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Nathalie Quintane

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Mode : Lu

Il est possible que l’habileté et la bonne humeur du nouveau gouvernement quel que soit le nouveau gouvernement, à condition qu’il soit cauteleux et assuré, forme enfin un adversaire compact et lisible, parce qu’il vient après les autres qui nous ont fatigués, parce qu’il parade sans retenue mais sans arrogance spéciale, n’ayant jamais à vaincre puisque toujours gagnant, et parce que de mémoire, qui n’est pas une mémoire d’homme, il n’a plus souvenir d’avoir vu ni entendu pour de vrai ces gens dont il pense que tant qu’ils auront des kebabs ils ne se révolteront pas. De fait, le motif de la faim est depuis si longtemps l’élément déclencheur du conte – on raconte encore qu’on a achevé 68 en remplissant les frigos vides, dans le Nord –, qu’on ne sait plus qu’on a décollé des têtes pour bien moins que ça, et avec le ventre plein.

Mode : Lu

Qu’est-ce que l’entêtement ? C’est rester au soleil alors qu’on sent déjà le grésillement des brûlures. C’est manger encore un carré de chocolat alors que chocolat ne désigne plus qu’une pâte sucrée qui tapisse ma gorge. C’est déchirer un papier en pensant ainsi faire disparaître ce qui est écrit, ou mieux : faire en sorte que cela n’ait jamais été écrit. C’est ne pas se couvrir alors qu’il fait froid parce qu’on a décidé qu’il fait chaud. C’est forcer son chien à porter des lunettes de soleil dans le seul but de prendre une photo. C’est refuser d’organiser un pique-nique parce qu’on n’a pas de panier en osier et de nappe à carreaux rouges et blancs. C’est dire, à six ans, qu’on ne fera jamais de cheval et le dire aussi à dix. C’est enfermer sa sœur dans sa chambre pour éviter d’avoir à lui expliquer pourquoi on ne peut pas l’emmener. C’est attendre que ce qu’on vous dit corresponde exactement à ce que vous avez envie d’entendre.

Antonia s’était décrétée que puisqu’elle allait mourir, il était inutile qu’elle range sa chambre. Quand on le décrète, c’est qu’on a tout de même un peu compris qu’en effet, en regard du fait assez simple qu’en disparaissant vous ferez tout disparaître avec vous et que donc il n’y aura plus rien, le rangement d’une chambre amenée à disparaître avec le reste pèse peu. Antonia attendait donc la mort assise en tailleur au milieu de sa chambre. Si tout disparaissait, par la même occasion, Isabelle disparaîtrait, la cité disparaîtrait, les caves et jusqu’à l’essoreuse à salade et le cadenas. Oui, cette cité pourrie serait rayée définitivement de la carte et les gens qui l’habitent supprimés un par un et leurs sales petits trafics avec. De toute façon, un jour ou l’autre, on allait faire sauter les bâtiments de cette cité, ils s’effondreraient dans leur propre poussière, parce que ça faisait trop longtemps qu’ils existaient, et tous les adultes qui y étaient restés, tous ces pauvres abrutis par la télé et le chômage longue durée, tous ces appartements qui sentaient la pisse et les croquettes pour chat, tous les tiroirs de tous les meubles pleins à ras bord de photographies de vacances lamentables prises dans des endroits misérables où on est resté baba devant le feu d’artifice du 14 Juillet, qui a recommencé tous les 14 Juillets de toutes les années depuis des années, premier 14 Juillet, deuxième 14 Juillet, troisième 14 Juillet, et quatrième et cinquième et sixième et septième 14 Juillet, ou pire : les photos de mariages, les photos de baptêmes, les photos d’anniversaires de mariages et les photos d’anniversaires de baptêmes et les anniversaires tout court, et tout le monde raide dans son costume parce que personne ici ne sait porter le costume, que tout le monde est en pyjama toute la journée ou en survêt ce qui est la même chose, tous les bibelots débiles rapportés et qui s’étaient cassés dans les valises, tous les appareils électroménagers en double, ou en triple, parce qu’ils sont pas chers, les services à raclette, les services à fondue, les machines à gaufres, les machines à croque-monsieur, les croque-gaufre-grill et tous les 3 en 1, les appareils à pop-corn, les friteuses comme ci et les friteuses comme ça, les batteurs, les batteurs-mélangeurs, les moulins à légumes, les presse-agrumes, les trancheuses et les bouilloires, les machines à glace, les robots compacts, les cafetières à expresso, les cireuses aspirantes, les pistolets nettoyeurs, les aspirateurs à eau et tous les portables, tous, avec leurs musiques stupides, leurs messages encore plus stupides et leurs jeux à la con, toutes les consoles de jeux, oui, et toutes ces pouffiasses de Lara Croft, ces bouffonnes de Buffy et de Scully, ces connards du Loft et toutes les télés qui exploseraient en même temps, ça, ça serait un feu d’artifice, tout ça s’écroulerait d’un coup sans qu’on ait prévenu personne, ils crèveraient tous au milieu de leurs aspirateurs et de leurs friteuses et elle avec, parce que c’était vraiment la plus bête de tous, elle, Antonia, et qui avait plus rien à faire, juste à attendre que le dernier poisson pané surgelé du dernier des congélateurs explose avec tout ce qu’il y avait autour, l’emballage, les meubles, les pères et les mères, les enfants, les animaux et la cité.

