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Thomas Bernhard

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Mode : Lu

Einzig, dit Koller, avait toujours attaché, surtout dans toutes les correspondances, la plus grande valeur à être appelé von Einzig, et s’il avait à signer, il ne signait toujours que von Einzig, mais même dans les relations quotidiennes, Einzig s’était toujours fait appeler par tout le monde, surtout par les gens de basse extraction, von Einzig, mais les Mange-pas-cher, dès le tout début, ne l’avaient jamais appelé von Einzig et s’étaient refusés dès la toute première apparition d’Einzig à lui donner le titre de von Einzig, dès le premier instant ils ne s’étaient pas abaissés à cette chose ridicule, et Einzig s’était soumis sans opposition à leur exigence quant à la suppression immédiate du von devant Einzig. Parmi eux, il n’avait été que monsieur Einzig, pas une fois une seule von Einzig, et il ne lui avait naturellement pas non plus été permis par les Mange-pas-cher de se faire appeler von Einzig par le personnel de la CPV. D’Einzig Koller savait extrêmement peu de chose et Einzig avait aussi toujours tout fait pour qu’on voie le moins possible à l’intérieur de son existence, même s’il avait toujours été très généreux précisément en déclarations qui concernaient son origine, où tout était cependant toujours si contradictoire qu’il y avait toujours toute apparence qu’Einzig avait inventé de fond en comble, selon l’expression qu’avait employée Koller, tout ce qui concernait son origine. Ce qui assurément reposait sur une vérité, c’était qu’Einzig venait de Carinthie, le pays où les fantaisies autrichiennes fleurissent avec le plus de luxuriance, et probablement ne fallait-il pas douter non plus du fait qu’il était, lui Einzig, venu de la vallée de la Gail à Vienne, pour, selon l’expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l’université et finalement pouvoir revendiquer un poste d’enseignant à la même université, qui n’a jamais été désignée par Koller que comme le premier établissement de destruction de l’esprit en Autriche, d’où d’après Koller n’étaient d’ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d’esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule. Mais Koller avait toujours pu élever un doute quant à savoir s’il était vrai, comme Einzig l’affirmait continuellement et obstinément, qu’il descendait d’une lignée aristocratique ancienne et pour ainsi dire très anciennement installée et qu’en fait il était d’une origine bien plus haute, la plus haute même, que ne pouvait l’exprimer le von placé devant son nom. Lui, Einzig, n’était cependant pas parmi les Mange-pas-cher, comme il est naturel, allé bien loin avec ses fantaisies généalogiques, eux, les Mange-pas cher, avaient très vite percé à jour ces fantaisies comme les fantaisies effectivement superflues qu’elles étaient et n’avaient plus laissé Einzig se manifester en ce qui concernait ces fantaisies, de sorte que lui qui, sans doute jusqu’au moment où il était tombé à la CPV de la Döblinger Hauptstrasse et donc sur les Mange-pas-cher, n’avait tiré sa subsistance que de ces fantaisies, avait dû tout à coup mettre un terme à ces fantaisies en fin de compte peu ragoûtantes, dit Koller, et se limiter à sa situation effective à Vienne, donc à son existence plus ou moins insignifiante d’enseignant d’université. Le vantard Einzig avait été, comme il est naturel, tout de suite retaillé par les Mange-pas-cher à la dimension des faits démontrables qui le concernaient, dit Koller, et par là privé de ce qui avait été jusque-là son instrument de pouvoir le plus influent, lequel n’avait pas été souffert par les Mange-pas-cher un instant de plus qu’il n’était nécessaire et de fait, selon Koller, dès le premier moment, dès qu’Einzig avait surgi