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La contradiction qui affecte beaucoup de ces rackets politiques dérive du fait qu’ils théorisent en même temps l’autonomie du prolétariat (vu, dans certains cas, comme l’ouvrier collectif ). Or, réclamer l’autonomie, c’est-à-dire la séparation vis-à-vis du capital – sinon cela ne veut rien dire – c’est réclamer une abstraction, puisque le prolétariat ne peut exister que si le capital est posé en même temps. L’autonomisation ne peut être envisagée qu’en tant que phase initiale du processus de négation du prolétariat, donc destruction du capital. Constatant son rôle toujours moindre dans le procès de valorisation, le prolétariat en tire la conclusion de l’inutilité de son esclavage salarié et brise les liens qui l’unissent au capital. Il pousse sa propre négation – déjà opérante sous le règne du capital, mais sous forme mystifiée avec la généralisation de la forme salariale – dans toute la réalité sociale et sa disparition est la disparition des classes. La séparation d’avec le capital implique que le prolétariat se constitue en parti personnifiant sa propre négation, car elle implique la formation de la Gemeinwesen (communauté) qui dominera l’ensemble automatisé et le fera fonctionner pour la satisfaction des besoins humains.

La théorie du parti – théorie du prolétariat – ne peut être saisie uniquement dans les textes dits politiques de Marx et d’Engels, tel le Manifeste, les résolutions de l’A.I.T., etc., parce que ces œuvres considèrent le prolétariat surtout dans se réalité immédiate et envisagent le parti formel, à l’époque, possible. Alors, le prolétariat devait encore généraliser son existence, pousser au développement du capital et, s’il prenait le pouvoir se constituait en classe dominante, il avait à réaliser des tâches qui le furent par la suite de la part du capital. Aujourd’hui seul le parti historique est possible. Tout parti formel n’est qu’une organisation rapidement résorbée sous forme de racket ; il en est d’ailleurs de même pour tout groupe structuré ou non qui pense œuvrer à la reformation du parti ou à la création des conseils. Le parti historique ne peut être réalisé que par le mouvement du prolétariat se constituant en classe. On ne peut comprendre un tel mouvement que par l’étude des œuvres de Marx (Le Capital, les Fondements) où celui-ci examine de façon approfondie le mode de production capitaliste. C’est là qu’est expliqué intégralement ce qu’est le prolétariat et son devenir en liaison avec celui du capital.

Toute autre conception de la formation du parti, telle celle fondée sur la théorie de la conscience venant de l’extérieur repose sur la négation implicite de la proposition : le prolétariat sera le réalisateur de la théorie.

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Si le capital domine tout au point de pouvoir s’identifier avec l’être social, il semble, sur cette base, disparaître. Tel est le fétichisme le plus aveuglant jamais produit par la valeur d’échange dans l’histoire de sa propre autonomisation. Sur cette base en effet peut surgir une catégorie « neutre » comme celle de société industrielle, et son rejeton la société de consommation. Alors peut disparaître et disparaît dans les faits toute distinction possible entre le travail abstrait qui valorise le capital (le prolétariat), ou qui rend possible la vie totale de son être (nouvelles classes moyennes), et l’activité humaine en général telle qu’elle se déroulait aux époques pré-capitalistes.

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Le point de départ de la critique de la société du capital actuelle doit être la réaffirmation des concepts de domination formelle et de domination réelle comme phases historiques du développement capitaliste. Toute autre périodisation du processus d’autonomisation de la valeur, tel capitalisme concurrentiel, monopoliste, d’Etat, bureaucratique, etc., sort du domaine de la théorie du prolétariat, c’est-à-dire de la critique de l’économie politique, pour faire partie du vocabulaire de la praxis de la social-démocratie ou de l’idéologie léniniste codifiée par le stalinisme.

Jacques Camatte« Transition »Invariance1970lien
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La vive exaltation qu’engendrait Mai 68 était mêlée d’une certaine inquiétude : est-ce que le choc serait assez fort pour annihiler le passif de 50 ans de contre-révolution, si on excepte quelques moments éruptifs au cours des journées de 1936 qui eurent elles aussi l’aspect de fête, pleines de spontanéité — en cela elles anticipaient — et les débuts de la révolution espagnole ; ce furent des échappées révolutionnaires au sein de la contre-révolution. Mai 68 c’était le début d’un cycle. J’en avais la conviction ; il fallait l’étayer, le prouver. La réflexion ne pouvait pas être mise de côté. Ce qui était immédiatement le plus important c’est qu’on avait affaire à un mouvement révolutionnaire qui ne posait pas une détermination classiste, qui manifestait donc bien l’exigence indiquée dans Origine et fonction de la forme parti : une révolution à un titre humain.

