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Index « Lu »
Mode : Lu

Tu écriras, me dis-je, mais comment écrire des livres qui se lisent ? Et sur quels sujets assez prestigieux et assez bien connus de toi pour pouvoir espérer des lecteurs ? Et avec quel style, quelle élégance dans la langue pour éviter de les lasser ? Admettons qu’il y ait des lecteurs. Le temps passant, les livres ne s’ajoutent-ils pas de jour en jour aux livres au point de faire dédaigner, pour ne pas dire négliger, les plus anciens ? Ils dureront bien quelques années ? Combien ? Cent ? Mille ? Dix mille ? Donne-moi l’exemple d’un seul, parmi tant de milliers ? Et comme tout doit finir, que le monde se renouvelle par cycles, comme le veut l’Académie, ou qu’il doive avoir un début et une fin, quelle importance après le dixième jour ou dix mille myriades d’années ? Aucune : dans l’un ou l’autre cas, c’est la même chose au regard de l’éternité. Et pendant ce temps, tu te seras torturé d’espoir, tourmenté de crainte, épuisé sous le travail, et tu auras manqué tout ce que la vie réserve d’agréable. […]

Rien d’étonnant, donc, à ce que j’aie dû m’enflammer d’une pareille passion. Il est en revanche étonnant qu’après avoir compris tout cela, je le puisse encore ; et pourtant cet appétit insensé a persisté. Les aspirations de César et de tous ces hommes étaient stupides, mais mon appétit de gloire, au milieu de tant d’embarras et d’obstacles, était insensé, et pas seulement stupide. Et je n’ai cependant jamais désiré gloire ou honneurs ; je les ai même méprisés. J’aurais en effet envie qu’on sache que je suis mais je ne souhaite pas qu’on sache quel je suis.

Scribes, inquam, quomodo legenda ? Et de qua re praeclara et adeo tibi nota ut desiderare legentes possint ? quo stylo, qua sermonis elegantia, ut legere sustineant ? Sit ut legant ? nonne aeuo praeterlabente, in singulos dies fiet auctio, ut prius scripta contemnantur, nedum negligantur ? At durabunt aliquot annis ? quot ? centum ? mille ? decies mille ? ostende exemplum, uel unum inter tot millia ? Atque omnino cum desitura sint etiam, si per reditus mundus renouaretur, ut Academici uolunt, non minus quam si, ut initium habuit, et finem accepturus est, nil interest an post decimam diem, an decem millia myriadum annorum ? Nihil utrumque, et ex aequo ad aeternitatis spatium. Interim tu discruciaberis spe, metu torqueberis, laboribus eneruaberis ? quicquid uitae est reliquum suauis amittes. […]

Ergo nil mirum est me illo amore coactum flagrare ; at nunc mirum est, his intellectis, posse ; et tamen mansit haec stolida cupiditas. Nam Caesaris et illorum stultum fuit consilium ; at cupiditas mea gloriae, inter tot, et aduersa, et impedimenta, stolida non tantum stulta. Non tamen unquam concupiui gloriam aut honores, imo spreui : cuperem notum esse quod sim, non opto ut sciatur qualis sim.

 

Jérôme CardanLe livre de ma vie [De Vita Propria, 1575-1576]chap. 9 : Réflexions sur la manière de perpétuer son nomtrad. Jean-Yves BoriaudLes Belles Lettres2020p. 50-52
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J’avais coutume, au grand étonnement de beaucoup, de me causer de la douleur, […] parce que je pensais que le plaisir consistait dans l’apaisement de la douleur précédente : si, donc, la douleur est volontaire, il est facile de l’apaiser. Et parce que je sais d’expérience que je ne peux jamais être totalement exempt de douleur, et que si d’aventure cela se produit, me pénètre l’esprit un élancement tellement pénible que rien ne peut être plus gênant, si bien qu’une douleur est un moindre mal, ou bien une cause de douleur dépourvue de honte ou de danger, j’ai imaginé de me mordre les lèvres, de me tordre les doigts de me pincer jusqu’aux larmes la peau et le muscle délicat du bras gauche ; et grâce à ces précautions, j’ai vécu jusqu’à présent dans la dignité.

Naturellement, je crains les lieux élevés, même très ouverts et ceux où je pourrais soupçonner la présence de chiens enragés. J’ai aussi souffert de temps à autre d’amour héroïque, au point de penser me suicider ; je soupçonne que cela doit arriver aussi à d’autres, bien qu’ils ne le mentionnent pas dans leurs livres.

Fuit mihi mos (de quo plures admirabantur) ut causas doloris, si non haberem, quaererem […], quod arbitrarer uoluptatem consistere in dolore praecedenti sedato : si ergo uoluntarius sit dolor, facile sedari poterit. Et quoniam experior me nunquam posse prorsus carere dolore, et si modo contingat, subit in animum impetus quidam adeo molestus, ut nihil possit esse grauius, ut multo minus malus sit dolor, aut doloris causa, in qua nulla prorsus inest turpitudo periculumue. Itaque ob hoc, morsum labii, et digitorum distorsionem, et compressionem cutis ac tenuis musculi brachii sinistri usque ad lachrimas excogitaui ; quo praesidio sine calumnia adhuc uiuo.
Natura, alta loca timeo quamquam latissima ; et ea ubi suspicionem rabiei canis habuerim. Laboraui interdum etiam amore heroico, ut me ipsum trucidare cogitarem ; uerum talia etiam aliis accidere suspicor, licet hi in libros non referant.

Jérôme CardanLe livre de ma vie [De Vita Propria, 1575-1576]chap. 6 : Ma santétrad. Jean-Yves BoriaudLes Belles Lettres2020p. 38