pour la première fois à la CPV, avait été aboli. Les Mange-pas-cher avaient aussitôt, dès qu’avait surgi Einzig, aboli la monarchie, dit Koller. Ils avaient accordé à Einzig une mise à l’épreuve, qu’il avait finalement passée avec succès, il avait, probablement parce que sa place aux côtés des Mange-pas-cher était plus importante qu’une autre pour lui, renoncé à ses privilèges nobiliaires, il avait, parmi les Mange-pas-cher qui, pour quelque raison que ce fût, l’attiraient, commencé par renoncer à soi-même, ce qui ne veut rien dire d’autre que commencer par renoncer à son esprit. Mais Koller se souvenait très bien qu’Einzig avait commencé par vouloir en remontrer aux Mange-pas-cher avec sa noblesse et n’avait pas trouvé trop ignoble d’abattre l’atout de son origine inventée de fond en comble. Les Mange-pas-cher cependant n’étaient pas un instant tombés dans le piège de sa tactique, mais avaient, aussitôt et à vrai dire sans méprise possible, opposé à Einzig une fin de non-recevoir, et une fin de non-recevoir si claire qu’il n’avait là-dessus plus fait la moindre tentative de vouloir, comme c’est le cas chez ces caractères, tout payer avec sa noblesse, et donc avec une monnaie qui n’avait plus cours depuis bien longtemps et à vrai dire depuis un demi-siècle déjà, qui n’avait toujours été désignée par Koller que comme une abjecte fausse monnaie salie par l’histoire. Einzig était, selon Koller, le provincial faible de caractère, d’extraction qu’on appelle misérable, qui avait revêtu le costume généalogique nobiliaire pour faire son entrée dans ce qu’il est convenu d’appeler le grand monde, pour pouvoir faire bonne figure. Les Mange-pas cher n’avaient pas eu pour cela la moindre compréhension et avaient mis Einzig devant le choix, ou bien d’enlever aussitôt, au moins en leur présence, ce costume généalogique nobiliaire qui était le sien, ou bien de disparaître de leur table. Einzig avait contre toute attente et effectivement sans hésiter enlevé son costume généalogique nobiliaire et de cette manière avait été conservé aux Mange-pas-cher. À partir de ce geste d’abnégation littéralement surhumain pour lui, Einzig, dit Koller, n’avait plus parlé, s’il parlait de la Carinthie, que du climat en Carinthie et des célèbres merveilles naturellesqu’on pouvait y admirer, plus un mot sur la noblesse de là-bas, mais en fait, et cela va de soi, il n’avait naturellement plus eu à partir de là le moindre besoin de parler de la Carinthie, au moins en présence des Mange-pas-cher, qui ne s’intéressaient nullement à la Carinthie, bien plutôt déjà à la Haute Autriche ou au Tyrol, et qui de fait avaient très peu d’intérêt pour la province en général, parce que tout ce qui a un rapport avec la province n’avait fait que les ennuyer. Einzig avait, selon Koller, tout simplement voulu manger pour pas cher et il n’avait pu exaucer ce désir qu’à la CPV, et puisque à la CPV, c’était ce qu’il avait, Einzig, probablement pensé, il n’avait trouvé d’intérêt à s’asseoir qu’à la table qui était la table dominante à la CPV, à savoir la table des Mange-pas-cher, ainsi ne lui était-il, à lui Einzig, rien resté d’autre à faire que de se plier aux exigences qui étaient édictées à la table des Mange-pas-cher, de se soumettre aux lois de la table des Mange-pas-cher. Ce qui avait été tout à fait caractéristique d’Einzig, selon Koller, c’était qu’il n’avait porté que son premier jour à la CPV une lourde chevalière en or avec ses armoiries, selon Koller, dès le lendemain Einzig avait, selon Koller, enlevé cette chevalière de son doigt avant de pénétrer à la CPV et l’avait fourrée dans la poche de sa veste. À ce que lui, Koller, savait, Einzig continuait à porter comme devant cette chevalière, mais il l’enlevait chaque fois qu’il entrait à la CPV et la fourrait dans la poche de sa veste.