Il n’y avait pas possibilité de mythiser ou mythologiser Mai 68, ni possibilité d’être déçu car l’élément essentiel s’était effectué : la rupture dans le continuum de la contre-révolution, la discontinuité. C’est pourquoi il n’a jamais été question d’une défaite de Mai 68. Il n’y a pas eu de bataille, ni alignement d’une armée quelconque contre une autre. Le mouvement ne s’opposa pas directement à un immédiat mais à une totalité ; il ne s’en prit pas à des individus particuliers mais à tout un système et, vue sa faiblesse, il s’est souvent contenté d’exprimer une vie dans la brèche ouverte dans ce dernier.

L’absence d’une donnée classiste immédiate pouvait sembler une infirmation de la théorie de K.Marx, mais c’était une confirmation de son schéma global de la dynamique révolutionnaire. Les classes les plus prés de la Gemeinwesen en place interviennent d’abord ; d’où le rôle reconnu aux nouvelles classes moyennes considérée comme les introductrices de la classe révolutionnaire, celle qui doit accomplir le bouleversement des années 1975-80. Les grandes grèves de 1970 comme celle de Kiruna ou la révolte des ouvriers polonais furent interprétées en fonction de cette perspective. Il semblait réellement que le prolétariat avait tendance à être ramené sur la scène mondiale.

La non-affirmation d’une donnée classiste pouvait, en outre, se comprendre comme se développant dans la dynamique de la révolution puisque K.Marx a souvent insisté que le but de celle-ci était la suppression du prolétariat, la maturité du mouvement naissant avec Mai 68 devait s’affirmer dans la mesure où la négation du prolétariat s’imposerait de plus en plus. Ainsi ce que je pensais devoir mettre au premier plan ce n’est pas l’autonomie du prolétariat dont parlait tant Potere Operaio, par exemple, mais sa négation.

Jacques Camatte« Vers la communauté humaine »Invariance1976lien
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La perte de substance des hommes c’est la perte de leur vieil être que le capital a pompé. Le processus touchant à sa fin, le capital doit maintenant s’attaquer non plus à la dimension passée de l’humanité, mais à sa dimension future ; il doit conquérir l’imagination. L’homme est donc dépouillé et tend à être réduit à sa dimension biologique. Le phénomène atteint les racines. Autrement dit le développement des forces productives se présente comme ayant été nécessaire pour détruire les vieux schémas, les modes de pensée, les représentations archaïques qui limitaient les hommes (cette destruction est maintenant interprétée par des philosophes comme Foucault). Mis en cause dans leur existence purement biologique, les êtres humains commencent à se soulever contre le capital. C’est à partir de là que tout peut être reconquis, par une création généralisée. Mais ce devenir n’est pas simple, univoque. Le capital peut encore profiter de la créativité des êtres humains, leur ravir l’imagination, se régénérer et se resubstancialiser ; c’est dire que la lutte est d’importance et donne toute sa profondeur à l’alternative : communisme ou destruction de l’espèce humaine. Enfin, on ne doit pas oublier qu’au cours de l’errance différents mouvements révolutionnaires cherchèrent l’issue ; maintenant ils peuvent se manifester

Jacques Camatte« Errance de l’humanité – Conscience répressive – Communisme »Invariance1973
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La dimension Gemeinwesen se perçoit également dans ce que ce dernier a appelé le travail universel, le cerveau social (expression reprise par Bordiga), cerveau social qu’on trouve théorisé sous une autre forme par Leroi-Gourhan dans Le geste et la parole. Nous pensons avec notre propre cerveau mais aussi avec celui de l’espèce en tant que sommation de tous les êtres qui nous entourent et nous précèdent. C’est pourquoi le sentiment de l’espèce que dévoile Bordiga est une autre affirmation de la Gemeinwesen.

Jacques Camatte« Marx et la Gemeinwesen »Invariance1976lien