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Publié en 2018

28 entrées
Mode : Lu

Je m’étais toujours représenté, et sans doute non sans raison, cette cavité comme la plus belle demeure qui puisse exister pour moi. Se suspendre à la voûte, y grimper, glisser jusqu’en bas, culbuter et retrouver le sol sous ses pieds, et exécuter tous ces jeux littéralement sur le corps de la place forte, cependant sans être dans son espace proprement dit  ; pouvoir éviter la place forte, pouvoir reposer ses yeux de la vue de celle-ci, remettre à plus tard le plaisir de la voir sans pour autant être privé d’elle  ; la tenir au contraire fermement entre ses griffes, ce qui est impossible, si l’on n’a qu’un accès ordinaire ouvert vers elle  ; mais surtout pouvoir la surveiller  ; on serait alors privé de sa vue, mais, si la compensation devait être de choisir entre le séjour dans la place forte et le séjour dans la cavité, on choisirait la cavité pour toute la durée de sa vie, pour y aller et venir constamment et protéger la place forte. Alors, il n’y aurait plus de bruit dans les murs, plus de fouissements importuns presque jusqu’à la place  ; alors, la paix y serait garantie et je serais son gardien, je n’aurais plus le déplaisir d’écouter les fouissements du menu gibier, mais j’écouterais avec ravissement ce dont je suis aujourd’hui entièrement privé, le murmure du silence dans la place forte.

In diesem Hohlraum hatte ich mir immer, und wohl kaum mit Unrecht, den schönsten Aufenthaltsort vorgestellt, den es für mich geben konnte. Auf dieser Rundung hängen, hinauf sich ziehen, hinab zu gleiten, sich überschlagen und wieder Boden unter den Füßen haben, und alle diese Spiele förmlich auf dem Körper des Burgplatzes spielen und doch nicht in seinem eigentlichen Raum  ; den Burgplatz meiden können, die Augen ausruhen lassen können von ihm, die Freude, ihn zu sehen, auf eine spätere Stunde verschieben und doch ihn nicht entbehren müssen, sondern ihn förmlich fest zwischen den Krallen halten, etwas was unmöglich ist, wenn man nur den einen gewöhnlichen offenen Zugang zu ihm hat  ; vor allem aber ihn bewachen können, für die Entbehrung seines Anblicks also derart entschädigt werden, daß man gewiß, wenn man zwischen dem Aufenthalt im Burgplatz oder im Hohlraum zu wählen hätte, den Hohlraum wählte für alle Zeit seines Lebens, nur immer dort auf- und abzuwandern und den Burgplatz zu schützen. Dann gäbe es keine Geräusche in den Wänden, keine frechen Grabungen bis an den Platz heran, dann wäre dort der Friede gewährleistet und ich wäre sein Wächter  ; nicht die Grabungen des kleinen Volkes hätte ich mit Widerwillen zu behorchen, sondern mit Entzücken, etwas, was mir jetzt völlig entgeht  : das Rauschen der Stille auf dem Burgplatz.

Franz KafkaLe Terrier [1931]trad. Jean-Pierre VerdetFolio2018p. 92-93
Mode : Lu

En de telles occasions, c’est habituellement le problème technique qui m’attire ; je me représente, par exemple, d’après le bruit que mon oreille est assez exercée pour discerner dans toutes ses nuances et enregistrer exactement, quelle a pu en être l’origine, ce qui me pousse alors à vérifier si la réalité le confirme. J’ai pour cela une bonne raison, car aussi longtemps qu’une vérification n’est pas effectuée, je ne peux pas me sentir en sécurité, même s’il ne s’agit que de savoir où roulera un grain de sable qui tombe d’un mur : et même un tel bruit, à cet égard, n’est pas du tout une affaire insignifiante. Mais importante ou insignifiante, si fort que je cherche, je ne trouve rien, ou plutôt je trouve trop.