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Il est clair que Koller n’avait pas pu faire autrement que de se sentir attiré surtout par Goldschmidt, qui, tout bien considéré en soi et pour soi, était au premier chef exactement comme lui, Koller, pour l’abolition de la société de classes et un être de l’esprit. À propos de la langue il aurait dit qu’elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif. La langue pesait de la manière la plus malheureuse sur la pensée qu’il fallait retenir et la réduisait dans tous les cas à un état constant de faiblesse de l’esprit, dont celui qui pense devait cependant s’accommoder. Penser n’avait encore jamais été rendu dans sa perfection et son infini, avait dit Goldschmidt à Koller. Rien de cela, aussi longtemps que rendre la pensée devrait passer par la langue, ne changerait.

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Il avait, dit-il maintenant, aménagé depuis le tout début sa Physiognomonie de manière qu’elle lui apparût aujourd’hui dans toutes ses parties comme entièrement relative aux Mange-pas-cher, de fait qu’elle soit relative aux Mange-pas-cher, donc à Einzig, Grill, Goldschmidt et Weninger, dont il devait donner, l’un après l’autre, un bref curriculum vitae, avant qu’il ne dût approfondir leurs autres points de référence particuliers. Il m’avait, toujours à partir d’une marque existentielle caractéristique de chacun des Mange-pas-cher, selon l’expression qu’il avait, lui Koller, employée, solide et probante, pour ainsi dire déchiffré les Mange-pas-cher l’un après l’autre. Pourquoi a-t-il précisément commencé par le commerçant Weninger, je ne le sais pas, mais ce fait a assurément la signification qui lui revient, car après coup il avait été clair pour moi qu’il n’avait pas pu commencer par Grill ou Goldschmidt, ni non plus par Einzig, s’il ne voulait pas d’entrée de jeu échouer dans ses efforts pour tout au moins m’indiquer, sinon m’expliquer, les Mange-pas-cher.

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Nous ne devons pas nous livrer totalement à l’infirme, capituler devant l’infirme, nous devons nous affirmer face à lui, même si nous devons nous réfugier dans l’abjection. Il avait ainsi, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma brutalité impitoyable, à savoir que je n’avais pas craint de me retourner vers lui, manifesté tout à fait clairement le fait que sa pensée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait naturellement pas été permis d’espérer un équilibre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seulement la fraction d’une seule seconde, et la juste répartition du poids était rétablie, lui, Koller, était simplement le supérieur. L’espace d’un instant il m’était apparu comme l’être le plus solitaire de tous et je lui avais au moins souhaité un chien, qui aurait bien convenu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pensé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été possible, pour de nombreuses raisons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-dessus de mes moyens, une autre fois.

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Il aurait naturellement, dit-il, pu aller aussi avec moi au Wertheimsteinpark et m’expliquer là-bas les Mange-pas-cher, mais sur le chemin du Wertheimsteinpark déjà l’intensité nécessaire à son exposé se serait probablement perdue, rien n’était, comme je le savais, plus fragile qu’un sujet scientifique complexe comme les Mange-pas-cher, il était déjà de la plus grande difficulté de retenir assez longtemps pour soi dans sa tête un pareil sujet, à plus forte raison un pareil sujet pour quelqu’un d’autre encore, et ainsi, comme il était naturel, il avait été obligé de se décider à me prier d’aller à l’Œil de Dieu, de fait il avait dit et pas seulement une fois, mais plusieurs fois prier d’aller à l’Œil de Dieu, il avait été obligé de s’abaisser jusqu’à une telle déclaration, effectivement pour lui, je le sais, indigne, pour m’expliquer les Mange-pas-cher, car pour aller au Wertheimsteinpark il nous aurait fallu deux fois plus de chemin que pour aller à l’Œil de Dieu, un instant l’idée lui était passée par la tête d’aller au Casino Zögernitz qui nous était bien connu et familier à tous les deux, mais il avait peur, au Casino Zögernitz, dont moi surtout j’avais été l’hôte tous les jours pendant de nombreuses années, toujours avec une tasse de café et avec les tout derniers journaux, plus ou moins heureux dans la société de ceux que j’appelais les Zögernitziens, qui étaient eux aussi un groupe humain en soi et, comme les gens de la CPV et les gens de l’Œil de Dieu, le sont encore aujourd’hui, c’était par lui d’abord qu’avait été faite la proposition d’aller au Zögernitz, où j’ai toujours eu plus d’avantages que dans tous les autres établissements du dix-neuvième arrondissement et où, quand j’y vais, je les ai encore, pour ne rien dire du magnifique jardin et de l’air de la Forêt Viennoise toujours frais dans ce jardin du Zögernitz, mais lui, Koller, avait eu soudain peur alors de rencontrer au Zögernitz précisément les gens qui avaient été les plus répugnants pour lui les derniers temps, à savoir ceux qu’il appelait les vieux du Zögernitz, lesquels sont assis jour après jour au Zögernitz depuis des dizaines d’années et étaient devenus avec le temps une catégorie humaine en soi qui lui répugnait plus encore que les gens de l’Œil de Dieu, parce que, comme il l’avait exprimé plusieurs fois, d’abord à cause de ses opinions politiques, mais ensuite au fil du temps à cause de son travail scientifique où il avançait avec cohérence, que les gens du Zögernitz, selon lui, avaient pris l’habitude de ne désigner toujours face à lui que comme une lubie de fou, il éprouvait depuis des années contre les gens du Zögernitz précisément la haine la plus grande, une haine ininterrompue née pendant les trois, quatre dernières années d’une aversion, croyait-il, ignoble à son endroit, une haine qu’il appelait une haine ininterrompue de l’esprit, parce qu’ils lui enviaient, ne cessait-il de dire, son existence, à savoir le fait qu’il possédait une pension qui lui était effectivement assurée à perpétuité et devait être au surplus tous les mois exactement ajustée à ce qu’on appelle le coût de la vie et donc toujours d’une valeur de la plus grande stabilité permanente, et aussi en raison du fait que c’était précisément, de fait, directement et non pas indirectement, une pension de l’industriel verrier Weller, et même les gens du Zögernitz étaient allés, selon lui, jusqu’à lui envier la morsure du chien de Weller, car eux, lui avaient-ils prétendument représenté à chaque instant, avaient toujours été obligés dans leur vie de travailler dur et maintenant encore, dans leur âge avancé, travaillaient dur, étaient donc obligés jusqu’à aujourd’hui de gagner leur pain par plus ou moins de dur travail, quel qu’il soit, tandis que lui pour ainsi dire grâce au hasard de la morsure du chien de Weller était dispensé de tout travail alimentaire et pour ainsi dire grâce à la circonstance que le jour en question il était allé au Türkenschanzpark et non au Wertheimsteinpark, était tombé sur ce qu’on appelle le côté beurré de la vie et pouvait s’adonner à sa folie, sans souci aucun.

