La critique qui se laisse annihiler par sa précarité se reproduisant, face aux dimensions définitives de l’affrontement, préfère se liquider : elle se contente désormais d’énoncer ce minimum que tout individu radical connaît comme la condition d’insuffisance que combat son désir de saisir sa vérité : « le dépassement de la politique ne laisse pas derrière lui un vide mais le développement pratique de la critique qui est entièrement à découvrir. » La révolution est alors « ce dont on ne saurait parler » : fait brut par excellence, scotomisation parfaite de ce qui, inexprimable, ne pourra manquer de se révéler mystiquement aux néo-adventistes de la vraie foi : au-delà des accidents de l’histoire, au-delà même de cet atome d’énergie où la patience de la « pensée qui se pense », acharnée à combattre la compréhension du négatif, investit son pouvoir de le comprendre comme l’anticipation, non terrorisée, de l’affirmation d’une dimension qui l’outrepasse. Plus d’autre issue pour la critique terrorisée que de se replier sur elle-même ! Chaque « objet » échaude sa crainte phobique de quoi que ce soit qui la mesure ou est, lorsqu’il lui parvient, corrompu par le défaut d’être advenu. La police critique refoule à la frontière passion et espèce, exhalations impures d’un événement qui, une fois dépassé le rêve d’une chose, ne ressemble plus en rien à la chose vue en rêve. Seule sa propre haleine lui est encore respirable, et elle ne se risque plus à parler que d’elle-même.
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Aucune théorisation de couverture ne peut rendre à la subversion moderne, armée contre la domination trans-économique du capital, les formes historicisées de la violence, expression en droite ligne de la critique de l’économie politique. Nous ne sommes pas les héritiers des « révolutions vaincues ». Notre subversion se déclenche à partir d’une discontinuité. La rupture avec le passé, qui en combat toute survie dans le présent, ne rachète qu’ainsi celles de ses visées qui ne sont pas mortes. Nous ne parlons pas par la voix des morts : ils ne peuvent plus faire mieux qu’ils n’ont fait. Nous ne les reconnaîtrons jamais mieux qu’en portant la contradiction à leurs contradictions. Refuser la violence dramaturgique des brigadistes, ces révolutionnaires que leur profession rend clandestins à eux-mêmes, n’équivaut pas à une profession symétrique de pacifisme. Le moment critique ne peut se permettre d’ignorer la mutilation que l’histoire lui inflige en le privant d’une violence cohérente, qui ne soit pas aveugle à son sens. Trop longtemps, par les révolutionnaires eux-mêmes, la souffrance en a été adoucie en balançant le refus du terrorisme par la survalorisation de gestes abandonnés, fugaces, dérivés du syndrome d’une aversion devenue style de la vie courante. Pas plus que cette dimension anecdotique de la « violence » n’exprime davantage qu’une symptomatologie de la perception immédiate, mais inconséquente du négatif, sa décantation hétéronome, ici, ne compense l’autoconscience qui lui manque, la perception de sa propre insuffisance. À l’incendie, il ne manque le feu.
Le choix faussement qualitatif du conspirateur qui en poussant ce dernier à « fuir » la condition commune du non-vécu pour se construire une image fantasmatique de « héros » d’« avant-gardiste », de « nouveau résistant » non seulement surgèle, en se cristallisant, la passion latente mais transforme religieusement le sens vivant en un « signifié » liturgique, en symbologie. La vraie révolution sera toujours pour après sa mort : salut chrétien. Et les « masses » et le « peuple », les « majorités » rêvées, auxquelles la personnalité du conspirateur (devenue de façon ambiguë, d’autant plus clandestine qu’elle est plus affichée) s’adresse en tant que message publicitaire électrisant, devraient οu se mettre, fascinées, à suivre ses pas pour tenter l’ultime auto-valorisation possible en s’évadant à leur tour de la vraie guerre quotidienne contre l’intériorisation organisée du fictif, οu, et pour la plus grande part, vivre en songe ses « aventures », en réitérant la condition d’impuissance dont on aurait voulu les faire sortir, ainsi, à bon compte.
