18 10 21

CHŒUR : Tu as com­bat­tu sur le front de la guerre civile
L’ennemi ne t’a trou­vé aucune faiblesse
Nous ne t’avons trou­vé aucune faiblesse.
A pré­sent tu es toi-même une faiblesse
Qu’il ne faut pas que l’ennemi nous trouve.
Tu as dis­tri­bué la mort dans la ville de Witebsk
Aux enne­mis de la révo­lu­tion sur notre ordre
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher afin qu’elle reste verte
Nous les avons tués de ta main.
Pourtant un matin dans la ville de Witebsk
Toi-même, de ta main, tu n’as pas tué
Nos enne­mis ni sur notre ordre
Et il faut que tu sois tué, toi-même un ennemi.
Accomplis ta tâche à ce der­nier poste
Où la révo­lu­tion t’a placé
Au mur, et qui sera ta dernière
Comme tu as accom­pli ton autre tâche
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Que tu ne quit­te­ras pas sur tes pieds
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher afin qu’elle reste verte.
A : J’ai accom­pli ma tâche.
CHŒUR : Accomplis ta dernière.
A : J’ai tué pour la révolution.
CHŒUR : Meurs pour elle
A : J’ai com­mis une erreur.
CHŒUR : Tu es l’erreur.
A : Je suis un homme.
CHŒUR : Qu’est-ce que c’est.
A : Je ne veux pas mourir.
CHŒUR : Nous ne te deman­dons pas si tu veux mourir.
Le mur dans ton dos est le der­nier mur
Dans ton dos. La révo­lu­tion n’a plus besoin de toi
Elle a besoin de ta mort. Mais tant que tu ne dis pas Oui
Au Non qui a été pro­non­cé sur toi
Tu n’as pas accom­pli ta tâche.
Devant les fusils bra­qués de la révo­lu­tion qui a besoin de ta mort
Apprends ta der­nière leçon. Ta der­nière leçon est :
Toi, qui es col­lé au mur, tu es ton enne­mi et le nôtre.
A : Dans les pri­sons d’Omsk à Odessa
M’a été écrit sur le corps, ce texte
Lu sous les bancs d’école et dans les latrines
PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS UNISSEZ-VOUS
À coups de poings et de crosses, de talons de bottes et de pointes de chaussures
À moi, le fils de petit bour­geois au samo­var personnel
Préparé à une car­rière ecclésiastique
Sur le plan­cher creu­sé à genoux devant l’icône.
Mais de bonne heure je quit­tai mes marques.
Dans les assem­blées, les mani­fes­ta­tions, les grèves
Chargé par les cosaques orthodoxes
Torturé sans entrain par des fonc­tion­naires avachis
Je n’appris rien sur la vie après la mort.
Tuer je l’appris dans les com­bats prolongés
Contre l’encerclement, à l’époque du meurs ou tue
Nous disions : qui ne veut pas tuer n’aura rien à manger
Planter la baïon­nette dans un ennemi
Cadet, offi­cier, ou pay­san, qui n’avait rien compris
Nous disions : c’est une tâche comme n’importe quelle autre
Défoncer les crânes et tirer.
A [CHŒUR] : Mais un matin dans la ville de Witebsk
Avec le bruit proche de la bataille la révo­lu­tion me donna
Par la voix du par­ti l’ordre
De me char­ger du tri­bu­nal révolutionnaire
Dans la ville de Witebsk qui dis­tri­bue la mort
Aux enne­mis de la révo­lu­tion dans la ville de Witebsk.
CHŒUR : Tu as com­bat­tu sur le front de la guerre civile
L’ennemi ne t’a trou­vé aucune faiblesse
Nous ne t’avons trou­vé aucune faiblesse.
Abandonne le front et occupe le poste
Où la révo­lu­tion a besoin de toi dès à présent
Jusqu’à ce qu’elle ait besoin de toi à un autre poste
Mène notre com­bat dans notre dos, distribue
La mort aux enne­mis de la révolution.
