a seulement certaines choses dont vous voudrez peut-être parler mais il y a trop de manières d’en parler        et aucune urgence dans le choix de la manière d’en parler        il y a trop de manières de s’y prendre        trop de possibilités de faire des objets bien ficelés        aucune ne semble particulièrement nécessaire

David Antin« accorder » Accorder [<em>tuning</em>, new directions, 1984]trad. Pascal Poyethéros limite2012p. 123
Mode : Lu

quand nous parlons d’expérience nous imaginons que la mémoire a une valeur positive        mais le terme de mémoire ne fait qu’amplifier le problème        les gens quand ils parlent de mémoire imaginent vaguement une sorte de coffre de stockage neural        peut-être comme un classeur        tout comme ils se représentent le système de stockage d’un ordinateur        où chaque souvenir a une place assignée dans un dossier distinct dans un tiroir particulier de ce classeur imaginaire        le problème c’est que personne n’a jamais été en mesure de trouver ces coffres        même si lorsque j’étais étudiant un grand psychologue physiologiste qui s’appelait donald hebb a suggéré que la mémoire        qui embarrassait depuis longtemps tous les investigateurs        pouvait se trouver dans ce qu’il a appelé les circuits réverbérants        c’est-à-dire que les impulsions électriques correspondant aux perceptions seraient aiguillées dans un groupe de neurones fermé sur lui-même        dans lequel elles tourneraient jusqu’à ce qu’on les rappelle        pourêtreexécutées par le système moteur ou intégrées à quelque activité corticale de niveau supérieur        c’était une belle idée qui a provoqué une très grande excitation à l’époque        mais personne n’a pu trouver un seul de ces circuits        qui n’ait tenu plus de quelques secondes        et depuis cette époque dans les années cinquante        en dépit de toutes les grandes avancées technologiques dans l’étude de la neurologie et de la psychologie        personne vraiment n’a eu la plus petite idée concrète du fondement neurologique de la mémoire        et nous devons nous rabattre comme souvent sur le phénoménologique et le linguistique        il faut que nous examinions l’expérience de l’intérieur de l’expérience pour voir quelle idée nous pouvons en tirer

David Antin« qu’est-il arrivé à Walter ? » je n’ai jamais su quelle heure il étaithéros limite2005p. 176
Mode : Lu

héraclite a fait observer        qu’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve        voilà qui avait pour moibeaucoup de sens        parce que cela semblait confirmer une conclusion à laquelle j’étais arrivé il y a longtemps        que l’expérience vous prépare à ce qui n’arrivera jamais plus        mais comment cela cadre-t-ilave cle sarcasme de cratyle qui a suivi        on ne peut entrer une seule fois dans le même fleuve        c’est toujours bien d’avoir un élève intelligent pour vous pousser plus loin        et c’est ce que le sarcasme de cratyle semble faire        le fleuve change si vite        que le temps d’y entrer c’est déjà un fleuve différent        mais à la réflexion la remarque decratyle pousse celle d’héraclite plus loin que ça        en fait elle la pousse d’une falaise        parce que pour faire l’expérience d’une chose une fois il faut que vous en fassiez l’expérience deux fois        ce qui nous fait passer d’une discussion sur la répétition à une discussion sur l’expérience

David Antin« qu’est-il arrivé à Walter ? » je n’ai jamais su quelle heure il étaittrad. Pascal Poyethéros limite2005p. 171-172
Mode : Lu

je me souviens j’étais assis sur les marches à l’entrée d’une maison avec        une poignée d’autres gamins et nous devions avoir entre trois et cinq ans        tous assis sur des marches à brooklyn        à tenirune réunion        et on essaie de déterminer quel âge on aimerait avoir        parce qu’on n’est jamais content d’avoir trois quatre ou cinq ans        c’est une mauvaise période        qui voudrait avoir entre trois et cinq ans ?        (…)        nous sommes assis à tenir cette        réunion sur l’âge        et un gamin dit oh comme j’aimerais avoir treize ans        ça avait vraiment l’air d’être un âge d’homme puissant        je pense que tous les gamins étaient des garçons mais je nesuis même pas sûr de ça        et l’un dit j’aimerais bien avoir quinze ans        et tout le monde était d’accord pour dire que c’était bien        et un dit seize        et alors quelqu’un dit dix-sept        et on a dit        non        c’est trop vieux il faut deux mots pour le dire                nous savions que dix-sept ans c’était l’autre versant de la colline        nous avions donc déjà cette notion de balistique        comme pour la trajectoire d’un obus        vous montez pendant un moment jusqu’à ce que vous atteigniez un certain point        et ensuite vous descendez car déjà à cette époque nous savions que tout ce qui monte descent aussi        et nous avions un certain sens du déclin de notre puissance à dix-sept ans        c’est comme ça qu’on voyait les choses à cette époque        et j’ai eu pas mal d’autres points de vue là-dessus depuis

David Antin« je n’ai jamais su quelle heure il était » je n’ai jamais su quelle heure il étaittrad. Pascal Poyethéros limite2008p. 116-117