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Paul Veyne

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Mode : Lu

Disons qu’une oeuvre d’art est, à sa manière, tenue pour vraie, même là où elle passe pour de la fiction ; car la vérité est un mot homonyme qui ne devrait s’employer qu’au pluriel : il n’existe que des programmes hétérogènes de vérité. […] Il en est de la vérité comme de l’Être selon Aristote : elle est homonymique et analogique, car toutes les vérités nous semblent analogues entre elles, si bien que Racine nous semble avoir peint la vérité du coeur humain.
Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu’on y croit ou pas. […] L’objet n’est jamais incroyable en lui-même et son écart avec « la » réalité ne saurait nous choquer, car nous ne l’apercevons même pas, les vérités étant toutes analogiques.
[…]
Nous changeons de vérité quand, de notre quotidienneté, nous passons à Racine, mais nous ne nous en apercevons pas. Nous venons d’écrire une lettre de jalousie confuse et interminable, que nous avons démentie précipitamment une heure plus tard, par télégramme, et nous passons à Racine et Catulle, où un cri de jalousie, dense comme l’en-soi [cf Sartre], dure quatre vers, sans un faux pli : nous trouvons que ce cri est combien vrai !

Mode : Lu

Ce monde supérieur [le monde mythique, celui du temps des héros] est-il un modèle ou une leçon de modestie ? L’un ou l’autre, selon l’usage qu’un sermonneur en ferait, et Pindare, qui n’est pas un sermonneur, en fait, lui un piédestal ; il rehausse la fête et le vainqueur en se rehaussant lui-même. C’est précisément parce que le monde mythique est définitivement autre, inaccessible, différent et éclatant, que le problème de son authenticité reste en suspens et que les auditeurs de Pindare flottaient entre l’émerveillement et la crédulité. On ne donne pas de féerie en exemple : si Persée était donné comme modèle, à la manière de Bayard, ce monde hétérogène se dénoncerait aussitôt comme pure fiction et seuls les Don Quichottes y croiraient encore.

Mode : Lu

Ces mondes de légende étaient crus vrais, en ce sens qu’on n’en doutait pas, mais on n’y croyait pas comme on croit aux réalités qui nous entourent. Pour le peuple des fidèles, les vies de martyrs remplies de merveilleux se situaient dans un passé sans âge, dont on savait seulement qu’il était antérieur, extérieur et hétérogène au temps actuel.
[…]
[Pour les Grecs], le monde mythique n’était pas empirique : il était noble. Ce n’est pas à dire qu’il ait incarné ou symbolisé les « valeurs » : on ne voit pas que les générations héroïques aient davantage cultivé les vertus que les hommes d’aujourd’hui ; mais elles avaient plus de « valeur » que ceux-ci : un héros est plus qu’un homme, de même qu’aux yeux de Proust une duchesse a plus de valeur qu’une bourgeoise.