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Publié en 2015

24 entrées
Mode : Lu

Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tellement j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit comment celui qui prononce la formule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles ».

Je trouvais ce passage romantique. Tu l’as interprété comme un potentiel désaveu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pronouncement, now feral with vulnerability, I sent you the passage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes describes how the subject who utters the phrase « I love you » is like « the Argonaut renewing his ship during its voyage without changing its name. » Just as the Argo’s parts may be replaced over time but the boat is still called the Argo, whenever the lover utters the phrase « I love you, » its meaning must be renewed by each use, as « the very task of love and of language is to give to one and the same phrase inflections which will be forever new. »

I thought the passage was romantic. You read it as a possible retraction. In retrospect, I guess it was both.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 10
Mode : Lu

Avant notre rencontre, j’avais consacré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est contenu – d’une manière inexpressible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accorder moins de temps d’antenne que le plus déférent Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus profonde. Le paradoxe qu’elle désigne représente littéralement ce pourquoi j’écris, ou ce pourquoi je me sens capable de continuer à écrire.

Et ce, parce que ça ne nourrit pas, parce que ça n’exalte pas le sentiment d’angoisse qu’on peut ressentir devant l’incapacité à exprimer, à l’aide des mots, ce qui leur échappe. Ça ne rejette pas ce qui est dit au nom de ce qui, par définition, ne peut pas l’être. Pas plus que ça ne se la joue, comme on prétexterait, la gorge nouée : J’te dis pas tout ce que je dirais si les mots suffisaient. Les mots suffisent.

Il est vain de blâmer le filet d’avoir des trous, note mon encyclopédie.

L’objectif est d’avoir et l’église vide avec un plan­cher de terre battue, mais bien propre, et les vitraux spectaculaires qui brillent sous le toit de la cathédrale. Non, rien que tu puisses dire ne ­fuckerait l’espace réservé à Dieu. J’ai déjà expliqué ça ailleurs. Mais j’essaie de dire quelque chose de différent maintenant.

J’ai appris très vite que toi, tu avais pour ta part consacré ta vie à la conviction que les mots ne suffisent pas. Pas seulement qu’ils ne suffisent pas, mais qu’ils sont corrosifs pour tout ce qui est bon, tout ce qui est réel, tout ce qui participe au grand flux. Nous nous sommes disputés sans fin à ce propos, pleins de fièvre, sans malice. Une fois qu’une chose est nommée, as-tu dit, nous ne pouvons plus la voir de la même façon. Tout ce qui n’en a pas été dit se fane, se perd, est assassiné. Tu appelais ça la fonction emporte-pièce de nos esprits. Tu disais que tu savais ça non pas à force d’avoir fui le langage, mais parce que tu t’y étais immergé, à l’écran, dans la conversation, sur la scène, dans les livres. Je secondais la position de Thomas Jefferson sur les églises – pour la pléthore, pour les transitions kaléidoscopiques, pour l’excès. J’insistais : les mots font plus que nommer. Je t’ai lu tout haut l’ouverture des Recherches philosophiques. Je criais : Dalle, dalle !

Pendant un certain temps, j’ai cru que j’avais gagné. Tu avais concédé qu’il y avait peut-être un humain correct, un animal humain correct, même si l’animal humain utilisait le langage, même si son utilisation du langage définissait en partie son humanité – même si l’humanité en soi signifiait détruire et brûler toute notre planète bigarrée et précieuse, avec son futur, notre futur.

Mais j’ai changé aussi. Je me suis trouvé un nouveau point de vue sur les choses indicibles, ou au moins sur les choses dont l’essence est oscillation, flux. J’ai admis à nouveau la tristesse de notre extinction inéluctable et l’injustice de l’extinction forcée des autres. J’ai arrêté de répéter avec suffisance : Absolument tout ce qui peut être pensé peut être exprimé clairement, et j’ai recommencé à me demander, est-ce que tout peut être pensé ?