Mode : Lu

Cette idée lysergique de la liberté est assez éloignée du trio dit « républicain » et de son origine révolutionnaire pour que l’auteur bétonne conceptuellement son écho proustien : « [S’emparer de la perspective], c’est rompre le partage entre ceux qui sont soumis à la nécessité du travail des bras et ceux qui disposent de la liberté du regard. (…) [Cette appropriation esthétique] définit la constitution d’un autre corps qui n’est plus « adapté » au partage policier des places, des fonctions, et des compétences sociales. »

Nathalie Quintane« Le dernier chorégraphe » Ultra-ProustLa Fabrique2018
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Tant que les écrivains français ne s’auto-provinçialiseront pas, et tant que la France ne sera pas sa propre province et celle de tous les autres pays, nous ne pourrons nous sauver de cette sorte particulière de bêtise que nous nommons l’intelligence.

Nathalie Quintane« Le dernier chorégraphe » Ultra-ProustP.O.L2018
Mode : Lu

L’importance des corrections, chez Proust, ne tient pas seulement à son perfectionnisme, ou au fait que, « quelque part », il se sentait incorrect, ou pas assez juste dans sa langue, mais révèle à mon sens un trait de la modernité dont sa syntaxe se saisit dans cette façon d’approcher en spirale, progressivement, son objet, en reculant et en y revenant tour à tour, dans une épanorthose étendue à tout un livre, et qui consiste à reprendre ce qu’on vient de poser pour le reformuler. Il y a aussi comme un filet où se nouent, chez ce roi de la punchline, toutes les pointes (cf. les scènes de réceptions et de salons, au début de Sodome et Gomorrhe, par exemple). La maîtrise proustienne est indissociable de la conscience constante que toute maîtrise est impossible, en littérature, parce que ce n’est pas l’affaire des maîtres, qui ont des choses bien plus importantes à faire dans la vie que d’écrire.

Nathalie Quintane« Pain d’épice » Ultra-ProustP.OL.2018
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Le « travail de la langue » est une chose absurde quand on ne comprend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’auto-contemplation ; ou plutôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits Poèmes en Prose pour « révolutionner le langage poétique » et coiffer Gautier au poteau ; la rage contenue qu’il y met, y compris à l’égard de lui-même, prouve assez qu’il entendait littéralement faire déchanter le second Empire.

Nathalie Quintane« Pain d’épice » Ultra-ProustP.O.L2018
Mode : Lu

Je ne suis pas une intellectuelle engagée. Je suis poète. Je remarque tout ce qui sensiblement me heurte, me capte, m’arrête. Je remarque qu’on a passé une journée de procès à regarder des vidéos, c’est tout. Je n’ai pas de thèse à défendre. Je ne viens pas vérifier ce que je sais déjà, parce que je ne sais rien avant de l’avoir écrit. Je n’ai rien à apprendre à qui que ce soit, ni sur Jeanne d’Arc, ni sur les classes moyennes – sur lesquelles j’ai pourtant écrit deux petits livres parus chez P.O.L. Je crois simplement que ma place est  du côté de celles et de ceux qui souffrent de ce qu’on leur impose plutôt que du côté de leurs juges.