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La ligne qui m’était tracée par nature, il l’avait toujours qualifiée de ligne simple, la sienne, qu’il s’était tracée lui-même, contre la et en fin de compte sa nature, comme il l’avait déclaré une fois, de compliquée. D’entrée de jeu le patrimoine de son esprit, hérité ou non, disait il, avait été plus important que le mien et il avait pu au fil du temps faire fructifier ce patrimoine de l’esprit d’une manière correspondante, en ne travaillant jamais à autre chose qu’à augmenter ce patrimoine de l’esprit qui était le sien, en s’appropriant peu à peu l’art d’augmenter le patrimoine de l’esprit et en s’étant à la fin perfectionné dans cet art, et de fait il avait une fois fait la remarque, face à moi, que pour prévenir ce qu’il appelait les dévaluations de l’esprit et donc les époques de pénurie de l’esprit, toutes, il avait placé son patrimoine de l’esprit à tous les points possibles (de sa tête), qu’il avait effectivement très tôt déjà tout fait pour prévenir une indigence intellectuelle involontaire, qu’il pouvait à tout instant recourir à ce patrimoine intellectuel bien placé et donc était dans une parfaite indépendance d’esprit. Il avait toujours été effrayé par le fait, disait-il, que la plupart des gens ont très tôt déjà consumé le patrimoine de leur esprit et tout à coup et le plus soudainement du monde se retrouvent devant le néant et végètent ensuite pour le restant de leur vie avec ce qu’il appelait le minimum vital de l’esprit. Comme les marchands pour l’argent, l’être de l’esprit devait suivre le cours de la pensée, le marchand suivait la Bourse des actions, disait Koller, l’être de l’esprit la Bourse des pensées. Le penseur devait agir à cet égard comme le marchand, et plus il était habile, mieux c’était naturellement, et ni le marchand, ni le penseur ne devaient avoir honte de cette manière d’agir qui était la leur. Mais de même, comme on sait, qu’il y a peu de marchands de premier rang, il y a aussi peu de penseurs de premier rang.

