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Nathalie Quintane

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Mode : Lu

– Qu’est-ce qui fait un bon cours magistral, comme ici ? Je dirais que ce qui fait un bon cours magistral, c’est d’abord un climat d’hostilité. Si le public est d’avance conquis, si aucune distance ne se creuse entre ce qui sera dit et ce qu’on est dans l’attente d’en-tendre (et je ne parle pas là de surprise, je ne parle pas là d’offrande), alors nous demeurons dans la flatterie, flattons, c’est cette flatterie qui focalisera notre attention et non ce qu’elle dit (ou elle plus nettement que ce qu’elle dit). Ici, en ce moment, ce n’est pas l’empathie qu’il faut favoriser mais un climat d’hostilité.

(…)

C’est pourquoi nous devons nous prémunir de toute déception : nous ne devons pas, une fois le cours magistral achevé, nous plaindre de ce que le public renvoie une insatisfaction, un mécontentement, ni de ce que l’intermédiaire entre le public et nous dise que le public n’est pas content, qu’il attendait autre chose, etc. Nous devons nous préparer à être déçu et même etc. Nous devons nous préparer à être déçu et même nous devons être heureux de cette déception. Nous ne devons pas simplement réprimer le sourire qui vient après un compliment, nous devons interdire le compliment. Il ne s’agit pas – ce serait facile – de « ne pas faire comme les autres », c’est-à-dire d’opposer à la quête générale du compliment, aux dispositifs de flatterie, aux cours « participatifs », de leur opposer ce qui serait supposément le contraire ; il s’agit, dans la manière même dont nous procédons, d’anticiper l’instant où nous céderions.

(…)

Nous brutalisons tout signe de connivence. Par exemple, nous détournons le regard froidement. Nous laissons peser un silence de plus de sept secondes (c’est beaucoup). Nous sommes immobiles pendant ce silence. Je crois que le corps, les gestes, sont les producteurs du climat d’hostilité nécessaire au cours magistral que nous donnons ici. Je crois que le corps, le texte et les gestes sont les outils, où devraient l’être, du climat d’hostilité sans lequel il n’y a pas de poésie. J’entends qu’une voix agréable, posée, grave ou non-suraigüe, soutient. Ce type de voix serait en lui-même une gratification. Quand la voix est gratifiante, c’est moins le problème de la voix que le problème de la gratification. Hostilité est le timbre de l’adresse ; « climat d’hostilité » quand l’adresse est bien timbrée.

(…)

Parler depuis le bord, ce qu’on fait habituellement, ce n’est pas seulement se tendre de préférence vers ce qui est au-delà du bord, c’est protéger le bord. Il n’est pas indifférent que ce soit au moment-même où le bord est en danger qu’on décide d’en brouiller les contours en faisant mine de le franchir, de sauter par-dessus. En climat d’hostilité, il y a un bord depuis lequel voir, c’est-à-dire surveiller le poids pesant des regards. Sous le poids pesant des regards nous continuons notre cours – nous savons qu’un cours commencé ne doit pas s’arrêter, ne peut pas s’arrêter. Le cours continue donc dans un coup de force, toujours ; c’est un coup de force (et non un tour de force) que de poursuivre dans ces conditions. Cette peur du relâchement, et que nos paupières s’entrouvrent et qu’on distingue sous nos cils une catastrophe frangée, nous la connaissons bien, cherchant à l’anticiper, inventant mille ruses depuis des siècles, l’empire romain, pour en livrer une version amadouée. Nous croyons être comme de coutume, avoir comme de coutume, avancer et produire nos gestes coutumiers, mais le moindre recul, pas glissé, dos redressé, forge et renforce l’hostilité.

(…)

On se modère. On se modernise. Heureusement ça ne marche pas. Qu’est-ce qu’un cours modéré ? C’est un cours de réforme qui ne vend que de la réforme, se vend comme réforme. On vous fait croire d’abord que cette brutalité de réforme vient de vous, a été validée par vous, même si vous ne vous souvenez pas de l’époque à laquelle vous l’avez validée ni même de l’avoir validée. En fait, vous ne vous souvenez de rien, et la façon dont s’est insinuée l’idée de cette réforme comme le cœur de quelque chose, vous ne vous en souvenez pas non plus, mais en revanche la brutalité, qui n’est pas qu’un sentiment, ça vous la savez, vous vous l’imposez à vous-même en l’imposant aux autres – quelle parade.