La participation militante au référendum trace la ligne de démarcation à l’intérieur de « l’extrême-gauche ». C’est ici le lieu d’un premier règlement de compte : tandis que Lotta continua, Avanguardia Operaia et autres s’alignent sur la « politique » institutionnelle dans la mystification de la mystification et parlent de « victoire prolétarienne » cherchant ainsi à occuper le vide historique déjà occupé par le PCI (l’opposition fictive) les Brigades rouges et autres font irruption sur le marché en tant qu’opposition créditrice de la future opposition réelle, pour l’« alternative » dans la gestion de l’existant au nom de l’idéologie du contre-pouvoir (préliminaire à la « dictature du prolétariat »). Les formations militantes se distinguent des formations « militaires » de l’ultra-gauche – prenant réciproquement leurs distances – surtout dans leur manière de se définir face à la crise du système. Les premières essentiellement social-démocrates jouent le rôle immédiatiste d’instances rationalisatrices, moralisatrices et démagogiquement populistes, nient l’évidence considérée de la crise structurelle, dénonçant l’apocalypse capitaliste, comme une mise en scène sans vouloir οu savoir y reconnaître le déguisement d’une réalité socialement explosive ; les secondes, néo-léninistes voient dans la crise la désagrégation du système capitaliste bourgeois, comme s’il s’agissait encore et seulement de ce dernier, et en mettent en évidence les aspects les plus spectaculairement scandaleux par leurs actions d’efficacité « managériale », mais se plaçant dans l’optique des « théories révolutionnaires » tiers-mondistes, anticipant, dans les méthodes et les analyses sur le rôle qu’ils s’attribuent d’héritiers du pouvoir, au nom d’une « dictature du prolétariat » parodiée et de toute façon obligatoire à toutes les idéologies de la « transition ». Leur retard théorique leur permet de s’enticher de toute la fascination romanesque émanant des idéologies du passé, vaincues par la contre-révolution et dépassées par le mouvement réel. Les distances prises par les militants par rapport aux « militaires » traduit d’ailleurs, particulièrement dans leurs « distinctions » circonspectes le secret d’une envie-crainte, haine-amour, qui préfigure un possible transfert de forces, au fur et à mesure que la destruction purement verbale laissera plus que jamais insatisfaites les nostalgies « héroïques » des militants, et que les rêves interdits d’une « ostentation » phallique (phallophories) meurtrière promettent d’échanger une mortification de trappiste contre un sacrifice de kamikaze.
Le capital parvenu à la domination réelle de toute forme de production et de reproduction de l’existant résume en lui l’histoire entière des sociétés de classe et, débordant la sphère spécifique de l’économie politique, soumet à sa propre valorisation devenue autonome toutes les sphères autrefois séparées de l’être individuel et social devenu en totalité le produit de son organisation. Le capital aujourd’hui dominant se définit par son caractère fictif : l’essence virtuelle et créditrice de toute « propriété ». « Dans le crédit, à la place du métal et du papier c’est l’homme lui-même qui devient l’intermédiaire de l’échange, non certes comme homme mais bien comme existence d’un capital et des intérêts… Dans le système du crédit ce n’est pas l’argent qui est aboli, mais c’est l’homme lui-même qui se transforme en argent, en d’autres termes l’argent se personnifie dans l’homme » (Marx). Le caractère fictif se généralisant, l’anthropomorphose du capital est un fait accompli. Ici, se révèle le mystérieux sortilège grâce auquel le crédit généralisé, par lequel est atteint tout échange (qui est constamment échange d’apparences dilatoires : du billet de banque à la traite, du contrat de travail au contrat nuptial, aux rapports « humains » et familiaux, aux études et aux divers diplômes et carrières qui leur sont liés, aux promesses de toute idéologie), imprime à l’image de son vide uniforme le « cœur de ténèbres » de toute « personnalité » et de tout « caractère ».
Il n’existe pas de comportement ou de ligne de conduite qui ne se définissent comme révolutionnaires en soi. Dès que cette pure stylisation de la conflictualité s’établit et qu’elle devient donc « réalisation de l’art », tout comportement, toute ligne de conduite va s’arranger pour présenter l’événement comme un de ses accidents particuliers.