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La vérité, je le pense, n’est connue que par celui qu’elle concerne, s’il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur. Tout ce qui est communiqué ne peut être autre chose qu’altération et falsification, on n’a donc jamais communiqué que des choses altérées et falsifiées. La volonté d’être véridique est, comme tout autre chemin, le plus rapide pour fausser et falsifier une situation. Coucher sur le papier une époque, une période de la vie et de l’existence, peu importe son éloignement dans le passé, peu importe sa longueur ou sa brièveté, c’est agglomérer des centaines, des milliers, des millions d’altérations et de falsifications qui sont toutes familières à celui qui écrit et décrit comme autant de vérités, de pures vérités. La mémoire s’en tient exactement aux événements, s’en tient à la chronologie précise mais ce qui en résulte est tout autre chose que ce qui a été effectivement. Ce qui est décrit fait voir nettement une chose qui assurément correspond à la volonté d’être véridique de celui qui décrit mais non à la vérité car la vérité n’est absolument pas communicable. Nous décrivons un objet en croyant que nous l’avons décrit fidèlement, conformément à la vérité, et nous devons constater que ce n’est pas la vérité. Nous faisons voir nettement une situation, ce n’est pas, ce n’est jamais la chose que nous avons voulu faire voir nettement, c’est toujours une autre. Il nous faut bien dire que nous n’avons jamais rien communiqué qui eût été la vérité mais toute notre vie nous n’avons pas renoncé à la tentative de dire la vérité. Nous voulons dire la vérité mais nous ne disons pas la vérité. Nous décrivons une chose véridiquement mais la chose décrite est autre chose que la vérité. Nous devrions voir l’existence comme la situation que nous voulons décrire mais, quels que soient nos efforts, à travers ce que nous avons décrit nous ne voyons jamais la situation. Reconnaissant ce fait, nous aurions dû depuis bien longtemps renoncer à vouloir écrire la vérité et nous aurions donc dû renoncer à l’écriture en général. Comme il n’est pas possible de communiquer, donc de montrer la vérité, nous nous sommes satisfaits de vouloir écrire et décrire la vérité tout en sachant que la vérité ne peut jamais être dite. La vérité que nous connaissons est logiquement le mensonge qui, du fait que nous le rencontrons inévitablement, est la vérité. Ce qui est décrit ici est et n’est pas la vérité parce que ce ne peut être la vérité. Dans toute notre existence de lecteur nous n’avons jamais lu une vérité même si nous avons sans cesse lu des faits. Sans cesse rien que le mensonge-vérité, la vérité-mensonge et cætera. Ce qui importe c’est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité même si cela ne peut jamais être, si ce n’est jamais la vérité. Toute ma vie j’ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c’est la part de vérité qu’il y a dans le mensonge. La raison m’a depuis longtemps interdit de dire et écrire la vérité parce qu’en le faisant on n’a dit et écrit qu’un mensonge mais l’écriture est pour moi une nécessité vitale. C’est pour cela, c’est pour cette raison, que j’écris même si tout ce que j’écris n’est pourtant rien qu’un mensonge qui est transporté par moi comme une vérité. Certes nous pouvons exiger la vérité mais la sincérité nous démontre que la vérité n’existe pas. Ce que nous décrivons ici est la vérité et ce n’est pas elle pour la simple raison que la vérité n’est pour nous qu’un vœu pieux.

