À bas la production de marchandises inutiles et trop rapidement périssables, à bas la croissance incontrôlée de nouvelles entreprises, à bas la dévalorisation accélérée, à bas l’extraction insensée d’énergie naturelle en voie d’épuisement, à bas l’industrialisation concentrée en quelques nations, à bas la production polluante, à bas l’exploitation déséquilibrée de la terre ; mais surtout il faut expulser de la vie de l’homme-capital le travail producteur seulement de marchandise. Ceci est la quintessence des recommandations qui concluent le rapport du MIT, et ceci est le sens explicite des suggestions de Mansholt. Mais si le capital renonce à se surproduire, s’il déconsacre l’eucharistie des consommations, à quel nouveau saint va-t-il se vouer ? C’est facile à prévoir : le règne de l’abondance matérielle pour quelques-uns est révolu, vive le règne de l’ascèse spirituelle pour tous. Qu’on abaisse les heures de travail à la machine de quarante à vingt par semaines, qu’on soit davantage au service des « services personnels » ; qu’on augmente le temps libre, que « fleurissent » dans ce nouveau temps libre (de la liberté d’être inutiles) la culture et la poésie, qu’on se socialise au plus vite, en faisant de la vie une école du devoir permanent, esthétique et philosophique ; qu’apparaisse chez tout homme le poète de sa survie. Le capital à visage humain a besoin d’un peuple plus policé.
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Gianni Collu
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Les modes selon lesquels se produisent, dans l’histoire, les communautés sociales ont fait fonctionner l’économie politique de la « personne » dans des connexions de subordination pseudo-naturelle avec l’économie globale chaque fois en vigueur. Le pouvoir politique, le pouvoir religieux, le pouvoir culturel ont enrôlé la personne à leur service pour ce qu’elle était : la représentante « officielle » d’une corporéité dont la force était nécessaire au pouvoir, mais « naturellement » médiatisée par la liberté d’apparaître sous le masque d’un rôle social. Il suffisait aux pouvoirs de s’assurer l’intégration à la communauté de l’énergie vitale des corps, et il leur était facile de l’assurer au moyen des rôles productifs que les « personnes » pouvaient s’imaginer assumer ou subir selon que dominait en elles-mêmes (au niveau de la hiérarchie sociale dans laquelle elles se trouvaient) et dans la communauté corporée, l’idéologie des libres chances ou, plus antique et plus humiliante, la religion du fait impénétrable. Dans les divers modes, le mécanisme d’autorégulation qui gouvernait la communauté comme système en procès se plaçait encore à l’extérieur de l’être individuel. Le mouvement de colonisation de l’existant conservait une direction extrojective, qui allait de l’intérieur vers l’extérieur de la corporéité de l’espèce ; la conquête était encore celle de la « nature », et pour la survie de l’espèce contre la « nature ». Ce que l’intériorisation automatique de la nature comportait d’aliénation et de réification à l’intérieur de la corporéité, se cachait encore dans l’obscurité de l’intériorité non-violée, d’où l’art seulement, dans sa clairvoyance aveuglée, pouvait tirer le timbre dont vibraient drames et tragédies. Les artistes étaient les seuls « spécialistes », discrédités par le couronnement poétique, de l’intériorité. En éternisant l’art, qui était la voix bouleversée du corps emprisonné, ils en faisaient passer les messages au-dessus des têtes captives.
Défonçant le mur d’une subjectivité déjà emprisonnée par l’histoire, l’économie politique déborde à l’intérieur de chaque être ; rapidement elle comble tout vide, en le cachant tout simplement. Au moment où l’identique se reproduit de façon homogène, il perd les traits de la prison qu’il a toujours été, et prends les traits de l’entreprise capitaliste. Chaque entreprise productive est un hôtel des monnaies depuis que l’argent s’est transsubstantialisé en crédit, et le capital fictif valorisé grâce au « bon » renom de l’entreprise. Chaque entreprise frappe sa monnaie inexistante ; on lit par transparence, au-delà de la façade, l’addition truquée de son château d’escompte. De la même façon en chacun le capital crée un entrepreneur de lui-même : en fondant toute « personnalité » à l’image d’une entreprise, la lançant dans la circulation apoplectique du crédit, là où il n’y a pour circuler que la généralité du non avoir. Le capital qui se fait homme fait de chaque homme le capital, de toute vie l’entreprise de la valeur, de chaque « personne » une firme débitrice en permanence de son sens, créditrice en permanence du non-sens généralisé.
