Dans un sensible de langue, nous traçons ce qui se dicte insensiblement sous le nom de philosophie (à charge d’effacer le tracement), pour le meilleur et le pire. Le pire se nomme d’un côté le poétisme, le goût de l’horizon comme horizon, ou du champ comme champ (le goût du phrasement dans le tracé), et le philosophisme, de l’autre côté, pur goût de l’effacement de l’horizon ou du champ des mots qui s’imposent à la pensée, oubli que l’effacement du tracé est une difficile condition du philosopher en langue.
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L’axiome unique de la poésie est : « Tout ce qui participe de l’être (…) a un nom. Le difficile est de l’inventer. » Ce n’est pas pour rien que la poésie utilise, pour cette invention inouïe, les ressources maximales de la différence, y compris sonore, entre noms de la langue héritée. » L’axiome que formule Badiou dans L’antiphilosophie de Wittgenstein (2009) établit que « la poésie est une pensée » par la nomination. « Il faut réintroduire la nomination dans la pensée », contre Wittgenstein. Le poème n’est pas « une instance verbale du silence ». Cela revient, pour la poésie, à enter Joyce (le nom déterminant la phrase) sur Beckett (la phrase produisant son silence contre l’invention des noms). Greffe dont le philosophe pressent la richesse.
Qu’il y ait de la pensée ou de la vérité formée dans le poème justifie la reconstitution en sa séparation et sa conceptualisation relatives. La reconstitution poétique peut affecter la reconstitution philosophique, pourvu que celle-ci se déploie dans son ordre décideur, c’est-à-dire en intériorité continuée, fidèle au procès du poème. D’où un manuel ouvert. Il y a une intériorité de la philosophie à ses modalités, dont l’art poétique ne traite pas.
Contre Benn, qui dit : « Un Gemüt ? Je n’en ai aucun. » « Gemüt ? Gemüt habe ich keines. » Dans Die Struktur der modernen Lyrik, Hugo Friedrich reprend à son compte le thème des Probleme der Lyrik de Benn (1951). Ainsi se renforce une doctrine sans cœur de la poésie, doublée d’une doctrine de la poésie sans cœur, c’est-à-dire sans foyer problématique, sans intellect rythmique, « instinct logique » ou instinct formateur, immanent et reconstituable. Car c’est exactement ce que désigne, quoi qu’il en soit, le mot cœur ; Empédocle dit que le cœur est le lieu des pensées, pensées qui se pensent ou pensées impuissantes à se penser.
Curtius rappelle que poesis, poema, poetica, poeta sont des mots peu employés au Moyen Âge : « la poésie, en effet n’était pas reconnue comme un art en soi. Au début, il n’existait même pas de mot signifiant « composer » (dichten). On employait alors des périphrases telles que metrica facundia,metrica dicta, textus per dicta poetica scriptus, ou un verbe comme metricare, « faire des mètres. » » Le poème dicte un dit dans un dire. Il inefface (exhibe) le dire dans le dit et le dit dans le dire. « Dictare signifie à l’origine dicter. Dès l’Antiquité, on avait coutume de dicter non seulement les lettres, mais surtout les écrits en style soutenu. C’est pourquoi depuis saint Augustin, dictare prend le sens d’écrire, de rédiger et, avant tout, d’écrire des œuvres poétiques. C’est à cette évolution linguistique que nous devons les mots allemands Dichter, dichten et Gedicht. (…)Dichter et dictateur proviennent de la même racine. Les troubadours s’appellent chez Dante dictatores illustres.
Le mouvement de l’expression est-il possible à partir du discours intérieur, disposé au-dedans ? Le mouvement verbal se comprend si le logos endiathètos, le discours posé dans l’intimité, dans l’intensité sans résistance de quelqu’un, n’est pas un discours séparé du logos prophorikos, du discours avancé au dehors pour s’exposer à la perception d’autres sortants. Un domaine purement immanent, où résident les conceptions intimes, ne peut expliquer qu’un langage intérieur s’exprime, c’est-à-dire sorte de lui-même, donne forme extérieure à l’énoncé intense ou depuis cette intériorité sortante, s’exposant de soi en soi. Une disposition interne proférante, une profération interne, un commencement d’exposition, ou une exposition première, avance dans le dialogue intérieur où je suis toujours transi d’un public antérieur qui me parle et se parle en moi. Le logos endiathètos a donc une intention expressive en soi : il commence un logos prophorikos. Merleau-Ponty affirme que « c’est le logos endiathètos qui appelle le logos prophorikos ». Le discours sorti, exprimé, proféré, porté au devant de soi, n’appelle pas le discours intérieur, intense, sans que l’intention, la tension intérieure ne produise déjà un discours extérieur dedans, un proféré intime, une intensité proférante et intentionnelle, une diction pressante, un suc formalisant avant la profération dehors. Selon Sextus Empiricus (Contre les professeurs, VIII), « ce n’est pas par le langage proféré que l’homme diffère des animaux non rationnels (car les corbeaux, les perroquets, les geais profèrent des sons vocaux articulés) : c’est par le langage comme disposition intérieure (logos endiathètos). Il n’en diffère pas non plus seulement par l’impression simple (car eux aussi reçoivent des impressions), mais par l’impression transférentielle (métabatikè) et combinatoire (synthétikè). C’est pourquoi, moyennant la notion de la consécution (akolouthia), il saisit d’emblée le concept de signe ; car le signe même est du genre « si ceci, alors cela ». L’existence du signe suit donc de la nature et de la constitution de l’homme. » La consécution, le discours permet la synthèse d’impressions, le raisonnement et le « symbolisme verbal », i.e. un « accord du sens et du son » (Royère). L’accord commence dans le silence relatif d’un bandeau ou d’un ruisseau dedans.