Before we met, I had spent a lifetime devoted to Wittgenstein’s idea that the inexpressible is contained—inexpressibly !—in the expressed. This idea gets less air time than his more reverential Whereof one cannot speak thereof one must be silent, but it is, I think, the deeper idea. Its paradox is, quite literally, why I write, or how I feel able to keep writing.
For it doesn’t feed or exalt any angst one may feel about the incapacity to express, in words, that which eludes them. It doesn’t punish what can be said for what, by definition, it cannot be. Nor does it ham it up by miming a constricted throat : Lo, what I would say, were words good enough. Words are good enough.It is idle to fault a net for having holes, my encyclopedia notes.
In this way you can have your empty church with a dirt floor swept clean of dirt and your spectacular stained glass gleaming by the cathedral rafters, both. Because nothing you say can fuck up the space for God.
I’ve explained this elsewhere. But I’m trying to say something different now.
Before long I learned that you had spent a lifetime equally devoted to the conviction that words are not good enough. Not only not good enough, but corrosive to all that is good, all that is real, all that is flow. We argued and argued on this account, full of fever, not malice. Once we name something, you said, we can never see it the same way again. All that is unnameable falls away, gets lost, is murdered. You called this the cookie-cutter function of our minds. You said that you knew this not from shunning language but from immersion in it, on the screen, in conversation, onstage, on the page. I argued along the lines of Thomas Jefferson and the churches—for plethora, for kaleidoscopic shifting, for excess. I insisted that words did more than nominate. I read aloud to you the opening of Philosophical Investigations. Slab, I shouted, slab ! For a time, I thought I had won. You conceded there might be an OK human, an OK human animal, even if that human animal used language, even if its use of language were somehow defining of its humanness—even if humanness itself meant trashing and torching the whole motley, precious planet, along with its, our, future.
But I changed too. I looked anew at unnameable things, or at least things whose essence is flicker, flow. I readmitted the sadness of our eventual extinction, and the injustice of our extinction of others. I stopped smugly repeating Everything that can be thought at all can be thought clearly and wondered anew, can everything be thought.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 8-9
Mode : Lu