Personne n’a l’exclusivité du malheur ; aucun hasard causal n’est à la racine d’une péripétie singulière. C’est au contraire, la privation, organisée sur une échelle sociale, de toute aventure concrète et subjective qui déterminé a priori les malchances de chacun. Les infortunes de la passion ne prennent pas leur source ailleurs que dans l’impossibilité universellement sanctionnée, de vivre la qualité de se passionner. Le poison qui intoxique toute volonté de s’affirmer, de s’affirmer comme qualité en être vis-à-vis de la quantité en procès – et qui la fait ressembler à un rêve démesuré, destiné par force à se renverser en un cauchemar mesuré par la quantité de vivant qui meurt – ce poison c’est la volonté impersonnelle du pouvoir qui le distille. Cette volonté impersonnelle vénéneuse est l’ennemi intime de tout vouloir-être isolé ; c’est l’universalité du non-être, qui, dans l’enceinte close du destin privé, prend l’apparence d’une particularité singulière. En isolant en chacun la qualité qui est latente en tous, la quantité fait en sorte que chacun désespère de soi.
Tout rapport humain est donc une partie jouée « pour l’argent » (en vue d’obtenir valeur symbolique) et, comme toute partie, ou bien survient concrètement dans un tripot, un cercle, une secte, une initiation, une ambiance de conjurés, une mafia, une maçonnerie, ou en évoque fortement l’image. La force de la partie est dans la règle qui la régit. Pour cette raison, sur tout jeu règne, comme étant son sens, la règle qui le régit, et pour cette raison tout rapport humain est non seulement une représentation, c’est-à-dire une transcription de symboles, non seulement il comporte un appât symbolique et une liturgie substituée aux actes réels, mais il est surtout un acte public, duquel les participants « en personne » ne sont que les spectateurs les plus proches.
Démasqué comme gestionnaire de la mort, le capital répond en se confessant ; mais immédiatement avare de tout geste et de tout être, il s’affirme comme mort repentie, il se désigne comme unique force capable de se dépasser ; initié à la dialectique, il domestique le règne de la logique, ne craignant pas de se poser comme ce paradoxe : être le défenseur d’autant plus résolu de la survie qu’il a plus puissamment produit la destruction ; être reconnu le gestionnaire le plus accrédité du sauvetage qu’il a été l’artisan le plus dénoncé du désastre.
71. Concentre-toi : tu seras la valeur. Après que, durant tout le temps nécessaire à vider les hommes d’eux-mêmes, le règne des choses s’est approprié leur essence, maintenant que le règne des choses se décompose et pourrit, il ne reste plus qu’à ramener ce fumier dans l’enveloppe de la « personne ». On ne demandera plus à personne de se renier comme personne pour se dépenser en tant que quantité d’énergie : au contraire, on demandera à chacun de se produire énergiquement comme quantité personnifiée de valeur. Sobriété dans les choses extérieures, richesse dans l’intériorité faite chose. Mansholt signale l’habillement spartiate, mais coloré, des « jeunes » comme bon exemple d’une autre qualité de la vie. L’apologie de l’esprit néo-chrétien prélude la relance d’un artisanat de l’âme, mais selon le principe fourni par la boîte de montage. Fais de toi ce que tu veux, les morceaux et modèles sont en catalogue, la gamme des vernis a tout pris à la nature. Colore-toi, sois imaginatif, produis de l’imagination : il y a faim de sens. Fais ce que tu veux pourvu que cela passe par la valorisation socialisée de toi-même. Concentre-toi : l’école obligatoire te parquera le plus longtemps possible, encore plus longtemps si tu es un leader ; après, seule la carrière d’une « personne » t’attend. C’est seulement de personnes concentrées en elles-mêmes que peut être nourrie la décomposition organique de la communauté appelée à s’autoréguler. L’arme ultime pour exorciser l’autogestion généralisée c’est l’égoarchie généralisée. Tous pour l’un qui est en tous, afin que survive encore un peu l’Aucun.