1897. L’effet Malherbe sur le sonnet : suppression du jeu par la règle. Un jeu codifié strictement, voilà qui peut détruire le jeu comme forme de vie.
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Jacques Roubaud
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1893. (Warburg) La poésie (mythique) des Indiens comme confessions du mélancolique incurable, l’homme, disposées dans les archives des shamans.
1860. Les réponses sur les mêmes rimes sont un écho de la tenso.
1861. fatrasies, etc. le « je ne sais quoi » est présent aussi bien dans les fatrasies d’Arras que chez Beaumanoir.
1862. Fatrasies, etc. Dans la rotrouenge de Richart comme dans les fatrasies de Beaumanoir, on voit le brusque passage de vers longs à vers courts, présent aussi dans la frottola et dans le « vers de nien ». Mais on voit surtout le passage de la même rime instantanément du mètre long au mètre court. Là est le nœud formel : l’attente de l’identité rime-mètre, immédiatement niée et de la manière la plus évidente.
1863. Fatrasie, etc. « Tels cuide veillier qui dort/en paradis/ ». Le proverbe est rendu bête par le deuxième vers, qui est aussi en contre-pied métrique. Autre exemple : « Tos jors est li soleils chaus/an plein aoust/ » Où l’évidence sentencieuse est ridiculisée à l’aide de la métrique.
1143. Il faut défendre la posture suivante : nécessité de la poésie ; nécessité, si on est poète, de se revendiquer comme poète.
1144. Il faut affirmer que la question de la poésie ne concerne pas que les poètes. La chute de la poésie menace la langue. La chute de la poésie menace chacun en sa mémoire, menace sa faculté d’être libre.
1145. Il n’y a cependant aucune raison d’être œcuménique en poésie. Bien que la question interne à la poésie : qu’est-ce qui vaut ?, qu’est-ce qui ne vaut pas ?, ne soit pas la première question qui se pose, en des temps de menace absolue sur la poésie, on ne peut pas gommer les divergences dans l’appréciation des lignes poétiques antagonistes qui s’affrontent dans son champ. Autrement dit, je suis en partie d’accord avec David Antin quand il dit : « suis-je poète ? si X est poète, alors je ne suis pas poète. » Mais je dirai quand même : « Oui je suis poète, même si X se dit poète. »
1146. La conception de la poésie qui résulte des hypothèses avancées ne peut donner à la poésie aucune des justifications qui sont généralement proposées comme raisons de son existence, de sa survie. Elle n’amène pas non plus à admettre ce qui lui est souvent annoncé comme faisant partie de ses devoirs.
1147. L’acte d’accusation – l’argument de la difficulté. Les poètes ne sont plus lus, sont peu lus parce qu’ils sont difficiles.
1148. Première réponse à l’accusation de difficulté, la réponse polémique : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. » Vous trouvez la poésie difficile parce que vous ne voyez pas pourquoi il y aurait de la poésie. Cela, soit parce que vous la jugez dépassée, ennuyeuse, soit parce que vous considérez qu’autre chose aujourd’hui peut jouer le rôle qui était le sien (il s’agit du rôle « poétique » au sens mou), la chanson, la pub…
1149. Deuxième réponse : si la poésie est liée à la mémoire, elle l’est à la mémoire de chacun ; si elle n’est pas, ou plus, dans votre mémoire, alors vous ne connaissez plus ce qu’est la poésie ; la poésie que vous rencontrez est nécessairement étrange, inhabituelle, difficile donc, par non-familiarité, par perte de familiarité avec la poésie, avec toute poésie.
1150. Une variante de la même accusation : la poésie actuelle est difficile ; ah si vous écriviez comme x, comme y, comme tel poète du passé.
1151. La réponse à cette variante est une variante de la réponse à la forme pure : parce que la poésie du passé est déjà entrée dans la mémoire, dans la mémoire de la langue, donc indirectement dans la vôtre ; elle est déjà là, ce qu’elle est est déjà acquis dans la langue, s’absorbe alors sans l’effort nécessaire de pénétration, de perception de la poésie en tant que poésie, de reconnaissance de la poésie dans les poèmes (qui est le premier moment de la mise en mémoire).