Les choses ont commencé à mal tourner le jour de son ordination. L’angoisse qui l’a saisi à ce moment n’a plus vraiment cessé. Comment être certain de l’efficacité des sacrements ? Comment, surtout, un chrétien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéissance au pape est toujours demeurée loyale et indiscutable, même dans l’adversité. Pourtant, au moment précis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est compréhensible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette cérémonie, si elle fonctionne, l’autorisera à célébrer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accomplir. Les doutes se succèdent en cascade : l’évêque a-t-il prononcé la bonne formule ? N’a-t-il pas oublié quelques mots indispensables ? Dans ce cas, tous les actes sacerdotaux qu’il accomplira, et ceux d’innombrables prêtres mal ordonnés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un réconfort, les précisions fournies par le droit canonique ne font qu’ajouter à la confusion. Cette panique initiale nous offre la meilleure voie pour saisir la genèse des troubles d’Opicino. La collation des sacrements est la clé de voûte de la société chrétienne. Une fois le Dieu-Homme mort et ressuscité, ses vicaires, prêtres et évêques, le remplacent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mission de transmettre la grâce sacramentelle, du baptême qui fait entrer dans la communauté des fidèles au sacrement de l’autel qui fait participer les croyants au sacrifice du rédempteur. L’entreprise de consolidation institutionnelle et doctrinale menée dans la seconde moitié du XIe siècle, que l’on désigne communément du nom de « réforme grégorienne », a défini un point crucial.
La validité des sacrements est indifférente à la moralité de l’officiant puisque ce dernier agit, au nom du Christ, par la vertu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont correctement accomplis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usurier) sont parfaitement efficaces – lui seul portera la responsabilité de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une institution médiatrice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un processus qui ne dépend pas de lui. Cette définition, pour partie inspirée de saint Augustin mais neuve dans son extension, était requise par la construction d’une Église romaine centralisée qui ne pouvait se permettre de faire dépendre sa puissance de la pureté de ses desservants. Ce n’est pas sans raison que la rupture avec Rome de nombreux groupes dissidents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette question. Cette automaticité n’avait rien pour rassurer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles prononcées, une erreur sur les termes peut avoir des conséquences incalculables.
Il faut aussi admettre que les circonstances n’étaient pas favorables. Frappée par une sentence collective visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était placée sous interdit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouvertement engagé dans la ligue gibeline, venait d’être destitué et excommunié après s’être enfui d’Avignon pendant l’été 1319. La vie liturgique, réduite aux célébrations majeures, entretenait le jeune clerc dans une frustration et une incertitude prolongées. Après une tentative infructueuse à Milan, il avait fallu recourir à un subterfuge pour qu’il puisse se faire ordonner à Parme, pendant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connaissait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scander, comme autant d’exploits, chacune de ses premières performances sacramentelles ; en réalité, comme le montrent les textes placés à l’extérieur des cercles, il tient surtout à confesser les maladresses et les erreurs commises par inexpérience. Le séjour à Valenza lui a permis d’étendre son registre, au prix d’un nouveau paradoxe. Pour disposer de la plénitude des attributions d’un prêtre, il lui avait fallu abandonner la responsabilité de sa paroisse. Une fois installé à Avignon, il souffre encore du complexe d’une éducation fruste et incomplète. S’il s’accuse d’un manque de « distinction en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embarras persistant dans la pratique sacramentelle.
Une raison supplémentaire peut avoir aggravé son appréhension de l’ordination. Parmi les différentes significations qu’il attribue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opizein, passé en latin au sens de « balbutier ». Il se présente ainsi comme celui qui broie ou qui abrège les mots (frendens nomine), sans préciser depuis combien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaiement n’a pas été l’une des causes de sa panique sacramentelle, il a pu en être une conséquence. La peur de prononcer les paroles rituelles peut suffire à faire trébucher l’officiant. Un passage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situation s’est stabilisée, sans être totalement résolue. Les mots le font bégayer uniquement lorsque son intention se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une recitation automatique de la liturgie ne lui pose aucune difficultés. Il en parle dans les termes classiques de l’opposition paulinienne entre l’homme intérieur et l’homme extérieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la disjonction : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacerdotale apparente qui est dépréciée. L’homme extérieur, lors du sacrement de l’autel, ne reconnaît que le pain et le vin, alors que son maître spirituel intérieur est seul capable d’y goûter le corps et le sang du Christ. Il est frappant que la conjonction des deux faces produise un trouble de langage. Le prêtre doit spirituellement s’absenter des gestes de la célébration pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dissociation intérieure peut se comprendre en regard des difficultés initiales rencontrées au moment de son ordination. S’il a eu du mal à endosser l’habit de prêtre pour assumer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino ressentait fortement la scission entre l’état de chrétien et celui de prêtre.
Son incompréhension face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le reconnaît, lorsqu’il tenta de suivre des cours, les abstractions juridiques lui demeuraient fermées. À quoi correspondent ces événements de langage dotés d’une forme efficace ? De la même façon que pour les formules sacramentelles, l’arbitraire des énoncés performatifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réalité instable et incertain où les ambiguïtés de la jurisprudence ne proposent pas des solutions univoques mais des argumentations contradictoires, où la parole mensongère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juridique transparaît quand il évoque la résurgence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a longtemps été torturé par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordination, les coups qu’il avait portés sur des clercs gibelins durant les violences de 1314, et de s’en être souvenu plus tard, une fois devenu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confession, il a été absous et plutôt deux fois qu’une, aussi bien des faits eux-mêmes que de sa négligence à les avouer. Il demeure pourtant dans la crainte d’un jugement qui pourrait remettre en cause la régularité de l’attribution de sa cure. Cette requalification serait profondément injuste, tant au regard du passé (lorsque personne n’avait conscience d’un empêchement), que du présent (où sa bonne renommée actuelle serait remise en cause en raison de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et religieuse, telle que la conçoit Opicino, est régulée par les intentions et la réputation, la grâce et le pardon. L’ordre du droit lui est tellement extérieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évoquée dans ce cas doit se comprendre en écho à la contestation judiciaire de l’entrée en possession de son église, qui faisait alors l’objet d’un procès bien réel. Il présente ailleurs l’objet du litige, de façon contournée. Adaptée à la situation d’un curé face à sa paroisse, la métaphore du mariage mystique unissant l’évêque à son diocèse est filée très littéralement. Alors que l’union était légitime, un obstacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de verser) l’a obligé à prendre possession de son épouse avec violence, pour pouvoir la féconder de ses œuvres de justice et de piété. Cette faute de procédure, dont il était plus la victime que le coupable, se retourna contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désagréments de cette affaire, Opicino pouvait espérer une issue favorable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des personnalités majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le cardinal, et Manuele, le notaire du papes.La question qui le tourmente véritablement se situe sur le plan des principes. Sa fonction institutionnelle consiste à accorder, par la grâce, au nom d’une autorité déléguée par le pape, des dérogations au droit commun de l’Église. Dans le même temps, sa capacité à occuper cette charge est contestée en raison d’une broutille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juridiques face auxquels la pénitence et l’absolution personnelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démêler les contradictions dans lesquelles Opicino se débat. Elles ne correspondent sans doute pas à la définition la plus rigoureuse de ses « injonctions contradictoires ». On y retrouve néanmoins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non résolu entre différents niveaux de normativité. L’ordre des dignités ecclésiastiques, qui définit la structure du pouvoir dans l’Église, n’est pas celui de la perfection de vie chrétienne que cette Église, pourtant, promeut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a généralisé une pratique jusqu’alors imposée aux seuls moines, tout chrétien est astreint à confesser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de pénitence qui prépare Pâques. Or ce confesseur n’est pas tenu d’être moralement supérieur au pénitent.La prééminence cléricale est justifiée par la fonction médiatrice que remplit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divinité absente. L’inspection suspicieuse de ses propres actions et pensées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine fourni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du paradoxe fondateur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénuement que le Christ, Messie à l’envers, a démontré la nature spirituelle de sa royauté. Opicino n’a pas été le seul, ni le premier, à ressentir de telles difficultés. Comme il le répète souvent, il a été sauvé par sa foi qui ne l’a jamais quitté. Or c’est une foi qui porte aussi, sans distinction ni discussion, sur le pouvoir du pape et tous les enseignements de l’Église. La voie du désaccord doctrinal et de l’entrée en dissidence étant impraticable, il a dû trouver une solution au sein de l’institution. On comprend mieux qu’il ait cru pouvoir résoudre cette tension entre la vertu personnelle et la fonction sacerdotale en rejoignant la Pénitencerie, dans l’espoir illusoire d’occuper simultanément les positions du confesseur et du pénitent. Sur place, il n’y a ressenti que plus fortement encore la dissociation des registres – distribuant quotidiennement des grâces tout en faisant lui-même l’objet d’accusations.