Nathalie Quintane« Une partie de l’extrême gauche lit davantage de littérature »Le Monde2018lien
Mode : Lu

FAUX BARRAGE 16 : documentaire

À partir d’un moment qu’on peut nommer X
par un souci d’hommage à la prépondérance des sciences

quel que soit le domaine référé à compté du moment X
le documentaire gagne qui n’est pas la documentation

le documentaire gagne défilent des séries de têtes
d’anciens combattants tous assis d’anciens appelés

rappelés figures historiques et fellags
présentés en mouches d’un tract distribué montrant
un fell-mouche, fell-sauterelle

X arrive et tout soudain l’archive
accable comble des groupes entiers de merci mon adjudant
0,5 % au regard de la guerre – je veux dire la guerre de 40 –
de soldats allemands désertant pour rejoindre le maquis français tu aurais dû rejoindre le FLN.

séries de têtes assez précisément cadrées du téton à la canopée surmontée de quelques centimètres de mur

tapissé tranquille tapisserie en 65 × 50 cm de maquis
Aurès nom non indiqué de cailloux accumulés puis

tête parlante commentant son maquis
cadrée téton cadrée montagne

est-ce que l’archive ainsi repousse, pousse
littéraire ou dératée là où le docu tv tristement

présente d’un fell la mouche-métaphore
puis le paysage caillassé puis la tête

plus tête mais plan
que ces parlants sont allés là-bas dans
les Aurès rapport à la juxtaposition du

c’est la vie de château et des rangées de
fauteuils rouges et rembourrés derrière le déserteur

raté, qu’ils firent ce qu’on leur dit et dirent
que les montagnes d’Afrique du Nord étaient frisquettes

de même que j’aurais souhaité ne pas ne pas
virer trop ceci trop cela, ne pas passer mon temps

me nettoyant les pattes, le dessus des yeux, ou

nettoyant la crosse et que je te remonte tout dans l’ordre en moins d’une minute.

 

N’importe où, n’importe quand, n’importe comment – liberté, égalité, fraternité. Avec cependant de menues corrections et réparations dans le cadre scolaire, des rétrogradations de carabes ravis par la beauté des pyramides.

Des pyramides construites à coups de fouet ; on peut donc vous apprendre le moderne à coups de schlague mentale. « Qui le premier coupa les couilles et les mit encore chaudes à la bouche ? » est du même ordre que l’œuf et la poule ; passons.

Passons, passons, passons, passons, passons. Côte à côte et se tenant la main, des bouches de chacun pendouillent une couille, un gland. Excisions de gorge, expulsions de membres, et descriptions afférentes pour l’enseignement de tous.

Il n’y a, chez tous et pris un par un, aucune demande de connaissance de l’autre (1). Pas de demande de connaissance de soi (2). Elles arrivent en sus, et sans qu’on les ait toujours voulues (ou pas comme ça).

Pas comme ça ! sans cesse sert à repousser le moment de l’éclaircissement. Toutes les violences, sauf celle-ci. Il est alors nécessaire d’autoritairement formuler : Connais-toi toi-même – comme on met dans sa merde le nez du chien.

Le nez d’un chien toujours très délicat. Et de sa patte il se couvre les yeux pour mieux dormir. Il épouse du ventre la chaleur de la vitre. Il souffre déjà tellement pour se tenir propre. La plus grande promesse est celle d’un toit, et d’une écuelle.

Si tu promets d’être à l’autre attentif, on te remplira ton écuelle – on pourrait s’arranger ainsi. Dans le donnant donnant. Ce qui devient : Je vais le guetter, l’autre. Cette fois, je ne le raterai pas.

Je n’en rate pas une. Je ne m’explique rien mais je détaille. Par exemple : esclave sexuel serait un pléonasme. Un pendu bande. Un pendu bande, c’est pourquoi il y eut en Amérique autant de lynchages.

Au pied des lynchés, il y a des hommes hilares. Et les femmes se tiennent les côtes. Ces marrants furent autrefois pendus par grappes en France. RPR : Religion Prétendue Réformée. Reprenons ce Propos Rhizomatiquement.

De siècles en pays, des architectures se reprennent. Se reprennent sans se reprendre. Entassements constitutifs des cales des bateaux. Étagements et bancs serrés des temples protestants. Parkings. Ils en contiennent le plus.

Ils en contiennent le plus est source de comique. Résume une civilisation. Le petit être mécanique avec son chapeau vu d’en haut. Les queues à la cantine. Les Figuren. Les mains coupées prises dans des stères de bois sont le signe qu’ici il y avait quelqu’un.