Die Wahrheit, denke ich, kennt nur der Betroffene, will er sie mitteilen, wird er automatisch zum Lügner. Alles Mitgeteilte kann nur Fälschung und Verfälschung sein, also sind immer nur Fälschungen und Verfälschungen mitgeteilt worden. Der Wille zur Wahrheit ist, wie jeder andere, der rascheste Weg zur Fälschung und zur Verfälschung eines Sachverhalts. Und eine Zeit, eine Lebens-, eine Existenzperiode aufzuschreiben, gleich, wie weit sie zurückliegt, und gleich, wie lang oder kurz sie gewesen ist, ist eine Ansammlung von Hunderten und von Tausenden und von Millionen von Fälschungen und Verfälschungen, die dem Beschreibenden und Schreibenden alle als Wahrheiten und als nichts als Wahrheiten vertraut sind. Das Gedächtnis hält sich genau an die Vorkommnisse und hält sich an die genaue Chronologie, aber was herauskommt, ist etwas ganz anderes, als es tatsächlich gewesen ist. Das Beschriebene macht etwas deutlich, das zwar dem Wahrheitswillen des Beschreibenden, aber nicht der Wahrheit entspricht, denn die Wahrheit ist überhaupt nicht mitteilbar. Wir beschreiben einen Gegenstand und glauben, wir haben ihn wahrheitsgemäß und wahrheitsgetreu beschrieben, und müssen feststellen, es ist nicht die Wahrheit. Wir machen einen Sachverhalt deutlich, und es ist nicht und niemals der Sachverhalt, den wir deutlich gemacht haben wollen, es ist immer ein anderer. Wir müssen sagen, wir haben nie etwas mitgeteilt, das die Wahrheit gewesen wäre, aber den Versuch, die Wahrheit mitzuteilen, haben wir lebenslänglich nicht aufgegeben. Wir wollen die Wahrheit sagen, aber wir sagen nicht die Wahrheit. Wir beschreiben etwas wahrheitsgetreu, aber das Beschriebene ist etwas anderes als die Wahrheit. Wir müßten die Existenz als den Sachverhalt, den wir beschreiben wollen, sehen, aber wir sehen, so sehr wir uns bemühen, durch das von uns Beschriebene niemals den Sachverhalt. In dieser Erkenntnis hätten wir längst aufgeben müssen, die Wahrheit schreiben zu wollen, und also hätten wir das Schreiben überhaupt aufgeben müssen. Da die Wahrheit mitzuteilen und also zu zeigen, nicht möglich ist, haben wir uns damit zufriedengestellt, die Wahrheit schreiben und beschreiben zu wollen, wie die Wahrheit zu sagen, auch wenn wir wissen, daß die Wahrheit niemals gesagt werden kann. Die Wahrheit, die wir kennen, ist logisch die Lüge, die, indem wir um sie nicht herumkommen, die Wahrheit ist. Was hier beschrieben ist, ist die Wahrheit und ist doch nicht Wahrheit, weil es nicht die Wahrheit sein kann. Wir haben in unserer ganzen Leseexistenz noch niemals eine Wahrheit gelesen, auch wenn wir immer wieder Tatsachen gelesen haben. Immer wieder nichts anderes als die Lüge als Wahrheit, die Wahrheit als Lüge et cetera. Es kommt darauf an, ob wir lügen wollen oder die Wahrheit sagen und schreiben, auch wenn es niemals die Wahrheit sein kann, niemals die Wahrheit ist. Ich habe zeitlebens immer die Wahrheit sagen wollen, auch wenn ich jetzt weiß, es war gelogen. Letzten Endes kommt es nur auf den Wahrheitsgehalt der Lüge an. Die Vernunft hat es mir schon lange verboten, die Wahrheit zu sagen und zu schreiben, weil damit doch nur eine Lüge gesagt und geschrieben ist, aber das Schreiben ist mir die Lebensnotwendigkeit, darum, aus diesem Grunde schreibe ich, auch wenn alles, was ich schreibe, doch nichts als Lüge ist, die sich als Wahrheit durch mich transportiert. Wir können wohl Wahrheit verlangen, aber die Aufrichtigkeit beweist uns, daß es die Wahrheit nicht gibt. Was hier beschrieben ist, ist die Wahrheit, und sie ist es nicht aus dem einfachen Grund, weil die Wahrheit uns nur ein frommer Wunsch ist.

Thomas BernhardLa cave [1976]trad. Albert KohnGallimard1982p. 38-41
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En hiver, je me dis le printemps va me sauver, et au printemps je me dis l’été va me sauver, et en été je me dis l’automne, et en automne l’hiver, c’est toujours la même chose, d’une saison à l’autre j’espère. Mais c’est naturellement une qualité malheureuse, cette qualité m’est innée, je ne dis pas comme c’est bien, c’est l’hiver, l’hiver est tout juste fait pour toi, comme je ne dis pas le printemps, il est tout juste fait pour toi, comme l’automne, il est tout juste fait pour toi, l’été et ainsi de suite. Je reporte toujours mon malheur sur la saison dans laquelle je dois vivre, voilà le malheur. Je ne fais pas partie de ces gens qui jouissent du présent, c’est cela, je fais partie de ces malheureux qui jouissent du passé, voilà la vérité, pour qui le présent n’est jamais qu’une offense, voilà la vérité, a dit Reger, pour moi le présent est une offense et une provocation, c’est là mon malheur. Mais naturellement, ce n’est tout de même pas tout à fait comme ça, a dit Reger, car je suis tout de même, sans cesse, capable de voir le présent tel qu’il est, et naturellement il n’est pas toujours seulement un présent infortuné, qui rend malheureux, je le sais, tout comme le passé n’est pas tel qu’il vous rend heureux quand on y pense, je le sais.