(…)

Toutes les formes forment un répertoire et ce répertoire, là, maintenant, nous nous apercevons que nous ne nous le sommes pas approprié, que c’est une greffe, que nous sommes si pleins de prothèses que nous sommes prothétiques ; l’ensemble des enseignants est prothétique, flatteur, gratifié. Il ne s’agit pas de flonflonner mais d’indiquer, et pas besoin de chercher à convaincre quiconque puisque l’inflexion générale se charge de le faire. Du coup, vous découvrez qu’invité ou en situation de cours, on vous réclame l’hostilité, on souhaite ça de vous, on attend du répondant et pas seulement la fermeté linguistique de l’enseignant. ? On désire l’épiphanie d’une langue pleine de gibbosités.

Mode : Lu

– Il arrive, il est là.
– Il est en costume.
– C’est un adulte.
– Bien sûr. Dans cette institution, il n’y a que des adultes.
– Vous m’étonnez.
– Vous croyez que des gosses seraient capables de rester assis sept heures par jour ?
– Vous avez raison, je n’y avais pas pensé. Donc il est en costume ; costume-costume ?
– Légèrement relâché. Velours prune. Et une moumoute.
– Une moumoute ?
– Cheveux grisonnants qui frisottent, ce sont les siens. Il y a, dans sa coiffure, une façon d’authenticité social-démocrate.
– Il y a une authenticité social-démocrate. Il y a, dans la social-démocratie, une absence résolue de second degré ou, quand il y a second degré, une foi en lui. Nous sommes dans une institution pratiquante à la foi agissante.
– Qui n’est pas quiétiste ?
– Voilà. Qui ne vit que par ses œuvres.
– C’est stupéfiant comme cette version a infusé dans le monde, quand on y pense.
– It rules the world.
– Il faut faire.
– Il faut faire. Soit une prépondérance de la valeur déontique, dont l’exemple-type est d’ailleurs : « Si vous voulez avoir votre examen vous devez le préparer. »
– Et donc, vous voyez ça dans sa coiffure ?
– Dans son costume prune. Et dans sa coiffure. Il n’adopta pas l’allure bleu sombre fringante. Il est d’un monde où ce type de fringance-là, que nous connaissons bien, n’avait pas droit de cité ou plutôt : encore inconnue. Quelque chose d’un velours vieilli était neuf à l’époque. C’est en mémoire de cette époque qu’il porte encore ce costume.
– C’est patrimonial.
– C’est le vêtement patrimonial, et la coiffure libre, dont les cheveux de longueurs inégales frisottent et dessinent des boucles d’ombre dans la lumière électrique.
– Et alors ?
– Il pénètre.
– Et alors ?
– Il te secoue la main.
– Et alors ?
– Chaleureusement. Il te secoue la main chaleureusement.
– Et alors ?
– Il s’installe au fond de la classe, comme il se doit, entre deux autres adultes.
– Toi, tu es où ?
– Debout, debout, c’est-à-dire couchée.
– Que tout est compliqué !
– Je suis debout phyisiquement, mais couchée dans ma tête. C’est la position institutionnelle classique. Ensuite, j’agis. Je suis prise par la foi pratique. Après un démarrage invariablement lent, ou hésitant, tu te sens peu à peu possédé par la foi institutionnelle, qui n’est pas « jouer le jeu ».
– Vous ne jouez pas le jeu ?
– Si. Ensemble on joue le jeu. Mais séparément, on est pris par la foi.
– Ah.
– Par exemple, au moment où il me secoue la main, je joue le jeu. Il joue le jeu de me secouer la main, et moi je joue le jeu de ma main secouée par lui. De même, pendant l’entretien, il joue le jeu de m’entretenir, et moi je joue le jeu d’être entretenue par lui. Mais entre les deux, nous sommes chacun pris par la foi.
– Enfin, toi. Lui, il en a peut-être rien à secouer. Il attend la retraite.
– Non. Les velours de cette époque sont pris par la foi. Le résidu d’élan modeste issu du Grand Enthousiasme donna une foi qui perdura jusqu’à nos jours, presque.
– Sans contradiction ?
– Tu les prends pour des imbéciles ? Le Grand Enthousiasme s’est ouvert en deux : soit la radiation, soit l’inclusion. Les cas d’inclusion volontaire ont bu la contradiction ; ils l’ont vomie ensuite jusqu’en 78/79 en compensant par des blucs théâtre ; enfin, la foi est revenue.
– Je comprends pas : « en compensant par des clubs théâtre ». Je trouve ça très méprisant.
– Eh bien, passé le Grand Enthousiasme, en premier tu penses à faire du théâtre. Tu te dis, je sais pas, moi, qu’il faut tout rexpliquer.
– C’est sûr. Il faut toujours tout rexpliquer.
– Mais il faut rexpliquer autrement.
– On est dans la rexplication.
– Tu ne méprises pas la rexplication ?
– Non. Personne ne peut se permettre de mépriser la rexplication. Tu vois tu vois ?
– Je vois je vois.