1152. Dans ce cas la difficulté de la poésie se présente aussi comme difficulté à admettre le changement dans la poésie. Ceci est de plus un cas particulier d’un phénomène qui affecte toute mémoire, et qui joue spécialement dans le cas de la poésie, étant donné sa nature.
1153. Il s’agit de la mémoire immobilisée, arrêtée. La mémoire intérieure, dans ses deux formes, ne peut vivre qu’en se modifiant sans cesse, qu’en se vérifiant sans cesse intérieurement. L’hypertrophie du rôle donné aux mémoires externes favorise, en devenant le paradigme dominant, l’immobilisation de la mémoire (see la transmission orale de la poésie, la transmission orale des lois, des généalogies ; l’exemple paradigmatique cité par Jack Goody). (C’est un point essentiel soulevé par Platon, autrefois.)
1154. La poésie extrême-contemporaine présente un autre caractère encore, qui est source d’une réelle difficulté, très différente de ce qu’on désigne d’ordinaire par difficulté (vocabulaire, constructions, formes, présentation, idées…) : l’hypothèse de la mémoire implique, si on tient compte de ce que la mémoire signifie, que la poésie anticipe sur les changements dans la langue (le temps de la poésie est aussi un futur antérieur), les annonce, éventuellement participe à leur émergence.
1155. La poésie contient le futur de la langue.
1156. La langue paraît étrange, insolite, difficile, dans la poésie du présent.
1157. La langue paraît étrange dans la poésie extrême-contemporaine parce qu’elle y présente certains traits de son futur.
1158. La langue paraît étrange dans la poésie extrême-contemporaine parce qu’elle y présente certains traits oubliés de son passé.
1159. La poésie préserve le passé de la langue dans son présent. Elle donne une image augustinienne de la langue.
1160. La poésie redonne un sens oublié aux mots de la tribu.
1161. Tel est le sens de la remarque de Gertrude dans une interview (quelque chose comme : « Look, when I say « a rose is a rose is a rose is a rose », the rose is again red in english poetry »).
1162. La troisième réponse à l’accusation de difficulté est qu’elle repose sur un contresens absolu concernant la nature de la poésie. Il y a des poèmes (parmi ceux que je suis prêt à défendre) qui posent des problèmes de compréhension immédiate, linguistique ou de pensée, considérables. Mais il y en a au moins autant d’autres qui ne présentent nullement cette caractéristique. Mais la présence des uns et des autres dans les librairies (et généralement leur absence) ne dépend absolument pas de cette distinction.
1163. La difficulté de la poésie aujourd’hui est qu’elle est poésie. Ce qui est difficile à admettre, à entendre, et à comprendre (l’a toujours été plus ou moins, mais l’est à l’extrême dans les conditions actuelles), c’est qu’il y ait, encore, cette manière particulière de traiter la langue qui constitue la poésie. La difficulté première est là. Toute autre difficulté est secondaire.
1164. Cela tient bien sûr à la nature toute particulière de la notion de sens en poésie. S’il y a sens, c’est sens formel et effet intérieur de sens. Dans toute forme-poésie du présent, d’un type nouveau, il y a difficulté à saisir ce sens, à l’admettre, à le reconnaître parce qu’on est habitué (scolairement et idéologiquement habitué) à chercher autre chose, une des formes habituelles du sens.
1165. Pour beaucoup (y compris certains poètes ; il y a des postures démagogiques chez les poètes) le crime essentiel de la poésie est l’incompréhensibilité. La poésie doit satisfaire les exigences de sens d’un public hypothétique.
1166. L’accusation d’incompréhensibilité est associée de manière implicite à l’exigence de compréhension immédiate.
1167. Si la poésie est mémoire, agit sur la mémoire, il n’y a aucune raison que sa pénétration (donc sa compréhension) soit immédiate. Bien au contraire.
1168. La compréhension immédiate d’un poème est ou bien un contresens, la compréhension d’autre chose que le poème qua poème ; ou bien une compréhension molle, pâle.
1169. Ceci est spécialement visible si le poème ne pose aucune difficulté de compréhension instantanée au sens ordinaire. Exemple paradigmatique : le poème chippewa des nuages.