Im Winter denke ich, das Frühjahr wird mich retten und im Frühjahr denke ich, der Sommer wird mich retten und im Sommer denke ich, der Herbst und im Herbst, der Winter, das ist immer dasselbe, daß ich von einer Jahreszeit auf die andere hoffe. Aber das ist natürlich eine unglückliche Eigenschaft, diese Eigenschaft ist mir angeboren, ich sage nicht, wie gut, es ist Winter, der Winter ist genau für dich, wie ich nicht sage, das Frühjahr, es ist genau für dich, wie der Herbst, er ist genau für dich, der Sommer und immer wieder so. Ich schiebe mein Unglück immer auf die Jahreszeit, in der ich leben muß, das ist das Unglück. Ich gehöre nicht zu den Leuten, die die Gegenwart genießen, das ist es, ich gehöre zu diesen Unglücklichen, die die Vergangenheit genießen, das ist die Wahrheit, die die Gegenwart immer nur als Beleidigung empfinden, das ist die Wahrheit, sagte Reger, ich empfinde die Gegenwart als Beleidigung und als Zumutung, das ist mein Unglück. Aber ganz so ist es naturgemäß auch wieder nicht, sagte Reger, denn ich bin ja doch immer wieder auch imstande, die Gegenwart zu sehen, wie sie ist und sie ist naturgemäß nicht immer nur die unglückselige, unglücklich machende, das weiß ich, wie die Vergangenheit nicht die ist, die, wenn man an sie denkt, glücklich macht, das weiß ich.

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Je m’étais d’ailleurs toujours préoccupé fort peu de l’opinion publique, parce que j’avais toujours le plus grand mal avec ma propre opinion et n’avais donc aucun temps à consacrer à l’opinion publique, je ne l’acceptais pas et aujourd’hui encore je ne l’accepte pas et je ne l’accepterai jamais. Cela m’intéresse, ce que les gens disent, mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C’est comme ça que j’avance le mieux.

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Ce n’est pas aussi absurde que cela semble à première vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au prétendu amour des bêtes de ses dirigeants. Tout cela est confirmé par des documents et il faudrait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les politiciens, les dictateurs, sont gouvernés par un chien et ainsi précipitent des millions d’êtres humains dans le malheur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des millions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seulement quel serait l’aspect du monde si on réduisait ne serait-ce que de quelques ridicules pour cent ce prétendu amour des bêtes au profit de l’amour des gens qui n’est aussi, naturellement, que prétendu. La question ne peut même pas se poser, aurai-je un chien ou n’aurai-je pas un chien, dans ma tête je ne suis absolument pas en état d’avoir un chien dont je sais bien, du reste, qu’il faut lui donner une attention et des soins assez intensifs, comme à tout être humain, plus de soins et d’attention que je n’en exige moi-même, mais le genre humain, tous continents confondus, ne voit rien d’étonnant à donner de meilleurs soins et beaucoup plus d’attention aux chiens qu’à ses semblables, oui, dans le cas de tous ces milliards de chiens, il leur donne des meilleurs soins et plus d’attention qu’à soi-même. Je me permets de qualifier ce monde-là de monde en vérité pervers et inhumain au plus haut degré et totalement fou. Si je suis ici, le chien est ici aussi, si je suis là, le chien est là aussi. Si le chien doit sortir, je dois sortir avec le chien, et caetera. Je ne tolère pas la comédie du chien à laquelle nous assistons chaque jour si nous ouvrons les yeux pour peu qu’avec notre aveuglement de chaque jour nous ne nous y soyons pas encore habitués. Dans cette comédie du chien, un chien entre en scène et agace un être humain, l’exploite et, au cours d’un certain nombre d’actes, chasse son innocente humanité. La pierre tombale la plus haute et la plus chère et positivement la plus précieuse qui ait jamais été érigée au cours de l’histoire a été élevée, paraît-il, pour un chien. […] En ce monde, depuis longtemps la question n’est pas de savoir combien quelqu’un est humain, mais chien, sauf que jusqu’à présent, alors qu’il faudrait, en fait, pour rendre hommage à la vérité, dire à quel point l’homme est chien, on dit : comme il est humain. Et c’est cela qui est répugnant. Pas question d’avoir un chien.