Mode : Lu

Peut-on écrire sans protocole ? Peut-on d’ailleurs manger sans protocole ? Se balader dans une ville sans protocole et sans qu’on vous donne un sandwich quand vous êtes noir ? N’importe quoi, peut-être, mais pas n’importe comment.

Mode : Lu

Donc, des phrases simples. Pour une raison simple : c’est qu’un terrain, c’est quand on parle, et que l’idée qu’on se fait de la parole, c’est que c’est moins compliqué que l’écrit, et du coup quand on la retranscrit, et qu’on s’aperçoit qu’entre les répétitions, les digressions et les hésitations, c’est incompréhensible, on te nettoie tout ça, on éclaircit, on purifie, pour aboutir à des phrases, je disais, simples, sympathiques – au fond, oui, c’est ça, sympathiques. Des phrases qu’on se verrait bien dire soi-même, illico, la lecture « silencieuse » se doublant d’une lecture à voix haute in petto (on s’entend lire ce qu’on lit), alors quelque chose de la distance de l’écrit, son côté toujours un peu pierre tombale, disparaîtrait, fondrait dans la sympathie de l’oral, les souvenirs scolaires mauvais, l’effort au déchiffrement, toutes les fois où on a buté parce que c’était difficile, envolés dans la fluidité d’un rapport cool au paragraphe, ou encore mieux, comme les objectivistes, comme cette poésie qui consiste à retaper des phrases orales déjà écrites en passant à la ligne souvent, sauf que les objectivistes ne retapaient pas des phrases sympathiques, au contraire ils retapaient les phrases de procès horribles, des témoignages plus insoutenables les uns que les autres, et comme pour qu’on les lise d’une traite, que rien ne nous échappe, et qu’on n’échappe à rien, ils avaient adopté cette méthode, qui consiste à ressaisir presque telles quelles des phrases terribles, si bien que l’effet, au bout d’un moment, c’est qu’on repose le livre, on ne peut plus continuer ce livre à la fois si facile à lire et insupportable, de telle sorte que je me demande si ce n’est pas le seul genre de phrases qu’on peut moralement récrire telles quelles, parce que sinon à quoi ça sert de récrire des phrases sympathiques pour les rendre encore plus sympathiques ? Voulez-vous être dans un livre comme dans des pantoufles ? Aimeriez-vous pantoufler dans ce bouquin ? Par ailleurs, on ne peut sans cesse jeter des seaux d’eau glacée à la tête du lecteur, ou du spectateur. Il faut, d’une certaine manière, lui avancer ses pantoufles, avant de lui mettre les pieds dans l’eau glacée. Cela, les objectivistes l’ont parfaitement compris.

Mode : Lu

Les anti-rép., eux, sont des artistes ; des artistes dramatiques, par exemple. Ils ne sont pas vêtus en tous-les-jours, ou leur mise est soignée, calculée : le noir et sa symbolique dominent ; c’est aussi une couleur qui affine, mincit, rend élégant. Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. La capuche qui couvre leur tête et dissimule leur visage leur donne du mystère. Le prince d’Aquitaine à la tour abolie. Les choses qu’ils lancent les changent en danseurs. Ma seule étoile est morte. Les gestes qu’ils font appartiennent à une chorégraphie répertoriée, photographiée, archivée, montrée dans les musées. Et mon luth constellé. Cette danse morte et mille fois répétée, ce Lac des Cygnes de la révolte. Porte le soleil noir de la mélancolie. Ils ont quelques minutes pour la rendre vivante, pour qu’on y croie. Que les bénévoles sont lents et lourds, par rapport à eux, à nos danseurs !