1170. « Tu ne comprends pas ? je répète… »
1171. Dans la mémoire naît une compréhension irréfléchie, non traductible, non transmissible, de la poésie.
1172. Une autre manière de céder à la pression du monde sur la poésie est de maintenir la posture du poète, mais en admettant toutes ou partie des accusations portées contre la poésie et les poètes qui se situent, plus ou moins nettement, dans la perspective que je dessine dans la POFORM (poétique formelle).
1173. C’est la posture du renoncement. Dans ces conditions la poésie peut survivre, atteindre même une certaine audience en se présentant comme ce qui est pour moi soit un autre rôle que le sien, soit, si on veut être plus sévère, un travestissement, une trahison de son rôle. L’exemple le plus net de cette situation est aujourd’hui l’Angleterre.
1174. La poésie ne peut pas sans s’affaiblir renoncer à tout projet formel.
1175. La posture du renoncement conduit la poésie à se satisfaire d’un rôle de parente pauvre du roman.
1176. La posture du renoncement conduit la poésie à imiter le roman de gare, réduit aux élans du cœur (Wendy Cope).
1177. La poésie du renoncement peut trouver une force apparente dans une situation où apparaît un indiscutable épuisement de la forme romanesque.
1178. La poésie démissionnaire joue un rôle de substitut émouvant du discours bio-éthique, écologique, humanitaire, jardinier, touristique, franciscain, bouddhiste, new age, etc. (des noms !).
1179. La posture du renoncement est le prolongement de la politique du slogan « mort de la poésie », mais par d’autres moyens.
1180. Le discours savant, le discours critique (ce qu’il en reste), le discours journalistique, soutiennent la posture du renoncement.
1181. La poésie du renoncement s’interdit la poétisation du discours politique à cause des slogans « mort de la politique », « discrédit de la politique »… Il s’ensuit qu’une poésie à surface ouvertement politique serait sans doute momentanément à défendre.
1182. Hypothèse quatorze de la poésie : la poésie est pour un œil-oreille.
1183. « Historiquement » (dans l’histoire du conte théorique), l’invention simonidienne est associée à une révolution technologique : celle de l’écriture alphabétique.
1184. Les progrès de l’écrit ont conduit à une situation d’équilibre plus ou moins stable entre mémoire externe et mémoire interne.
1185. L’hypothèse quatorze exprime d’abord ce fait élémentaire que la poésie devient écrite-orale.
1186. À l’époque médiévale, dans les langues vernaculaires, la poésie redevient aussi écrite-orale.
1187. C’est alors que se rompt le lien de la poésie à la musique.
1188. La poésie est nécessairement un double (sens de la vue, sens de l’ouïe) ; cela tient aussi à la nature de la mémoire, qui est un double (passé-présent).
1189. Avant l’écriture alphabétique, la seule à pouvoir « donner à voir » les sons de la poésie, c’est dans le même « sens », dans l’oralité-auralité que se transmet la poésie. Ce sont les générations successives qui jouent le rôle du double.
1190. Imaginons un axe de la langue dans la poésie, qui a deux pôles, un pôle de la trace écrite, un pôle de la trace orale.
1191. La poésie (au sens qui est donné ici, à ce mot, dans ces remarques) manifeste (extérieurement) deux formes ; elle est sur la page et elle est dans la voix.
1192. Il est clair que le TONUTRIN va compliquer, enrichir (et si on n’y prend garde brouiller, affaiblir) cette distinction nécessaire.
1193. La poésie peut privilégier l’une ou l’autre forme (écrite/orale).
1194. La poésie peut circuler de la forme écrite à la forme orale et réciproquement.
1195. La poésie peut être « derrière » les deux formes, sans pencher vers une.
1196. Il existe une modalité de la poésie où la forme écrite est subordonnée (elle n’est pas (toujours) absente chez les poètes de la performance, Blaine, Heidsieck, Métail)).
1197. La modalité écrite fait intervenir les modalités du geste d’inscription (main, typo, écran…).
1198. La modalité écrite fait intervenir le geste d’appréhension par l’œil (see exemple écranique de l’apparition non simultanée de la page).