A [CHŒUR] : Et j’étais d’accord avec cette mission.
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher, afin qu’elle reste verte
J’étais d’accord avec la mission
Que la révo­lu­tion m’avait attribuée
Par la voix du par­ti dans le bruit de la bataille./
Et tuer était autre chose que tuer
Et c’était une tâche comme aucune autre.
CHŒUR : Ta tâche débute aujourd’hui. Celui qui l’a accom­plie avant toi
Il faut qu’il soit tué avant demain, lui-même un ennemi.
A [CHŒUR] : Pourquoi lui.
B : Devant mon revol­ver trois paysans
Ennemis de la révo­lu­tion par ignorance.
Dans leurs dos les mains, liées par des cordes
Sont abî­mées par le tra­vail, liée au revolver
Par ordre de la révo­lu­tion, voi­ci ma main
Mon revol­ver poin­té sur leurs nuques,
Leurs enne­mis sont mes enne­mis, je le sais
Mais ceux qui sont devant moi, le visage vers la carrière
Ne le savent pas, et moi qui le sais
N’ai aucun autre ensei­gne­ment pour leur ignorance
Que la balle. J’ai dis­tri­bué la mort
Le revol­ver ma troi­sième main
Aux enne­mis de la révo­lu­tion dans la ville de Witebsk
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher, afin qu’elle reste verte
Sachant : par ma main tue la révolution.
Je ne le sais plus, je ne peux plus tuer.
Je dégage ma main de l’ordre
Que la révo­lu­tion m’a donné
Un matin dans la ville de Witebsk
Par la voix du par­ti dans le bruit de la bataille.
Je tranche les cordes aux mains
De nos enne­mis, qui sont marqués
Par les traces de leur tra­vail comme mes semblables.
Je dis : vos enne­mis sont nos ennemis.
Je dis : retour­nez à votre travail.
CHŒUR [Les inter­prètes des trois pay­sans] :
Et ils retour­nèrent à leur travail
Trois enne­mis de la révo­lu­tion, inéduqués.
Lorsqu’il déga­gea sa main de l’ordre
Que la révo­lu­tion lui avait donné
Un matin dans la ville de Witebsk
Par la voix du par­ti dans le bruit de la bataille
C’était une main de plus à notre gorge./
Car ta main n’est pas ta main
Tout comme ma main n’est pas ma main
Tant que la révo­lu­tion n’a pas vain­cu définitivement
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes.
Car l’ignorance peut tuer
Tout comme l’acier peut tuer et la fièvre
Et le savoir ne suf­fit pas, mais il faut
Que l’ignorance cesse main­te­nant com­plè­te­ment, et tuer ne suf­fit pas
Mais tuer est une science
Et il faut qu’elle soit apprise, afin que cela cesse
Puisque le natu­rel n’est pas naturel
Mais l’herbe il nous faut l’arracher
Et le pain il nous faut le recracher
Jusqu’à ce que la révo­lu­tion ait vain­cu définitivement
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Afin que l’herbe reste verte et que cesse la faim.
Qui s’en tient à soi-même comme à sa propriété
Est un enne­mi de la révo­lu­tion comme d’autres ennemis
Puisque sem­blable à nous n’est pas sem­blable à nous
Et nous ne le sommes pas, la révo­lu­tion même
N’est pas une avec elle-même, mais l’ennemi avec
Griffe et dent, baïon­nette et mitrailleuse
Inscrit dans son image vivante ses traits effroyables
Et ses bles­sures se cica­trisent sur notre visage.
B : À quoi bon tuer et à quoi bon mourir
Si le prix de la révo­lu­tion est la révolution
Ceux qui sont à libé­rer le prix de la liberté.
A : Cela ou autre chose il le cria face au bruit de la bataille
Qui s’était accru et s’accroissait encore.
