L’érotisme est, je crois, l’approbation de la vie jusque dans la mort. La sexualité implique la mort, non seulement dans le sens où les nouveaux venus prolongent et remplacent les disparus, mais parce qu’elle met en jeu la vie de l’être qui se reproduit. Se reproduire est disparaître, et les êtres asexués les plus simples se subtilisent en se reproduisant. Ils ne meurent pas, si, par la mort, on entend le passage de la vie à la décomposition, mais celui qui était, se reproduisant, cesse d’être celui qu’il était (puisqu’il devient double). La mort individuelle n’est qu’un aspect de l’excès proliférateur de l’être. La reproduction sexuée n’est elle-même qu’un aspect, le plus compliqué, de l’immortalité de la vie gagée dans la reproduction asexuée. De l’immortalité, mais en même temps de la mort individuelle. Nul animal ne peut accéder à la reproduction sexuée sans s’abandonner au mouvement dont la forme accomplie est la mort. De toute façon, le fondement de l’effusion sexuelle est la négation de l’isolement du moi, qui ne connaît la pâmoison qu’en s’excédant, qu’en se dépassant dans l’étreinte où la solitude de l’être se perd.
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La littérature et le mal
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À la base d’une vertu est le pouvoir que nous avons d’en briser la chaîne. L’enseignement traditionnel a méconnu ce ressort secret de la morale : l’idée de la morale en est affadie. Du côté de la vertu, la vie morale a l’aspect d’un conformisme peureux ; de l’autre, le dédain de la fadeur est tenu pour immoralité. L’enseignement traditionnel exige en vain une rigueur de surface, faite de formalisme logique : il tourne le dos à l’esprit de la rigueur. Nietzsche dénonçant la morale enseignée pensait ne pas survivre à un crime qu’il aurait commis. S’il y a morale authentique, son existence est toujours en jeu. La véritable haine du mensonge admet, non sans une horreur surmontée, le risque pris dans un mensonge donné. L’indifférence devant le risque en est l’apparente légèreté. C’est l’envers de l’érotisme admettant la condamnation sans laquelle il serait fade. L’idée d’intangibles lois retire de la force à une vérité morale à laquelle nous devons adhérer sans nous enchaîner. Nous vénérons, dans l’excès érotique, la règle que nous violons. Un jeu d’oppositions rebondissantes est à la base d’un mouvement alterné de fidélité et de révolte, qui est l’essence de l’homme. En dehors de ce jeu, nous étouffons dans la logique des lois.
Il n’est pas de signe plus parlant de la fête que la démolition insurrectionnelle d’une prison : la fête, qui n’est pas si elle n’est souveraine, est le déchaînement par essence, d’où la souveraineté inflexible procède.
La forme poétique, titanique, de l’individualisme est au calcul utilitaire une réponse excessive, mais une réponse : sous sa forme consacrée, le romantisme ne fut guère qu’une allure antibourgeoise de l’individualisme bourgeois.
L’amour de la nature est d’ailleurs si susceptible d’accord avec le primat de l’utile, c’est-à-dire du lendemain, qu’il a été le mode de compensation le plus répandu – le plus anodin – des sociétés utilisatrices : rien évidemment de moins dangereux, de moins subversif, à la fin de moins sauvage, que la sauvagerie des rochers.
De la naissance à la mort de Charles Baudelaire, l’Europe s’engagea dans un réseau de voies ferrées, la production ouvrir la perspective d’un accroissement indéfini des forces productives et se donna cet accroissement pour fin. L’opération préparée depuis longtemps commençait une métamorphose rapide du monde civilisé, fondée sur le primat du lendemain, à savoir sur l’accumulation capitaliste.
La misère de la tradition est de s’appuyer sur la faiblesse, qui engage le souci de l’avenir. Le souci de l’avenir exalte l’avarice ; il condamne l’imprévoyance, gaspille. La faiblesse prévoyante s’oppose au principe de la jouissance de l’instant présent. La morale traditionnelle s’accorde avec l’avarice, elle voit dans la préférence pour la jouissance immédiate la racine du Mal. La morale avare fonde l’entente de la justice et de la police. Si je préfère la jouissance, je déteste la répression.