La quantité est le règne exclusif de la valorisation qui consiste en ceci : la production de qualités apparentes au sommet desquelles gît toujours une quantité de travail donnée. Depuis que le capital se limitait à vanter la qualité de ses marchandises, il est passé tout le temps nécessaire pour emprisonner totalement chaque forme de vie dans la forme marchandise, de telle sorte qu’aujourd’hui on peut discuter de la « qualité de la vie » après que derrière toute « vie » produite gise une quantité de travail donnée, de vie dévalorisée. Ceci est la nouvelle conquête du capital anthropomorphe : avoir colonisé pour la valeur chaque trait de la vie en société, s’être lui-même recomposé au-delà du seuil d’explosion de ses vices organiques dans la composition organique du capital-vie, avoir réalisé sa transcroissance du règne de l’intoxication des marchandises-rebuts de l’extériorité au règne survivant de l’intériorité d’autant plus dégradée qu’elle a été déterrée et mise au rang de nouvelle aire du marché. Une archéologie macabre est sollicitée pour ressusciter, dans les morts-vivants, l’âme phénicienne des commerces aventureux, mais sous les constellations du déluge les âmes mortes ne peuvent trafiquer que de reliques : la mort des désirs est l’équivalent général qui informe de sa valeur toutes les monnaies de la « personnalité » dépressive. Laissons les morts enterrer leur « vie ».
Dans la phase de transition de la domination formelle à la domination réelle du capital, on distinguera deux séries de médiations, entrecroisées mais distinctes. Dans le premier ordre, exclusivement économico-politique, du capital (domination formelle), il ne pouvait être question de contre-révolution : le prolétariat, en tant que classe, incubait la croissance d’un élan directement dirigé vers la négation des conditions matérielles de son existence, donc immédiatement révolutionnaire. Le prolétariat comme masse, et une élite d’intellectuels déserteurs de la bourgeoise dominante (mais non, comme on le verra, de sa culture illuministe) concourraient à faire mûrir une conscience de classe destinée à exprimer dans l’insurrection armée la protestation contre l’exploitation frontale de la force de travail, produite et traitée comme marchandise, et la protestation du prolétariat contre son exclusion frontale de la jouissance des richesses dont il était le producteur conscient. C’est dans cette phase que le prolétariat vit l’extranéisation forcée à l’égard d’un monde de « valeurs » transmises par la révolution bourgeoise (richesse comme liberté par rapport au besoin, égalité comme partage de l’opulence, fraternité comme émancipation de la misère génératrice de haine) qui lui apparaissent réalisées par la seule classe dirigeante, c’est-à-dire objets de jouissance pour elle au prix intolérable de son propre travail. Le sujet de la valorisation, le prolétariat, se représente à lui-même comme exclu de la jouissance des valeurs : sans les critiquer, il les revendique, se proposant lui-même comme étant la force historique destinée à en recueillir l’héritage, en l’universalisant. C’est aussi dans cette phase que la politique a déjà altéré la vision de la dialectique radicale, en lui cachant la vérité millénaire de l’identité entre culture et modes d’oppression, en lui niant le droit de voir, de reconnaître, dans le processus de valorisation de la culture, non pas le « patrimoine » du genre humain, mais le plus antique, le plus ancestral mode « génétique » de production de la communauté humaine comme machine sociale où la vie organique est asservie à la conservation et au développement de la valeur inorganique ; où l’inorganique est le métal dans le timbre duquel vibre la voix du pouvoir ; où la vie est asservie au labeur « rationnel » de se poser soi-même comme énergie. La tâche historique de la dialectique radicale, celle de libérer l’espèce du travail, ne pourra être réalisée que le jour où deviendra clair à l’esprit de tous ce qui, depuis toujours, est déjà dans la corporéité organique, niée, de tous : la destruction nécessaire de la domination de l’idéologie, la libération nécessaire à l’égard du premier et du moins naturel des travaux : le sacrifice de la libre expressivité organique à la langue du devoir-être, à la capture de la « raison » naturelle mise au service de la « ratio » aliénée, à la vente du sens vivant au profit de l’éternisation du sens mort.