Mille mains à notre gorge il n’était
Contre le doute quant à la révolution
Pas d’autre moyen que la mort de celui qui doute
Et je n’eus pas d’yeux pour ses mains
Lorsqu’il fut devant mon revol­ver, le visage vers la carrière
Si elles étaient abî­mées par le tra­vail ou non abîmées
Mais elles étaient liées soli­de­ment par des cordes
Et nous le tuâmes de ma main
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher, afin qu’elle reste verte.
Je le savais, en tuant d’autres un autre matin
Et au troi­sième matin d’autres encore
Et ils n’avaient pas de mains et pas de visage
Mais l’œil avec lequel je les regardais
Et la bouche avec laquelle je leur parlais
Était le revol­ver et ma parole la balle
Et je ne l’oubliais pas, quand ils criaient
Quand mon revol­ver les jetait dans la carrière
Ennemis de la révo­lu­tion sur d’autres ennemis
Et c’était une tâche comme n’importe quelle autre.
Je le savais, quand on tire dans un homme
Il en sort du sang comme de tous les animaux
Peu de choses dif­fé­ren­cient les morts et
Pas long­temps ce peu de choses. Mais l’homme n’est pas un animal :
Au sep­tième matin je vis leurs visages
Dans leurs dos les mains, liées par des cordes
Avec les traces de leurs divers travaux
Quand ils atten­daient, le visage vers la carrière
Que la mort sorte de mon revol­ver, et prit place
Entre doigt et gâchette le doute, fai­sant peser
Les tués de sept matins
Sur ma nuque qui porte le joug de la révolution
Afin que soient bri­sés tous les jougs
Et ma main, qui est liée au revolver
Par ordre de la révo­lu­tion, donné
Un matin dans la ville de Witebsk
Par la voix du par­ti dans le bruit de la bataille
De dis­tri­buer la mort à ses ennemis
Afin qu’on cesse de tuer, et je criai le commandement
Ce matin comme au pre­mier matin
MORTS AUX ENNEMIS DE LA RÉVOLUTION
Et dis­tri­buai la mort, mais ma voix
Cria le com­man­de­ment comme si elle n’était pas ma voix et ma main
Distribua la mort comme si elle n’était pas ma main
Et tuer était autre chose que tuer
Et c’était une tâche comme aucune autre
Et le soir je vis mon visage
Qui me regar­dait avec, pas mes yeux
Dans le miroir mural, qui avait été bri­sé souvent
Lors du pilon­nage de la ville sou­vent conquise
Et dans la nuit je n’étais pas un homme, avec le poids
Des tués de sept matins
Mon sexe, le revol­ver, qui dis­tri­bue la mort
Aux enne­mis de la révo­lu­tion, le visage vers la carrière.
A [CHŒUR] : Pourquoi moi. Relevez-moi de l’ordre
Pour lequel je suis trop faible.
CHŒUR : Pourquoi toi.
A : J’ai com­bat­tu au front de la guerre civile
L’ennemi ne m’a trou­vé aucune faiblesse
Vous ne m’avez trou­vé aucune faiblesse
À pré­sent je suis moi-même une faiblesse
Qu’il ne faut pas que l’ennemi nous trouve.
J’ai dis­tri­bué la mort dans la ville de Witebsk
Aux enne­mis de la révo­lu­tion dans la ville de Witebsk
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher afin qu’elle reste verte.
Je ne l’oubliai pas au troi­sième matin
Ni au sep­tième. Mais au dixième
Je ne le sais plus. Tuer et tuer
Et un sur trois peut-être n’est pas cou­pable, qui
Est devant mon revol­ver, le visage vers la carrière.
CHŒUR : Dans ce com­bat, qui ne cessera
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Qu’avec notre vic­toire ou notre perte
Nous exé­cu­tons cha­cun avec deux faibles mains
La tâche de deux mille mains, mains brisées
Mains liées par des chaînes et des cordes, mains
Tranchées, mains à notre gorge.