1199. La modalité orale-aurale fait intervenir le geste de prononcement.
1200. Il y a des modalités de poésie où la voix est impossible.
1201. Il y a des modalités de poésie où l’écrit est impossible.
1202. Dans une poésie où soit l’écrit soit la voix est impossible, cela ne veut pas dire que la voix ou l’écrit n’en fait pas partie. La poésie est toujours un double, mais une des faces du double peut être vide, ou obscure, ou opaque.
1203. Je n’ai pas formulé une Hypothèse quatorze prime de la poésie : la poésie est orale-écrite.
1204. Je ne pourrais en fait postuler que quelque chose comme une Hypothèse quatorze seconde de la poésie : la poésie apparaît sous la forme orale-écrite.
1205. Ne parler que de poésie écrite ou de poésie orale, c’est oublier qu’on ne vise par là qu’une forme externe, un état de langue.
1206. Hypothèse quinze de la poésie : la poésie est mémoire externe et mémoire interne. C’est une hypothèse de précision.
1207. Scholie de l’hypothèse quinze : La poésie n’est pas strictement publique. La poésie ne peut pas se réduire à son aspect public, au texte dans le livre, à la performance de voix, de gestes… la poésie est aussi privée, et d’une manière qui est autre que celle de la mémoire-souvenir, comme de la mémoire-pensée…
1208. Il s’ensuit qu’il peut exister, et même qu’il existe nécessairement une distance énorme entre les effets-mémoire de la poésie, d’une mémoire intérieure à une autre. Pour toute autre activité de langue, pour l’examen de toute autre activité de langue, ces effets (qui existent toujours) doivent être réduits au maximum, doivent être considérés soit comme négligeables et parasites, soit comme seconds ; dans le cas de la poésie, cette réduction est impossible.
1209. La poésie est soustraite à la règle dite de la « publicity of meaning » (see Tennant). La discussion sur la signification de la poésie (dans les poèmes) est au départ faussée si on ne tient pas compte de cela. Dans le « sens » de ce que dit un poème, il y a nécessairement une part prépondérante de privé intransmissible, non interpersonnel.
1210. Hypothèse seize de la poésie : La poésie apparaît sous la forme aurale-éQrite (je désigne par « éQrit » l’effet interne de la trace).
1211. On peut aussi postuler une Hypothèse dix-sept de la poésie : la poésie est nasale, est dans la peau, sur la peau, sur la langue (organe).
1212. L’opposition première n’est pas entre oral et écrit mais entre intérieur et extérieur.
1213. L’opposition intérieur-extérieur est, dans le cas de la poésie, beaucoup plus radicale que dans le cas de toutes les autres activités langagières.
1214. Il s’ensuit que la poésie, si je l’accueille et la reconnais, fait de la langue ma langue plus que tout autre usage, me fait possesseur de ma langue. Ma langue est à moi par la poésie.
1099. Hypothèse treize de la poésie : Dans toute langue il y a de la poésie.
1100. L’invention simonidienne est de rendre explicite ce qui est poésie dans la poésie (i-e les compositions poétiques).
1101. L’invention de la poésie doit s’entendre comme possibilité de reconnaître qu’il y a de la poésie (au sens des hypothèses de la poésie).
1102. On peut la reconnaître alors ailleurs. (Autres temps, autres lieux.)
1103. La poésie, dans Homère, est plagiat par anticipation de la poésie (au sens de Simonide, au sens contemporain).
1104. L’invention de la poésie permet de reconnaître que ce que disent (au sens ordinaire de dire) les poésies d’ailleurs, d’avant et de toujours, est autre que la poésie.
1105. La poésie véhicule toujours du sens (toutes sortes de sens) mais ce(s) sens ne lui est (sont) pas essentiel(s) par nature.
1106. Les hypothèses de la poésie impliquent des hypothèses du poète.
1107. Les hypothèses de la poésie impliquent des hypothèses du lecteur.
1108. Les poètes ne sont pas des maîtres de vérité.
1109. Continuer à revendiquer le prestige des temps pré-simonidiens, à s’affirmer diseur de la vérité des choses, des êtres, des langues, des cités ou des empires, la vérité des dieux, c’est la posture homérique.
1110. La posture orphique est celle du retour à la posture shamanique. C’est la posture du poète inspiré, du « furieux ».