Qu’ici il y avait quelqu’un se conçoit mal. La conception difficile est le propre de celui dont on dit qu’il pense. Peine-à-penser produit archives en quantité, preuves, traces et enregistrements d’éléphants – peine perdue : au bout du compte, il ne voit toujours rien.

Rien, sinon le compost clean qui ne fait rien pousser et sur lequel on trône. Ce compost de vieilles formules toutes devisant de dévoilement tandis que le premier désir d’un nouveau maire ou du poète nouveau est d’abattre, de combler, de couvrir et d’édifier.

Contentez-vous de l’édification, dit-on à tous les céciteux, à tous, puis on les somme. En parallèle aux dormitions se déplient une à une les horreurs, comme en un monde séparé, comme en un jadis.

Comme en un jadis, environnés de poix, doublés de coton, passant dans les casques un air de viole de gambe, nous nommons légèrement nos barbecues, nous y faisons griller de petites sardines.

Le parfum des petites sardines m’entraîne à son tour dans le rêve, je m’en entiche, je vois le dos des poissons lames de rasoir refléter la rivière, je change de rive, déjà je ne suis plus, là où il y avait quelqu’un.

Là où il y avait quelqu’un reste un goût de métal. Image de mâchoire défoncée, de moitié du visage ôtée, sans prendre de gants.

L’humaine est une espèce à mains gantées, où rouge = beau, où bleu = ciel, où le blanc domine, des laboratoires. L’espèce ricanante et sensible. Tue d’un revers. Pleure un lustre. Commémore.

Mode : Lu

MAQUIS

Les militaires pensent et agissent d’un coup. C’est : littérature. Ils ne nous donnent pas que des titres pratiques ou un lexique mais, en douce, des modèles tactiques, cependant que nous faisons nos découpages et nos collages avec fuck war.

Cependant que nous faisons nos découpages et nos collages avec fuck war, nous pensons comme des militaires ou des avants-centres. D’autre part, il ne vaut pas mieux s’imaginer le football marocain porteur de traits typiquement marocains : n’allez pas vous imaginer des choses.

N’allez pas vous imaginer des choses, disait Cervantès, disaient Patrice Lumumba et Jimmy Durham. Ici n’est pas le lieu de l’imagination – ni celui du réel, d’ailleurs. Pas de pépites de réalité dans les cookies alphabétiques.

Pas de pépites de réalité dans la réalité non plus, et pourquoi y voir un problème ? un challenge (devoir introduire plus de réalité) ? un manque, un trop-lein ? la langue mathématique permet de donner une juste appréciation des déplacements de Roger Milla, le diable camerounais.

Roger Milla, le diable camerounais ; Pelé, une boule de muscles noirs, souple, habile, qui court dans les sables chauds de Copacabana ; Congo, les tambours de nos indigènes affectent parfois des formes étranges qui s’inscrivent parfaitement dans un triangle rectangle.

Aux temps préhistoriques déjà, des tambours s’inscrivent rétrospectivement dans un triangle rectangle. Galilée, seizième siècle, fut réhabilité rétrospectivement en 1992. La rétrospection est un travail.

La rétrospection est notre travail car le présent ne suffit pas. Comment agir tout court par le biais de la rétrospection ? Comment agir par le biais de la rétrospection sans être traité de marxiste intellectuel pédophile ?

Il s’agit, au moment d’agir, de travailler à mieux prêter le flanc aux accusations de marxiste intellectuel pédophile. Et de ne pas faire le malin en énonçant les dimensions exactes d’un terrain de football, par exemple.

Par exemple, la préférence du mot foot ou du mot football devrait faire toute la différence. Ce n’est pas le cas. Le lexique n’est pas une solution. Un esprit sain dans un corps saint, c’est un mauvais début pour tout le monde.

Les parallélismes de construction sont de mauvais débuts pour tout le monde (sentences, proverbes). Il vaudrait mieux pour tout le monde faire preuve de plus de relativisme, malheureusement Galilée est passé par là.

Galilée, hélas, passa par là. Il se demande rétrospectivement si Johannes-Paulus n’a pas commis la plus grande erreur de son mandat en le réhabilitant. Galileo Galilei a vu n’importe quoi à travers sa piètre lunette, et nous voilà faits.

