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Alain de Libera

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Mode : Lu

Selon Sharples, l’abstraction porte donc sur l’universel qu’elle dégage (= libère) du particulier, non sur le particulier dont elle dégagerait (= extrairait) l’universel : ce n’est pas une induction allant du particulier à l’universel, mais une ablation du particulier qui laisse voir l’universel. L’idée est séduisante. Le registre du grec aphairesis est, on l’a vu, plus large que celui de l’ »abstraction », puisqu’il inclut aussi l’idée de « retranchement » ou de « négation ». Selon ces acceptions, on peut donc être tenté de dire qu’il y a moins, chez Alexandre, induction abstractive de l’universel à partir de particuliers que retranchement des accidents accompagnant un universel dans un particulier, autrement dit des sensibles - l’universel, ainsi dégagé, étant ipso facto d’ordre mental ou conceptuel.

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La thèse d’Alexandre est que les formes matérielles (engagées dans la matière) deviennent immatérielles « quand elles sont connues séparément de la matière ». Cela ne veut pas dire que les abstractions (= les objets mathématiques) sont des universaux, mais que les universaux et les abstractions sont des concepts produits par une aphairesis, i. e. par un acte de l’intellect consistant à concevoir séparément (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’état séparé (de la matière). Or, c’est bien là selon nous l’originalité d’Alexandre : elle ne consiste pas à interpréter les objets mathématiques comme des universaux, mais tout au contraire à interpréter la production des universaux sur le modèle de l’abstraction des êtres mathématiques.

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Pour le philosophe aristotélicien, la première règle de l’éthique n’est pas le choix de la « médiocrité », fut-elle « dorée », mais celui de la mesure [référence à l’aurea mediocritas d’Horace, ndr]. Le vertueux doit « produire en tout des actions mesurées ». C’est là la place de la tempérance. Réciproquement, celui qui s’abstient de tout plaisir, celui qui fuit devant eux, sans exception aucune, sombre dans l’hébétude « tel un rustre ». « De telles gens se rencontrant rarement », Aristote explique qu’ils n’ont pas reçu de nom. Il en propose donc un : « Appelons-les, dit-il, des insensibles. »
L’insensibilité, littéralement l’anesthésie (suit le mot grec, ndr), c’est-à-dire aussi la stupidité (c’est le sens du mot chez Théophraste), est donc pour Aristote le pire des vices. Pareille insensibilité est proprement « innommable », parce qu’elle « n’a rien d’humain ». On ne l’imagine même pas dans la vie réelle : c’est le fait d’un personnage de comédie, inapte à vivre en société, le propre d’un monstre, d’un « vicieux » total.
Aux yeux du philosophe, la « cessation de tout plaisir sexuel » ne peut être qu’une anesthésie générale : le plus parfait continent est le parfait frustré, à la fois rustre et fruste. C’est à cet insensible qu’Aristote oppose le tempérant, homme du juste milieu et de l’équilibre, lequel est tout sauf « médiocre ».
L’idéal du juste milieu, de la « médieté », a de nos jours quelque chose d’irritant – surtout quand la publicité la transforme en ordonnance médiatique et prescrit.

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il appartiendra à chacun de définir pour lui-même le parti qu’il doit prendre face à des obstacles épistémologiques privés que sont les impedimenta felicitatis, autrement dit le sexe, la nourriture, la boisson : amovere, detruncare, sive regulare – tout arrêter, élaguer, ou régler. La vérité philosophique de l’ascétisme est la tempérance, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’équilibre ».

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Résumant la thèse censurée 173 de Tempier
« La volonté est monomaniaque, elle veut toujours la même chose ; la raison libère, car elle sait qu’il y a autre chose, elle connaît et par là même dépasse les « contraires », elle a le pouvoir de diriger la volonté vers ce qui lui semble bon. Il n’y a que la raison pour arracher l’homme au déterminisme du vouloir. »

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Reprenant une définition, alors moderne, de la science, couramment attestée dans le Paris des années 1250, Manfred soutient que le savoir ne progresse que « distribué ou réparti », en un mot : communiqué.

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Si l’on doute qu’il y ait eu des philosophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de philosophie. En réduisant le travail intellectuel au commentaire de textes, et la liberté de pensée aux jeux stériles de disputes caricaturées, l’historiographie d’inspiration humaniste a désarticulé la philosophie médiévale en deux sortes de vanités : le sérieux de la lectura ; l’absence de sérieux de la disputatio.