Mille mains à notre gorge, nous n’avons
Pas de souffle pour deman­der cou­pable ou non coupable
À chaque main à notre gorge, ou quelle origine
Si elle est abî­mée par le tra­vail ou non abîmée
Si c’est la misère qui nous la tord autour du cou et
L’ignorance sur les racines de la misère
Ou la crainte de la révo­lu­tion, qui l’arrache
Avec ses racines. Qui es-tu d’autre que nous
Ou de sin­gu­lier, toi qui reven­diques ta faiblesse.
Celui qui dit je par ta bouche est un autre que toi.
Tu n’es, tant que la révo­lu­tion n’a pas vain­cu définitivement
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Pas ta pro­prié­té. Par ta main
Tue la révo­lu­tion. Par toutes les mains
Par les­quelles tue la révo­lu­tion, tu tues toi aussi.
Ta fai­blesse est notre faiblesse
Ton remords est la brèche dans ta conscience
Qui est une brèche dans notre front. Qui es-tu.
A : Un sol­dat de la révolution.
CHŒUR : Veux-tu donc
Que la révo­lu­tion te relève de la mission
Pour laquelle tu es trop faible, qui doit être remplie
Par l’un ou par l’autre.
A/ [CHŒUR] : Non./
Et on conti­nua de tuer, le visage vers la carrière
Le matin sui­vant devant mon revol­ver un paysan
Comme avant lui de sem­blables à lui les autres matins
Comme avant moi de sem­blables à moi devant d’autres revolvers
Sur la nuque la sueur froide : quatre com­bat­tants de la révolution
Il les a livrés à notre et son ennemi
Sur la nuque la sueur froide, debout devant d’autres revolvers.
De sem­blables à lui ont été tués
Et de sem­blables à moi pen­dant deux mille ans
Par roue gibet corde gar­rot knout kattorga
Par de sem­blables à mon enne­mi, qui est son ennemi
Et mon revol­ver diri­gé sur sa nuque à présent
Moi roue gibet corde gar­rot knout kattorga
Moi devant mon revol­ver le visage vers la carrière
Moi mon revol­ver diri­gé sur ma nuque
Sachant que par ma main tue la révolution
Détruisant roue gibet corde gar­rot knout kattorga
Et ne le sachant pas, devant mon revol­ver un homme
Moi entre main et revol­ver, doigt et gâchette
Moi brèche dans ma conscience, dans notre front.
CHŒUR : Ta mis­sion n’est pas de tuer des hommes, mais
Des enne­mis. Car l’homme est inconnu.
Nous savons que tuer est une tâche
Mais l’homme est plus que sa tâche.
Tant que la révo­lu­tion n’a pas vain­cu définitivement
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Nous ne sau­rons pas que c’est un homme.
Car c’est lui notre tâche, l’inconnu
Derrière les masques, l’enterré dans la boue
De son his­toire, le véri­table sous la lèpre
Le vivant dans les pétrifications
Puisque la révo­lu­tion déchire ses masques, efface
Sa lèpre, décape de la bave dure comme pierre
De son his­toire son image, l’homme, avec
Griffe et dent, baïon­nette et mitrailleuse
Se levant de la chaîne des générations
Déchirant son cor­don ombi­li­cal sanglant
Dans l’éclair du véri­table com­men­ce­ment se recon­nais­sant lui-même
L’un l’autre selon sa différence
Avec ses racines déterre de l’homme l’homme.
Ce qui compte est l’exemple, la mort ne signi­fie rien.
A : Mais dans le bruit de la bataille qui s’était accru
Et s’accroissait encore, j’étais là les mains ensanglantées
Soldat et baïon­nette de la révolution
Et je deman­dais avec ma voix une certitude.
A [CHŒUR] : Cessera-t-on de tuer, quand la révo­lu­tion aura vaincu.
La révo­lu­tion vain­cra-t-elle. Combien de temps encore.
CHŒUR : Tu sais, ce que nous savons ; nous savons, ce que tu sais.
La révo­lu­tion vain­cra, sinon l’homme ne sera pas
Mais dis­pa­raî­tra dans une huma­ni­té croissante.