1111. La posture du poète spontané est la version mièvre de la posture du poète inspiré.
1112. La posture malherbienne est celle du poète décoratif.
1113. La posture malherbienne est celle qui est préférée par les représentants des différentes branches du savoir.
1114. Les principales postures de poète se caractérisent par une ignorance de ou un refus d’admettre la nature propre, particulière, irréductible, de la poésie, par une dénégation ou minimisation de son rapport privilégié, nécessaire et original à la langue.
1115. Les progrès de l’ECOPROF impliquent l’affaiblissement de la position de la poésie dans le champ de la littérature, dans celui de la société, dans la vie individuelle ; et dans un deuxième temps non seulement son affaiblissement, mais la possibilité même de sa disparition.
1116. Les hypothèses de la poésie impliquent que le rôle social du poète (dans les temps de l’ECOPROF et de l’IVIMON) ne peut être que très modeste.
1117. Je défendrai l’idée de la relative neutralité de la technique (donc du TONUTRIN).
1118. À l’époque moderne et contemporaine, les poètes qui ont eu un rôle social ou politique reconnu éminent l’ont dû en grande partie à un contresens, contresens dont l’idée de poésie a souffert et souffre encore.
1119. La posture du poète maudit est une posture particulièrement caractéristique du moment moderne.
1120. Le geste avant-gardiste est un geste de destruction-libération.
1121. Le geste libératoire masque la pauvreté du geste de la table rase.
1122. Le geste avant-gardiste est soumis à la tentation de la fuite en avant révolutionnaire.
1123. La fuite en avant avant-gardiste peut être aussi bien contre-révolutionnaire (Pound, Céline, Benn).
1124. Les « vieilleries poétiques », les formes traditionnelles dépassées, épuisées et surannées survivent en dessous, quand le geste avant-gardiste est confronté à la durée.
1125. Le « retour à » est une des conséquences possibles de l’épuisement du geste avant-gardiste.
1126. Le geste avant-gardiste est nécessairement psitacciste.
1127. L’aboutissement naturel du geste avant-gardiste est le silence.
1128. La version glorieuse du geste moderniste, chez Rimbaud, se change en version trafic.
1129. Les libérateurs du vers, en vieillissant, deviennent des négriers du vers.
1130. Denis Roche : abandon de la poésie – éloge de la littérature – difficulté avec la littérature – photographie –.
1131. La fatalité massive de la faillite des avant-gardes l’emporte sur la variété inventive des expériences individuelles, interdit d’établir les expériences, les démarches, dans une quelconque continuité, une communauté de formes stables, tend à créer un semi-solipsisme. L’air de famille flou du vers libre international (le vil) tire les stratégies personnelles vers le mouton au panurgisme incontrôlé.
1132. Tout geste avant-gardiste est voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une compréhension formelle.
1133. La fatalité de l’avant-garde est la posture de secte.
1134. L’avant-gardisme est lié au moment moderniste. L’avant-gardisme du moment post-moderne est d’annoncer la fin des avant-gardes.
1135. Le slogan de la mort de l’auteur est une variante du slogan de la mort de la poésie.
1136. L’invention du « texte » fut la variante farce des deux slogans croisés « mort de l’auteur » et « mort de la poésie ».
1028. Une hypothèse du moderne : période de l’affaiblissement, sinon de la destruction non de la mémoire interne mais de ses modes antérieurs de fonctionnement, en particulier des stratégies, des formes de vie de sa maîtrise (en particulier l’oubli et la décadence en mnémotechnie des arts de mémoire).
1029. Une (des) hypothèse(s) de fiction anthropologique : les stratégies d’apprentissage de la mémoire sont aussi anciennes que le langage, la poésie, le nombre.
1030. L’affaiblissement de la maîtrise de la mémoire interne s’accompagne d’une dépendance croissante et finalement peut-être absolue des modes de la mémoire externe.
1031. Corollaire a) de l’hypothèse de la chute des arts de mémoire : un déséquilibre entre les deux pôles de la forme-mémoire (mémoire-souvenir et mémoire-pensée) ; au profit de la seconde.
1032. Corollaire b) de la même hypothèse : une certaine rupture de la solidarité entre les deux pôles de la forme-mémoire, un affaiblissement de leur solidarité.