Mode : Lu

Tu tombes dans un trou, et tu dis « ouais non c’est pas ma tombe, je me tire de ce trou », tu sors du trou qui n’est pas la tombe, tu tombes de nouveau dans un trou, et tu dis « ouais non c’est toujours pas ma tombe, je me tire de ce trou », tu tombes dans un autre trou ; des fois tu tombes dans un trou à l’intérieur même d’un trou, ou dans plusieurs trous à l’intérieur de trous, et tu sors de l’un puis l’autre, et puis tu retombes et tu dis « c’est pas ma tombe, je me tire de ce trou » ; des fois on te pousse et tu dis « non tu peux pas me pousser dans ce trou, c’est pas ma tombe », et tu te tires la tête haute, et puis tu retombes dans un trou sauf que cette fois personne ne t’a poussé⋅e ; des fois tu tombes dans une succession de trous dont les structures sont prévisibles, idéologiques, anciennes, tu tombes souvent dans cette succession de trous structurels et impersonnels ; des fois tu tombes dans des trous avec d’autres gens, et avec d’autres gens vous vous dites « ouais non c’est pas notre fosse commune, on se tire de ce trou », et tous⋅tes vous vous tirez de ce trou tous.tes ensemble, dans un enchevêtrement de mains et de pieds et de courtes échelles faites à chacun⋅e pour se tirer de ce trou qui n’est pas la fosse commune et dont on ne pourra se tirer qu’ensemble ; des fois, tu tombes exprès dans un trou qui n’est pas la tombe, parce qu’en vrai c’est moins de peine que de ne pas tomber dans un trou, mais une fois dedans tu réalises que ce n’est pas la tombe, et alors tu finis par te tirer du trou ; des fois tu tombes dans un trou et tu y languis des jours, des semaines, des mois, des années, parce que ce trou qui a beau ne pas être la tombe est quand même un trou dont on galère à s’extirper, et tu sais qu’après ce trou il n’y a rien d’autre qu’un trou, et puis un autre ; des fois, tu prospectes le paysage des trous et tu rêves de te dégoter un trou de standing où faire de vieux os ; des fois tu penses à celles et ceux tombé⋅es dans des trous qui ne sont pas des tombes mais qui gagneraient sans doute à en être ; des fois tu es trop absorbé⋅e dans la contemplation du trou dernier et c’est dur d’éviter les trous intermédiaires ; des fois tu t’appliques à bien tomber et à bien t’en tirer, avec une vaillance admirable, et tu dis « regarde la maîtrise et le panache avec lesquels je m’élève de ce qui y ressemble mais n’est pas la tombe ! »

Anne Boyer« Ce qui y ressemble mais n’est pas la tombe » [2015]L.I.E.Strad. collective