A : Et j’entendis ma voix dire
Ce matin comme d’autres matins
MORT AUX ENNEMIS DE LA RÉVOLUTION et je vis
Celui qui était moi tuer quelque chose de chair sang
Et autre matière, ne deman­dant pas cou­pable ou non coupable
Ni le nom ni si c’était un ennemi
Ou pas un enne­mi, et ça ne remuait plus
Mais celui qui était moi ne ces­sait pas de le tuer.
Il dit : /[CHŒUR] J’ai reje­té mon fardeau
Sur ma nuque les morts ne me pèsent plus
Un homme est quelque chose dans quoi l’on tire
Jusqu’à ce que l’homme se lève des ruines de l’homme./
Et lorsqu’il avait tiré encore et encore
À tra­vers la peau se déchi­rant, dans la chair
Sanglante, sur des os se bri­sant, il s’arc-boutait
Des pieds au cadavre.
A [CHŒUR] : Je mets sous ma botte ce que j’ai tué
Je danse sur mon mort d’un pas de danse martelé
Il ne me suf­fit pas de tuer, ce qui doit mourir
Afin que la révo­lu­tion soit vic­to­rieuse et qu’on cesse de tuer
Mais il faut qu’il n’y en ait plus et plus rien
Et que ça ait dis­pa­ru du visage de la terre
Pour ceux qui vien­dront une table rase.
CHŒUR : Nous enten­dîmes son hur­le­ment et vîmes ce qu’il avait fait
Non sur notre ordre, et il ne ces­sait pas de crier
Avec la voix de l’homme qui bouffe l’homme
Nous sûmes alors que sa tâche l’avait épuisé
Et son temps s’était écou­lé, et nous l’emmenâmes
Un enne­mi de la révo­lu­tion comme d’autres ennemis
Et pas comme d’autres, mais son propre enne­mi aussi
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher, afin qu’elle reste verte.
Mais il avait reje­té son fardeau
Qu’il fal­lait por­ter jusqu’à ce que la révo­lu­tion ait vaincu
Sur sa nuque les morts ne lui pesaient plus
Qui pèsent jusqu’à ce que la révo­lu­tion ait vaincu
Mais son far­deau était son butin
Ainsi la révo­lu­tion n’avait plus de place pour lui
Et lui-même n’avait plus de place pour lui
Si ce n’est devant les fusils bra­qués de la révolution
A : Tant qu’ils ne m’enlevèrent de ma tâche
Et n’enlevèrent de ma main le revolver
Et mes doigts se tor­daient encore comme autour de l’arme
Distincts de moi, je ne vis ce que j’avais fait
Et tant qu’ils ne m’emmenèrent je n’entendis
Ma voix et de nou­veau le bruit de la bataille.
Qui s’était accru et s’accroissait encore.
A [CHŒUR] : De sem­blables à moi me conduisent au mur à présent
Et moi qui le com­prends ne le com­prend pas.
Pourquoi.
CHŒUR : Tu sais ce que nous savons, nous savons ce que tu sais
Ta tâche était san­glante et comme aucune autre
Mais il faut qu’elle soit accom­plie comme d’autres tâches
Par l’un ou par l’autre.
A : J’ai accom­pli ma tâche. Voyez ma main.
CHŒUR : Nous voyons que ta main est ensanglantée
A : Comment non.
Et plus fort que le bruit de la bataille fut le silence
Pendant un ins­tant dans la ville de Witebsk
Et plus long que ma vie fut cet instant.
Je suis un homme. L’homme n’est pas une machine.
Tuer et tuer, être le même après chaque mort
Je ne le pou­vais. Donnez-moi le som­meil de la machine.
CHŒUR : Tant que la révo­lu­tion n’a pas vain­cu définitivement
Dans la ville de Witebsk comme dans d’autres villes
Nous ne sau­rons ce qu’est un homme.