1033. Corollaire c) conséquence des corollaires a) et b) : le pôle considéré comme le seul important, le pôle-pensée, s’affaiblit lui aussi.
1033 bis. L’accumulation du savoir collectif masque les effets massifs de « c) ».
1034. Le modernisme peut être associé à l’hypothèse de l’affaiblissement de la mémoire interne ; du moins dans le domaine des arts, et particulièrement dans celui des arts du langage.
1035. Hypothèse du modernisme : le mouvement artistique dit moderne est la forme-art de l’affaiblissement historique de la mémoire interne.
1036. La période artistique moderniste est le moment de l’oubli de la mémoire.
1037. Le moment de l’oubli de la mémoire est le moment historique des têtes vides.
1038. Le moment moderniste ne se caractérise pas par la conscience directe d’un rapport avec la chute de la mémoire intérieure.
1039. L’axiome moderniste est le slogan de la table rase.
1040. Le moment contemporain est celui de la pénétration des têtes vides par les images externes. Il est caractérisé par le remplissage des têtes.
1041. Le moment contemporain est le moment historique des têtes refaites.
1042. Le déséquilibre entre les modes de la forme-mémoire est aggravé par le remplissage des têtes. Les images qui refont les têtes sont des images qui ne sont pas formées à l’intérieur.
1043. Ces images tentent d’échapper à la langue.
1044. Les images du mode contemporain obéissent à une géométrie et une topologie inadéquates à la mémoire-souvenir comme à la mémoire-pensée.
1045. La topologie des images pénétrantes est différente de celle de la mémoire interne.
1046. La topologie des images pénétrantes est pauvre.
1047. Dans l’état actuel de ses réalisations, la réalité virtuelle est fausse, et pauvre.
1048. Le moment artistique correspondant au temps des têtes refaites est le moment post-moderne.
1049. Hypothèse zéro de la poésie : il y a la poésie.
1050. Il y a : il y a la poésie dans les langues. Il y a de la poésie dans les langues. La poésie est dans les langues comme forme. Il y a une forme-poésie. Il y a des jeux de poésie qui manifestent la forme-poésie. Les jeux de poésie sont des jeux de langage.
1051. La poésie n’a pas affaire, directement, au langage.
1052. La poform (poétique formelle) ne considère pas un univers du langage, mais des univers de langues et une n-catégorie (n non borné) bâtie de ces univers.
1053. Une langue sans poésie meurt.
1054. Hypothèse un de la poésie : la poésie est mémoire.
1055. Hypothèse deux de la poésie : la poésie est mémoire de la langue.
1056. Hypothèse trois de la poésie : la forme-poésie dans une langue est une forme-mémoire de cette langue.
1057. Hypothèse quatre de la poésie : la poésie est en particulier une troisième forme-mémoire intérieure. Elle n’est ni la forme-souvenir, ni la forme-pensée, mais une forme-mémoire spécifique.
1058. Les formes-souvenirs du monde sont les traces des changements.
1059. Hypothèse cinq de la poésie : la poésie est mémoire par la langue.
1060. Hypothèse cinq bis de la poésie : La forme-poésie agit en tant que forme-mémoire, par la langue.
1061. Il n’y a pas, dans le monde (dans le monde hors-intérieur), de forme-pensée.
1062. Hypothèse six de la poésie : La forme-poésie agit en tout point de l’axe qui joint les deux pôles des autres formes-mémoire. Elle ne s’identifie à aucun d’eux.
1063. Hypothèse sept de la poésie : La poésie ne se souvient pas.
1064. Le poème dont le titre est « ce que disait le poème » illustre un aspect de l’hypothèse sept de la poésie.
1065. Hypothèse huit de la poésie : la poésie ne pense pas.
1066. La poésie a affaire à notre mémoire intérieure, à celle de chacun de nous. Elle agit sur les formes-mémoire d’une manière spécifique, qui n’est ni celle de la mémoire-souvenir, ni celle de la mémoire-pensée. Elle suscite souvenir(s) et pensée(s) (et bien d’autres choses encore, comme les affections) mais selon son effet propre, qui est l’effet-poésie.
