03 11 17

Le but n’est pas de redonner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever, de la soustraire aux critères qui commandent, d’autant mieux qu’ils restent implicites, sa crtique et sa production : Produits Industriels de Fiction ou Artisanat Local de Poésie.
Objets verbaux non identifiés
Dans un fictif premier temps, pour essayer d’échapper à cette fausse alternative, on a intérêt à se fabriquer des objets. Il faut que quelque chose arrête, que quelque chose objecte. Des objets-freins. Plutôt que d’un appel du vide (dont il n’y a rien à dire à moins de verser dans une pénible mystique de l’écritrure), partir d’un rejet du plein et du disponible. On n’écrit pas avec du donné ou des données. La matière, la chose même trouvée telle quelle, le cru est un mythe. On l’évoque soit par vantardise, soit à des fins d’intimidation. Ce dont la fiction a besoin, c’est un matériau de construction spécifique : des boules de sensations-pensées-formes. Des calculs, des nids d’hirondelles. On peut les appeler Objets, parce qu’ils sont manufacturés, et qu’ils doivent pour servir être tous de niveau. Pâte durcie en briques et bois taillé en pions, homothétiques et agençables. Non seulement ils réulstent déjà d’un travail, mais ils ne seront que des chevilles ouvrières transitoires, peu visibles. Car leur nature n’est rien d’autre que leur fonction, et seule la fantaisie donne corps provisoire à ces instruments de fiction.
À quoi ressemblent-ils ? Leur première caractéristique, c’est d’être nés dans le chaos, ‘un amalgame : très hétérogènes, très tassés. Plus que des contours lisses et familiers, ces agglutinations, sensibles-affectives-langagières, sont des sortes de monstres. Monstres de fidélité, des Objets verbaux non identifiés. Fidèles à la matière hétérogène qui les remplit, fidèles à la circonstance, à l’accident de leur naissance. « Limonade, tout était si infini » : on se retrouve avec des profils fuyants qui attendent qu’on les élise. Ou, lorsqu’on fait entrer de brefs souvenirs d’enfance sans les diluer dans la fausse linéarité d’un mémoire, ils cassent la porte comme des boulets. Ils sont à la fois compactés, amballés, et refermés sur soi, autarciques. Plutôt que des créactions, ces Objets sont des captures. On les reconnaît à un choc. Si l’on s’y arrête, on pourrait croire que l’on a affaire au réel – singularité kidnappée, mouvement gelé, métal fondu répandu durci. Formes-contenus fragiles incommodes.
On en voit déjà les traces dans les marges des Lagarde et Michard. Pseudo-personnages construits autour d’un noyau composite, monstres résultant de la greffe de membres dépareillés. Charlus n’est pas tant une aberration psychologique qu’un corps cousu de fils apparents, un littéral homme à clés, un fils de Frankenstein. Molloy n’est pas tant un caractère (« le désespéré ») que le résultat d’une opération, addiction ou soustraction, en tout cas mutilante = le Molloy de Gaber + plus le Molloy de Youdi – Mollose. On peut aussi les apercevoir dans les lacunes de la glose poétique. Images dont la force est de conserver leur hétérogénéité, leur bizarrerie mnémotechnique, leur archaïsme en réduction (voir la taxinomie de Valère Novarina). L’Hortense de Roubaud version littérale, non encore littéraire.

Les Objets peuvent aussi bien être des trouvailles que des lieux communs, aussi bien des agglomérats inédits que des bouts surcodés, aussi bien une bizarrerie ou un accident syntaxique qu’une phrase morte qu’on exhume.
Cette dernière variété, sans singularité apparente, oblige à anticiper brièvement sur les méthodes en question. Qu’est-ce qui distingue un lieu commun transformé en Objet d’un simple poncif ? Un stéréotype virtuel d’un stéréotype épuisé ? Un ready-made de son contenu matériel ? Comme la méthode du ready-made consiste à faire une chose singulière avec un produit de série tout en conjurant le fantôme de l’origine, la méthode du cut-up consiste à donner une seconde vie, juste en les déplaçant, à des membres de texte déjà nécrosés. La grande différence, entre le stéréotype littéraire navrant et l’usage libre des stéréotypes, réside dans la littéralité – ça va sans dire. On peut croire découvrir des Objets non identifiés et reformuler des poncifs implicites : on retombe alors dans ses représentations au passé dépassé. On peut au contrait prélever des clichés tels quels, et les traiter comme des séquences de signes littérales : Objets libres.

« La mécanique lyrique »
Revue de littérature générale
n° 1
P.O.L 1995
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