Dans Le Masque et la Lumière, Zumthor à la fois constate qu’en régime prosimétrique « la frontière entre prose et vers manque de netteté » et propose de distinguer le « prosimètre intégré » ou systématique du « prosimètre occasionnel ». Et s’« il y a un terme commun, non négligeable » au vers et à de la prose, qui est la rhétorique, c’est aussi que l’enjeu du prosimètre est paradoxalement politique : il doit ordonner un monde chaotique en attestant un désordre formel. Attestation satirique : le mélange ne renvoie pas, au départ, à une fusion des genera dictaminum. Le dictamen prosimetricum n’implique aucunement le mariage originaire du vers et de la prose, que suppose le philosophe (Idée de la prose, 1988, dans la traduction de Gérard Macé), mais une suave articulation de deux registres appelés à tendre et à détendre le lecteur. Si « l’idée de la poésie, c’est la prose », alors l’idée d’une boustrophique transcendantale se reverse en faveur d’une prose séparée et souveraine, explicante et « plus que formelle », qui « dit quelque chose », ou « parle de ce qui a lieu », dans les termes de Jean-Claude Milner (Mallarmé au tombeau). Cette prose est comme le nain caché qui actionne l’automate joueur d’échecs. Il y a une théologie de la prose et une histoire de la poésie.
À supposer qu’il y ait « de bons vers, de mauvais vers, et le chaos » (T. S. Eliot, 1917), le problème de l’histoire chaotique et de ses bandeaux n’est pas résolu. Même les vers de Frost parlent de la forme visée dans l’informe : « que souffle le chaos !/ que se fondent les nuages !/ j’attends ce qui a forme ». Les nuages sont des formes sans formes. Meschonnic intensifie la contradiction en déclarant : « Il ne s’agit pas d’opposer des formes à une absence de formes. Puisque l’informe est encore une forme. » Mais si « la liberté n’est pas plus un choix qu’une absence de contrainte », étant « la recherche de sa propre historicité », la contradiction est la conclusion historique de la critique du rythme : « le poète n’est pas libre devant le vers libre ». (En symétrie et au ras de l’époque, Eliot dit élémentairement : « Cela signifie que la liberté n’est réellement libre qu’à se manifester sur la base d’une limitation artificielle. ») L’histoire induit une réceptivité inspirée, la passivité d’un ventriloque : « on ne choisit pas ce qu’on écrit, ni de l’écrire ». La liberté de choisir une « rythmique carrée » (Creeley), par exemple, n’est plus une question.
Avant de (croire) choisir, le plus souvent les écrivains confondent la prose avec de la prose. Les défenseurs de « la prose » (laprose) pensent qu’il y a une seule prose, la prose souveraine (le gouvernail sans frein). Or, cette prose est souvent déclarée à venir. Souvent ou toujours. Les défenseurs, les amants de la prose qui vient, croient que la prose unique se tient à hauteur de la vie vraie, indérobée, brutale comme sa misère constitutionnelle, sa vie nue : sa matière trahie ou inesthétisée. En prose critique véhiculaire, la vie voulue, inaccessible et côtoyée, s’appelle toujours la prose du monde, le lieu mythique et profane. Or, la prose mondaine étourdit, fascine l’intellect inquiet. Elle a ses raisons. Elle empêche aussi l’élan du raisonnement en fascinant les yeux ouverts. Le fasciné parle déjà. Il croit souvent sublimer son arrêt (son suspens) en le disant. Les tenants d’une prose après le poème voient en elle l’informe du réel. (Car la vérité du « monde sensible », c’est la misère, selon une gnose de la prose.) L’idée se défait, puisque la prose n’existe pas et s’annonce toujours. Pour Flaubert et Baudelaire, il n’y a pas la prose, il y a des proses, ondulantes. Ou une, ou deux, à faire. Jusqu’ici, malgré Fénelon, malgré le roman et ses puissances, la prose n’a pas été définie une activité qualifiée, ineffaçant l’effacement de la forme ; elle cherche une forme. Elle est indéterminée. Sa force est d’être indéfinie. Une activité formelle spéciale, contestée, plurielle, s’appelle poésie.
Une fois que la différenciation des genres s’est imposée pour se recompliquer,i.e. depuis que les tragédies en prose, au xviie siècle, ont préparé le terrain au poème en prose, le phénomène aujourd’hui reconstitué par l’histoire littéraire n’a pas empêché Rimbaud de tenir Racine pour le plus grand poète français (ce que ne diraient pas obligatoirement les « performers » de maintenant, à l’inconscient rimbaldien).