Un sophisma est une proposition qui met en jeu certaines caractéristiques d’un (ou plusieurs) syncatégorème(s) donné(s). Le jeu consiste à distinguer différents sens à cette proposition, déterminer pour chacun d’entre eux sa valeur de vérité et, surtout, la mesure dans laquelle il peut être justifié par une action syncatégorématique. En principe, donc, chaque sophisma – ou chaque famille de sophismata – est une occasion d’évaluer une situation sémantique impliquant le fonctionnement de certains mots du langage. La littérature des sophismata, c’est la ligne de front, le lieu où l’analyse logique rencontre les phénomènes sémantiques. Si la prudence invite à ne pas convoquer hâtivement l’idée de sémantique (formelle) du langage naturel, il convient néanmoins de reconnaître les ambitions descriptives de l’approche médiévale : on recense plus de mille sophismata différents, répartis en quelques trois mille occurrences et représentant une impressionnante gamme de problèmes. Or, selon le constat des tenants de la philosophie du langage ordinaire, chercher à intégrer le plus de phénomènes possibles peut – doit ? – conduire à s’interroger sur les limites d’une analyse logique, sur l’intérêt d’intégrer des critères pragmatiques. Si donc il y a au XIIIe siècle une frontière claire entre sémantique et pragmatique, si certains veulent la repousser ou y ouvrir des passages, c’est là que les choses devraient se passer.
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La théorie de la supposition, dans la version développée au XIIIe siècle, est avant tout concernée par les catégorèmes – et par les effets de quelques syncatégorèmes triés sur le volet, comme les quantifieurs. Elle ne représente toutefois qu’une partie de l’édifice sémantique : son socle, pour l’essentiel, qu’une sémantique des syncatégorèmes complète et présuppose par ailleurs. Dotée d’un espace littéraire propre, cette sémantique se déploie dans l’un des réseaux théoriques les plus riches, les plus sophistiqués et des moins connus du Moyen Âge philosophique, un réseau de concepts et d’arguments dialectiquement développés dans l’analyse des sophismata. Les discussions auxquelles ces derniers donnaient lieu étaient au cœur de l’activité universitaire : elles étaient la façon de faire de la philosophie du langage, d’analyser des énoncés – une façon intensément dialectique et, parfois, fantastiquement compliquée.
La suppositio est l’élément-clé de ce dispositif. Elle fournit trois types d’informations : le « mode de supposer » indique 1) la nature du suppositum ou des supposita (les ‘référents’ d’un substantif donné peuvent être des choses, le concept sous lequel elles tombent, le substantif lui-même) et, 2) à l’intérieur de la désignation de choses, le type de quantification (existentielle, universelle et ses variations) ; 3) les concepts d’ampliatio et de restrictio se chargent eux du calcul du volume des supposita. Au XIVe siècle, et dans une bien moindre mesure au XIIIe, la distinction entre modi supponendi permet à la théorie d’aborder d’emblée la question des sens impropres pour mieux les écarter de son chemin : chez des auteurs comme Guillaume d’Ockham et Gauthier Burley, ou encore, plus tard et à Paris, Jean Buridan, on commence par distinguer entre suppositions propre et impropre. Cette dernière est celle des figures de style, des significations ‘translatées’ que nous avons croisées un peu plus haut, qui peuvent éventuellement être catégorisées de manière plus détaillée mais qui, au final, ne sont pas du ressort de la théorie. Cela confirme, si besoin était, que le sens propre, non translaté, constitue le territoire du paradigme théorique qui nous intéresse ici.
Lambert Marie de Rijk a décrit le XIIe siècle logico-sémantique comme le moment où émergent et se développent des approches « contextuelles » du langage, en ce sens que les analyses s’intéressent de manière croissante au rapport entre les variations de valeurs de vérité des énoncés et leur composition – le contexte est ici intralinguistique. Au tournant du XIIIe siècle naît la « théorie de la supposition », à savoir, pour une part au moins, une approche systématique des conditions de vérité des propositions à partir des propriétés intrinsèques attribuées aux termes : type de quantification, temps du verbe, modalités aléthiques, restriction adjectivale, etc.