Mode : Lu

La littérature est un bon complément pour compenser ce handicap ; ou mieux : la poésie.

La condensation et la composition à l’œuvre dans un certain genre de poésie permettent pour ainsi dire l’exposition (exhibition, en anglais) des capacités de son cerveau.

Comment peut-on penser tant de choses à la fois et si bien les compresser, et si bien les ordonner ? se demande-t-on parfois, à la lecture ou à l’audition de poèmes.

Quand Baudelaire écrit que « la poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même », il veut dire qu’elle n’a d’autre but que celui de me rendre lisibles, c’est-à-dire visibles, les capacités de mon cerveau à moi, Baudelaire, délivrant une manière de certificat de bon fonctionnement

Sans doute lis-je Baudelaire via Valéry ; mais peut-on lire aujourd’hui Baudelaire autrement que via Valéry, puisque Valéry lui est postérieur ?

Chaque fois que j’aime un poème, j’admire les capacités du cerveau de son poète, et quand on admire un poète, ce sont les capacités de son cerveau qu’on aime ; ce sont les capacités de son cerveau avec lesquelles on souhaiterait avoir des rapports sexuels, par exemple (le cas échéant), pensant peut-être qu’elles se transmettront par le sperme ; ou par voie de contamination, à force de rester dans le voisinage du poète.

Que la folie et l’idiotie aient été thématisées à la fois dans les poèmes et dans les poètes (dans leurs vies) est bien entendu une preuve de ce qui précède. De cette hantise de ne plus pouvoir penser, de perdre les capacités de son cerveau.

C’est de cela précisément que parle Artaud dans les lettres à Rivière, directeur de La NRF, le prenant à témoin : voyez, je suis poète, et je ne parviens pas à saisir ma pensée.

Ce qu’on attend d’un poète, c’est qu’il puisse supérieurement saisir sa propre pensée et nous la rendre, sur le papier ou à l’oral. Et si, ce faisant, il en vient et nous en venons à constater que cette pensée n’est pas supérieure, et même un peu ordinaire, alors, qu’il exhibe au moins des choses bizarres et contournées.

Naturellement, quelqu’un comme Artaud fait sauter tout ça en sabotant la composition et en explosant la condensation. Le sabotage du composé et l’explosion du condensé moquent sévèrement la poésie particulière et la mettent au défi, c’est-à-dire au travail (espèrent l’y mettre).

Ici je pressens les petits-maîtres, les petits étudiants et les petits scolaires, les grands poètes, montrant, preuve à l’appui, que dans tel poème, tel texte ou telle phrase ou phrasé, Artaud n’a pas explosé le condensé ni saboté le composé.

Prouvez, ramez : on ne peut revenir sur ce qui a été acté.

Mode : Lu

Quelque chose a pris de mars à juin, c’est indéniable, je m’en souviens – car deux mois de plus ont suffi à donner à ce tiers de l’année le tour incertain du souvenir et de la « littérature ». C’est ce qui lave le mieux l’intensité politique, me dis-je en septembre, mois des romans et d’une panique légère à la perspective de ne pas y arriver (tout faire dans les temps).

Mode : Lu

Par Histoire, nous entendons les événements qui sont mis en récit (en histoires). On raconte que les récits ou filtrent forment une telle croûte par leur nombre qu’on n’aurait plus accès qu’à cette croûte, et que nous serions tous, tels que nous sommes, pris dans la croûte jusqu’à pourquoi pas être la croûte même. Le vocabulaire plante des points de capiton dans l’épaisseur comme Chemoule plante ses griffes dans ma tête le matin.
On ne déleste pas le vocabulaire pour un oui pour un non ; c’est lui qui nous fait ça.

Mode : Lu

Que des gênés aux entournures, et pas des révolutionnaires patentés, puissent à la fois foutre le zbeul et calculer leur rage, gérer un biz et calligraphier de la banderole, livrer des pizzas tout habillés de noir, covoiturer pour trente euros et faire des molotov (etc.), c’est une perspective.

Mode : Lu

en France, pays où chacun-chacune est ponctuellement capable de se changer en Compagnie républicaine de Sécurité le cas échéant, si besoin est, à l’occasion