A : Je veux le savoir main­te­nant et ici. Je demande
Ce matin dans la ville de Witebsk
Avec des bottes ensan­glan­tées sur mon der­nier chemin
Moi qui suis conduit à la mort, qui n’ai pas le temps
De mon der­nier souffle main­te­nant et ici
Je demande à la révo­lu­tion ce qu’est l’homme.
CHŒUR : Tu demandes trop tôt. Nous ne pou­vons pas t’aider
Et ta demande n’aide pas la révolution.
Ecoute le bruit de la bataille.
A : Je n’ai qu’un seul temps.
Derrière le bruit de la bataille comme une neige noire
M’attend le silence.
CHŒUR : Tu ne meurs que d’une mort
Mais la révo­lu­tion meurt d’une mul­ti­tude de morts.
La révo­lu­tion a une mul­ti­tude de temps, pas un
De trop. L’homme est plus que sa tâche
Sinon il ne sera pas. Tu n’es plus
Mais ta tâche t’a épuisé
Il te faut dis­pa­raître du visage de la terre.
Le sang, avec lequel tu as taché ta main
Lorsqu’elle était une main de la révolution
Il faut le laver avec ton sang
Du nom de la révo­lu­tion, qui a besoin de toutes les mains
Mais plus de ta main.
A : J’ai tué
Sur votre ordre.
CHŒUR : Et non sur notre ordre.
Entre doigt et gâchette l’instant
Etait ton temps et le nôtre. Entre main et revolver
L’espace
Était ta place au front de la révolution
Mais lorsque ta main devint une avec le revolver
Et que tu devins un avec ta tâche
Et que tu n’eus aucune conscience d’elle
Ni qu’il fal­lait qu’elle soit accom­plie ici et aujourd’hui
Afin qu’il ne faille plus l’accomplir et par personne
Ta place dans notre front fut une brèche
Et il n’y eut pour toi plus de place dans notre front.
Effroyable est l’habituel, mor­tel ce qui est facile
Par une mul­ti­tude de racines se loge en nous le passé
Qu’il faut arra­cher avec toutes ses racines
Dans notre fai­blesse se lèvent les morts
Qu’il faut de nou­veau et de nou­veau enterrer
Il nous faut renon­cer à nous-mêmes chacun
Mais nous ne devons pas renon­cer l’un à l’autre
Tu es l’un et tu es l’autre
Celui que tu as déchi­ré sous ta botte
Celui qui t’a déchi­ré sous sa botte
Tu as renon­cé à toi l’un à l’autre
La révo­lu­tion ne renonce pas à toi. Apprends à mourir.
Ce que tu apprends aug­mente notre expérience.
Meurs en appre­nant. Ne renonce pas à la révolution.
A : Je m’y refuse. Je n’accepte pas ma mort.
Ma vie m’appartient.
CHŒUR : Le néant est ta propriété.
A [CHŒUR] : Je ne veux pas mou­rir. Je me jette sur le sol.
Je m’agrippe à la terre à toutes mains
Je plante mes dents dans la terre
Que je ne veux pas quit­ter. Je crie.
CHŒUR [A] : Nous savons, que mou­rir est une tâche.
Ta peur t’appartient.
A [CHŒUR] : Qu’est-ce qui vient der­rière la mort.
CHŒUR [A]: Demanda-t-il encore et déjà se rele­va du sol
Ne criant plus, et nous lui répondîmes :
Tu sais ce que nous savons, nous savons ce que tu sais
Et ta demande n’aide pas la révolution.
Qu’elle soit per­mise, quand la vie
Sera une réponse. Mais la révo­lu­tion a besoin
De ton Oui à ta mort. Et il ne deman­da plus rien
Mais alla au mur et cria le commandement
Sachant : le pain quo­ti­dien de la révolution
Est la mort de ses enne­mis, sachant : l’herbe même
Il nous faut l’arracher afin qu’elle reste verte.
A [CHŒUR] : MORT AUX ENNEMIS DE LA RÉVOLUTION

, ,
trad.  Jean Jourdheuil trad.  Heinz Schwarzinger
, , ,
p. 43–64