1067. Hypothèse neuf de la poésie : la poésie ne dit rien.
1068. Hypothèse dix de la poésie : la poésie est un effecteur de mémoire.
1069. Hypothèse onze de la poésie : La poésie est effecteur de mémoire.
1070. Parmi les effecteurs de mémoire, la poésie est seule à avoir pour moteur unique et essentiel la langue.
1071. La poésie effectue la mémoire pour quelqu’un, pour sa mémoire, en vertu du rapport privilégié qu’elle a avec cette langue. Elle est ce que dit pour lui sa langue.
1072. Je ne suis pas stupide au point de penser que dire la langue ne peut se dire autrement que par la poésie (la langue peut être objet de savoir…). Mais je pense que les manières autres de dire la langue sont ou externes à la langue ou plus ou moins des ersatz de la poésie, que la manière naturelle de dire la langue, aussi ancienne que les langues, les sociétés humaines et les individus autonomes qui se souviennent et qui pensent, est celle de la forme-poésie.
1073. Les formes poétiques dites traditionnelles sont liées à l’état pré-moderne des rapports entre mémoires interne et externe ; et à l’époque où la poésie, troisième forme-mémoire, est organisée d’une manière adéquate à un équilibre entre intérieur et extérieur.
1074. Supposons que la forme simonidienne de la poésie est celle qui « convient » à l’existence de la mémoire externe écrite.
1075. Dans la poésie orale en l’absence de mémoire externe écrite, c’est la musique (parfois aussi la danse, le dessin ; see chippewas) qui assure l’équilibre entre les trois formes-mémoire.
1076. Les poètes du moment moderniste tiennent compte du fait que la forme traditionnelle de la poésie est devenue inadéquate à l’état des rapports entre mémoires. Ils entreprennent de détruire les formes traditionnelles.
1077. Pendant le moment moderniste on ne prend en compte que l’inadéquation des modalités existantes de la forme poétique à la situation nouvelle. Ce moment se caractérise par le geste avant-gardiste de la destruction.
1078. Le moment post-moderniste est celui de la réfection des têtes vidées de mémoire, le moment des têtes refaites.
1079. Le moment post-moderniste se caractérise par le slogan « mort de la poésie ».
1080. variante a du slogan mort de la poésie : il n’y a plus de poésie ; il n’y a que le roman.
1081. variante b du slogan mort de la poésie : il faut remplacer la poésie par le texte, le ceci ou le cela ; il faut abolir les frontières entre la poésie et le reste, etc.
1082. variante c du slogan mort de la poésie : la poésie est ailleurs que dans la poésie : dans la prose, dans les journaux, dans la chanson, dans le coucher de soleil, dans le cinéma…
1083. variante d du slogan mort de la poésie : la poésie est partout.
1084. Il faut défendre la nécessité de la poésie (ne pas se contenter de décrire), et cela en pensant les problèmes du rapport entre mémoire interne et mémoire externe. Il faut affirmer la non-fatalité de la disparition de la poésie.
706. Il faut qu’un poème soit ouvert et fermé.
635. Un singulier ne vient jamais seul.
636. Les singuliers sont soumis au principe du changement.
637. Tout singulier aura été.
638. Un singulier n’est appréhendé qu’après changement(s).
489. Most autobiographers do not work on their memories but on the supposed meanings of their memories. They never question their modes of access.
444. Définitions en S + 7. Exemples : – académicien : ver parasite du porc. – écrivain : herse destinée à émietter la croûte superficielle d’une terre. – lecteur : fonctionnaire romain adjoint à un proconsul. – printemps : forme d’un cristal qui a plusieurs faces parallèles à une même droite. « Les printemps irisés de la neige » (Nerval). – été : Durée qui n’a ni commencement ni fin « Il songeait à l’été futur, étrange mystère ; à l’été passé, mystère plus étrange encore » (Hugo). – Poésie : pop. argent « avoir de la poésie plein les poches » (Céline). – prose : caractères quantitatifs et mélodiques des sons en tant qu’ils interviennent dans la poésie « en apprenant la poésie d’une langue, on entre plus intimement dans l’esprit de la nation qui la porte » (Staël). – ciel : techn. : levier à dispositif recourbé.