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Jean-François Lyotard

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Mode : Lu

Klosswski dit : ma syntaxe, c’est la peau de Roberte, la peau enfermant le volume du corps singulier portant un nom propre. Or cela, ce que dit Klossowki, n’est pas la perversion ? La dureté, la tension de la grammaire et du lexique opèrent comme la production d’un écran tendu à rompre, cet écran se referme sur lui-même en un corps volumineux, le corps de Roberte, ce corps est attachable à un sujet qui viendra en occuper l’intérieur. Et alors toute variation fixe de la grammaire, du lexique fera signe, frisson, passage d’intensité sur le corps propre de la victime. Cette variation fixe n’est pas nécessairement l’agression ou plutôt l’expérimentation sadienne, elle permet toutes les expérimentations, la peau grammaticale rend la monnaie de toutes les pièces qu’on y découpe, monnaie déjà presque vivante. La tension syntaxique de Klossowski, ouvrant le théâtre de ce qu’il nomme le suppôt, le volume interne du sujet, n’est-elle pas la préparation à toute perversion ? Puisqu’elle constitue le supposé corps, le corps imaginaire qui servira de repère pour un usage vain, destructeur des émotions intenses ?

Mode : Lu

En invoquant le désir, on n’a encore rien dit, car il s’entend fort bien, Diotime l’enseignait déjà au crédule Socrate, comme Penia, le manque ; et cela suffit pour que la représentation conserve tous ses droits. Elle sera seulement plus nostalgique, mystique : riche tradition, en Occident, de la théologie négative du désir. Mais l’humour procède d’un Eros qui est tout Poros, rien que moyen de moyenner, comme d’une logique sans aporie et d’une politique sans utopie. A ce désir, il faut des dieux beaucoup plus retors que celui qui s’est proclamé la vérité, et des divinations sans pêché.

Mode : Lu

Lyotard résumant Antisthène  : « Qu’il n’y a nulle définition de chose, mais seulement nominale, que toute proposition définitionnelle est de type déictique  : ceci est Socrate, que les jugements en général sont de forme non pas attributive, mais événementielle, comme  : Socrate musicien (= Socrate est en train de s’adonner aux Muses). Partant, qu’il n’y a pas de contradiction possible entre deux interlocuteurs, car ou bien ils parlent de la même chose, et il faut alors qu’ils emploient les mêmes mots, ou bien si leurs énoncés diffèrent, c’est qu’ils désignent des choses différentes. (…) Et qu’il n’y a pas non plus d’erreur en dépit de ce qu’on vient de dire  : car si l’un appelle femme un homme, c’est qu’il parle d’un autre objet, lequel n’est pas moins réel que celui dont il s’agit, puisqu’il en parle. Il n’y a pas d’erreur parce qu’il n’y a pas de non-être. L’être est le nommé  ; toute nomination est institution d’une « perspective », c’est-à-dire d’être.

Singulière logique, obstinément attentive aux actes « élémentaires » de langage, les considérant comme autant de prises de perspective ou de décision sur les choses, jamais comme des adéquations à un objet dont on pourrait savoir d’ailleurs ce qu’il est. Aristote la raille comme une logique des juxtapositions  : rien n’est plus exact. Les diversités pascaliennes en sont proches.

Ce qui « menace » (mais Pascal craint-il de perdre le magistère du vrai ?) la position pascalienne, c’est la même affirmation qui est refoulée sous les noms de scepticisme, cynisme, nominalisme, pragmatisme, empirisme – « perspectivisme » (nietzschéen) : il n’y a pas d’intelligible, ni réel ni conçu, définissable en général. Il n’y a pas de pensée. Car pour qu’un jugement puisse être vrai, il faut qu’un métalangage vienne l’autoriser  ; or il n’y a pas de maître pour proférer ce métadiscours.

Mode : Lu

Telle serait la diablerie en matière de théorie (fort éloignée du diabolisme) qu’on y préfère laisser courir la puissance d’inventer plutôt que consolider par des preuves les nouveautés qu’on propose. Encore est-ce peu dire : on préfère se mettre en situation d’avoir à inventer plutôt que de rester en position d’avoir à prouver. C’est ainsi qu’on « décide » de cesser de répondre, qu’on se fait irresponsable, et qu’on s’exclut de la société savante. L’intelligence théorique se fait insensible aux arguments, aux sic et non, aux valeurs du savoir, aux mathèmes. Elle désire le nouveau, nur aus wissenschaftlicher Neugierde ; mais alors quelle singulière « scientificité », qui se laisse aller [sich hingeben] à cette convoitise (le radical -gierde est très fort : Du sollst nicht begeheren deines Nächsten Weib), qui se livre à cette convoitise pour le neuf, comme à une débauche ! La débauche en matière de savoir est de poursuivre l’idée soweit et führt, aussi loin qu’elle mène, de désirer le soweit, l’espace même où file l’idée en tant que cet espace ne cesse de s’ouvrir, le fil de l’idée, son Gang, déployant au-devant d’elle de nouvelles surfaces de pensée, de possibilités d’énoncés inouïs.

