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Jacques Roubaud

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146. L’invention des arts de la mémoire constitue une tentative de sauvetage de la conception ancienne de la poésie, des arts de la parole et de l’ouïe plus généralement (aussi le conte) permettant une traduction visuelle interne.

147. Tel est le sens du « ut pictura poesis ».

148. Il faut réapprendre à marcher dans sa tête.

149. Ce n’est pas seulement une référence commune dans la langue qui a été perdue avec la chute de la poésie, parce qu’on ne l’apprend plus, c’est toute vraie référence individuelle à la poésie.

150. Un poème doit être mémorable, pour être mémorisé, ou au moins revisité intérieurement.

151. La position « simonidienne » serait : il n’y a pas que la poésie qui est mémorisable. Tout l’est, grâce aux « arts ». On peut « traduire » l’oral en visuel. Et on peut le faire chacun pour soi.

(…)

154. Le jeu de la poésie orale est un jeu entre répétition et invention, entre le plaisir de la surprise et celui de la reconnaissance (see Henry James). Il importe donc d’étudier le contraste entre le formulaïque et le reste. Et ceci montre encore le lien avec les stratégies mnémoniques (see la « broken formula » de Bacon et la maxime à la Rochefoucauld ; see le partimen).

(…)

157. La conception orale, « mimétique » de la poésie interdit l’identification de la poésie avec un individu séparé, pourvu d’une âme individuelle. C’est ce caractère qu’a conservé la poésie, d’où la lutte indispensable contre le « biographique ».

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3497. Entre poésie et prose, un critère de partition : le mémorable. Ce n’est pas qu’un critère pragmatique.

3498. Il y a vingt-cinq ans Denis Roche disait : « la poésie est inadmissible ; d’ailleurs elle n’existe pas. » Aujourd’hui, Emmanuel Hocquard dit à peu près : « la poésie est trop admissible ; et elle existe trop. »

3499. Qui ne connaît qu’un poète ne connaît rien à la poésie.

3500. Qui ne lit qu’un poète n’en lit aucun.

3501. Qui n’a retenu qu’une seule ligne de poésie n’en connaît aucune.

3502. Chaque unité poétique posée (en mémoire externe), que ce soit un poème ou un vers ou autre chose, n’est qu’une histoire figée de cette même unité.

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133. La déduction mémorielle est à la fois naturelle, universelle (« prouvée » par Cherechevski) et condition de la logique, de la syntaxe, de la métrique (du rythme dans la langue). Telle est la thèse que je proposerai, en toute irresponsabilité.

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31. Peut-on appliquer la théorie de l’anamnèse au souvenir ? l’opinion (vraie) du souvenir, c’est ce dont on se souvient. Mais il y a un autre souvenir, un souvenir-savoir qui serait l’ingegno de Vico ?

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Et, par l’accumulation de tels matins interchangeables, le cahier et la lampe toujours au même endroit, le jour venant toujours semblablement diluer, troubler, emmêler, immerger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seulement chaque journée vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ainsi de suite, je conserverai aussi intacte et inchangée que possible l’impulsion du moment initial que je rapporte ici pendant qu’il passe.

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De mes lignes matinales j’accroche la lumière montante, et les autres affrontent la lumière qui diminue. Moi, je me sens semblable à l’ermite de l’énigme : imaginez, dit l’énigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le chemin poussiéreux jusqu’au sommet de la colline. Il arrive en haut au soleil couchant. Il passe la nuit en prières et le lendemain, avec le soleil nouveau, il redescend pour arriver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’injonction de l’énigme) qu’il y a un endroit sur son chemin où il est passé à la même heure en montant et en descendant.
La solution, quand on y pense, est assez simple : inventez, nous dit-on, un ermite fantôme qui se lève à l’aube du second jour, en bas, au moment où l’ermite (réel) commence sa descente : supposez que l’ermite fantôme suit pas à pas, à la même allure exactement, l’ermite montant, le premier jour, sur le chemin (c’est son double).
C’est le même chemin. L’ermite qui descend et l’ermite ombre qui monte ne vont-ils pas se croiser ? N’est-ce pas là, en ce point de leur rencontre, le lieu de la solution ?
Pensez, vous, que l’ermite fantôme de l’énigme est un ermite de mémoire : que dans la lumière du soir, la lumière descendante, elle, Alix, ma femme, accompagne ma prose lente sur son chemin de papier. Pensez, si vous lisez, peut-être longtemps après la première, la dernière branche de mon récit, que quelque part nos images coïncident.