Faits, c’est dire si le temps béni des colonies est un accompli. Achevé, antique, et pourtant continué par-delà par l’injection intus et in cute de couscous pour nous, de moderne pour eux, par nos luttes économiques et glottiques.

Ces luttes économico-glottiques font tout le monde se tenir raide d’un bord à l’autre de la mer et des terres. Depuis la terre et les mers nous nous voyons et détaillons tels que, Arabes costumés en Arabes, Blancs en Blancs.

Les Blancs en Blancs sont pour eux-mêmes encore des dieux débarqués, déchus peut-être de-ci de-là, puis tout aussitôt re-lancés en véhicules hauts sur roues, bleu savane, kaki ocre, tenant en fantôme d’une défense l’éléphant.

L’éléphant est un elfe à présent, est une force de la nature d’un elfe ; envolé en fumée barrissant, il nous envoie la force de ses enregistrements, et par force nous advient alors plus qu’une sorte de nostalgie.

Plus qu’une sorte de nostalgie, il s’agit de conquérir – car jamais en ce domaine de mémoire nous ne l’eûmes – le sens, et sensibilité, de l’événement. Le sens de l’événement vient majoritairement bien avant bien après. C’est ainsi que bien avant bien après nous pleurons. Aussi loin en avant en arrière qu’il nous ait été donné d’aller, nous nous fîmes pleurer et nous les laissâmes à leurs larmes.

Que les événements produisent des larmes, c’est ce que nous prenons garde d’oublier. Ainsi sommes-nous perpétuellement surpris, enchantés et curieux. Enchantés, curieux et désolés, notre cœur se ravive à l’arrivée des larmes : nous vivons.

Sur un cimetière aux proportions terrestres, nous vivons, nous avançons guidés par les fantômes d’éléphants, pilotés parmi les fosses, conduits par les sillons des vignes de pays où l’on ne doit pas boire de vin.

Il est dit qu’il y eut des rivières de vin, des arbres d’où coulaient le miel, et que c’est cela même que nous nous devons d’espérer. Par tous les moyens, sans prendre de gants, nous faisons couler le miel et le vin. Ils ruissellent.

Les ruisseaux se transforment en fleuves, et les fleuves vont à la mer : par un abracadabra porté de siècle en siècle, des particularités géographiques sont devenues les destins. Cet abracadabra est aussi une méthode d’apprentissage.

D’apprendre par cœur, nous sommes nous-mêmes l’objectif fixé du devoir cultiver des vignes, n’importe où, n’importe quand, et de mesurer le débit de l’eau, n’importe quand, n’importe où, le débit de l’eau et le débit du lait.

Mode : Lu

six ans où presque tout ce que j’avais pu faire et dire, seule ou avec d’autres, avait été doublé par la pensée de cet homme, si bien qu’à l’époque le moindre détail était salopé par cette pensée […] une pensée exclusivement concentrée sur un seul sujet, aucun autre sujet et aucun autre objet n’ayant la possibilité de vivre là-dedans plus de cinq secondes ; mon corps intégralement, depuis mes doigts de pied jusqu’à mes cheveux, était rétracté à l’intérieur d’un discours en boucle, c’est-à-dire d’une boucle qui tournait sans interruption même la nuit – je rêvais, c’était lui ; je me levais pour pisser, c’était lui, etc. –, et je me demande si le meilleur moyen, ou l’un des meilleurs moyens, de rendre compte de ce tapis de bombes – ma tête –, n’est pas le jeu du par-devant/par-derrière : on prend un texte – tiens, Une saison en enfer, c’est celui que j’ai sous la main – et on lui ajoute systématiquement par-devant/par-derrière ; ça donne : Jadis, par-devant, si je me souviens bien, par-derrière, ma vie était un festin par-devant, où s’ouvraient tous les cœurs par-derrière, où tous les vins coulaient par-devant. Eh bien je suis partie en Crète, c’est-à-dire que je me suis enfuie en Crète à un moment, pour savoir si là-bas le par-derrière/par-devant continuerait ou serait troublé par le déplacement géographique, la nécessité de faire attention à ce qu’on vous dit avec l’accent, mais j’aurais très bien pu faire le tour du monde en porte-containers, atteindre le pôle Nord, explorer Sakhaline, ça n’en aurait pas moins duré – et c’était comme si cette pensée devait me survivre puisque je mourrais avant qu’elle cesse.