Mode : Lu

Ce qui nous menace, économistes libidinaux, c’est de fabriquer une nouvelle morale avec cette consolation, c’est de proclamer et de diffuser que la bande libidinale est bonne, que la circulation des affects est gaie, que l’anonymat et l’incompossibilité des figures sont épatants et libres, que toute douleur est réactionnaire et recèle le poison d’une formation issue du grande Zéro.

Mode : Lu

Et pour chaque branchement, un nom divin, pour chaque cri, intensité et branchement qu’apportent les rencontres attendues et inattendues, un petit dieu, une petite déesse, qui a l’air de ne servir à rien quand on le regarde avec les globuleux yeux tristes platonico-chrétiens, qui ne sert en effet à rien, mais qui est un nom de passage de l’émotion.

Mode : Lu

Ouvrez le prétendu corps et déployez toutes ses surfaces : non seulement la peau avec chacun de ses plis, rides, cicatrices, avec ses grands pans veloutés, et contigus à elle le cuir et sa toison de cheveux, la tendre fourrure pubienne, les mamelons, les ongles, les cornes transparentes sous le talon, la légère friperie, entée de cils, des paupières, mais ouvrez et étalez, explicitez les grandes lèvres, les petites lèvres avec leur réseau bleu et baignés de mucus, dilatez le diaphragme du sphincter anal, coupez longitudinalement et mettez à plat le noir conduit du rectum, puis du côlon, puis du cæcum, désormais bandeau à surface toute striée et polluée de merde, avec vos ciseaux de couturière ouvrant la jambe d’un vieux pantalon, allez, donnez jour au prétendu intérieur de l’intestin grêle, au jéjunum, à l’iléon, au duodénum, ou bien à l’autre bout, débridez la bouche aux commissures, déplantez la langue jusqu’à sa lointaine racine et fendez-là, étalez les ailes de chauve-souris du palais et de ses sous-sols humides, ouvrez la trachée et faites-en la membrure d’une coque en construction ; armé des bistouris et des pinces les plus fins, démantelez et déposez les faisceaux et les corps de l’encéphale ; et puis tout le réseau sanguin intact à plat sur une immense paillasse, et le réseau lymphatique, et les fines pièces osseuses du poignet, de la cheville, démontez et mettez-les bout à bout avec toutes les nappes de tissu nerveux qui enveloppe l’humeur aqueuse et avec le corps caverneux de la verge, et extrayez les grands muscles, les grands filets dorsaux, étendez-les comme des dauphins lisses qui dorment.

Faites le travail qu’accomplit le soleil quand votre corps prend un bain, ou l’herbe.

Mode : Lu

Où il y a intensité, il y a labyrinthe, et déterminer les sens du parcours, souffrance ou allégresse, est l’affaire des consciences et de leurs directeurs. Il nous suffit que la barre tourne pour que fusent les spirales imprévisibles, il nous suffit qu’elle ralentisse et s’arrête pour que s’engendrent la représentation et la pensée claire. Donc pas de bonnes et de mauvaises intensités, mais l’intensité ou sa décompression. Et comme on l’a dit et on le redira, l’une et l’autre dissimulées ensemble, le sens caché dans l’émotion, le vertige dans la raison. Ainsi point de morale, plutôt une théâtrique ; point de politique, plutôt un complot.

Mode : Lu

Cette idée d’un système clos est fantasmatique. C’est le fantasme du capital, bien sûr ! C’est pour ça que, simultanément, le Kapital est foncièrement impérialiste : non pas simplement au sens où il a besoin d’écraser des peuples à sa périphérie, mais il a besoin d’une périphérie en général, et il a besoin de la pomper, et ce, sans le dire, i.e. de faire des prélèvements d’énergie où que ce soit dans le système solaire, dans l’air et dans l’eau, de faire entrer dans son propre circuit en faisant croire au miracle de la croissance autonome de ce circuit. Ce qui est frappant, c’est que dans le sens de la sortie, dans le sens de la jouissance, il va aussi y avoir quelque chose : la perversion, c’est le détournement par rapport au circuit de la reproduction.