Bei solchen Gelegenheiten ist es gewöhnlich das technische Problem, das mich lockt, ich stelle mir zum Beispiel nach dem Geräusch, das mein Ohr in allen seinen Feinheiten zu unterscheiden die Eignung hat, ganz genau aufzeichenbar, die Veranlassung vor, und nun drängt es mich nachzuprüfen, ob die Wirklichkeit dem entspricht. Mit gutem Grund, denn solange hier eine Feststellung nicht erfolgt ist, kann ich mich auch nicht sicher fühlen, selbst wenn es sich nur darum handeln würde, zu wissen, wohin ein Sandkorn, das eine Wand herabfällt, rollen wird. Und gar ein solches Geräusch, das ist in dieser Hinsicht eine gar nicht unwichtige Angelegenheit. Aber wichtig oder unwichtig, wie sehr ich auch suche, ich finde nichts, oder vielmehr ich finde zuviel.

Franz KafkaLe Terrier [1931]trad. Jean-Pierre VerdetFolio2018p. 84-87
Mode : Lu

Je ne suis pas loin de prendre la décision de gagner le large, de reprendre encore une fois cette ancienne vie désespérante qui ne m’assurait aucune sécurité, qui n’était qu’une suite ininterrompue de périls et ne me permettait par conséquent ni de voir ni de redouter chaque danger particulier, comme ne cesse de me l’enseigner la comparaison entre mon terrier protégé et la vie vagabonde.

Ich bin nicht ganz fern von dem Entschluß, in die Ferne zu gehen, das alte, trostlose Leben wieder aufzunehmen, das gar keine Sicherheit hatte, das eine einzige ununterscheidbare Fülle von Gefahren war und infolgedessen die einzelne Gefahr nicht so genau sehen und fürchten ließ, wie es mich der Vergleich zwischen meinem sicheren Bau und dem sonstigen Leben immerfort lehrt.

Franz KafkaLe Terrier [1931]trad. Jean-Pierre VerdetFolio2018p. 58-61
Mode : Lu

Le principe d’une répartition des provisions est juste en soi, mais en fait seulement lorsqu’on a plusieurs places du genre de ma place forte. Plusieurs semblables places  ! Évidemment  ! Mais qui peut les bâtir  ? D’ailleurs, il n’est plus possible à présent de les intégrer dans le plan d’ensemble de mon terrier. Je veux bien concéder qu’il découle de là un défaut du terrier, comme c’est généralement toujours un défaut de ne posséder qu’un seul exemplaire de quoi que ce soit.

Der Grundgedanke einer Verteilung der Vorräte ist ja richtig, aber eigentlich nur dann, wenn man mehrere Plätze von der Art meines Burgplatzes hat. Mehrere solche Plätze  ! Freilich  ! Aber wer kann das schaffen  ? Auch sind sie im Gesamtplan meines Baus jetzt nachträglich nicht mehr unterzubringen. Zugeben aber will ich, daß darin ein Fehler des Baus liegt, wie überhaupt dort immer ein Fehler ist, wo man von irgend etwas nur ein Exemplar besitzt.

Franz KafkaLe Terrier [1931]trad. Jean-Pierre VerdetFolio2018p. 39
Mode : Lu

Einzig, dit Koller, avait toujours attaché, surtout dans toutes les correspondances, la plus grande valeur à être appelé von Einzig, et s’il avait à signer, il ne signait toujours que von Einzig, mais même dans les relations quotidiennes, Einzig s’était toujours fait appeler par tout le monde, surtout par les gens de basse extraction, von Einzig, mais les Mange-pas-cher, dès le tout début, ne l’avaient jamais appelé von Einzig et s’étaient refusés dès la toute première apparition d’Einzig à lui donner le titre de von Einzig, dès le premier instant ils ne s’étaient pas abaissés à cette chose ridicule, et Einzig s’était soumis sans opposition à leur exigence quant à la suppression immédiate du von devant Einzig. Parmi eux, il n’avait été que monsieur Einzig, pas une fois une seule von Einzig, et il ne lui avait naturellement pas non plus été permis par les Mange-pas-cher de se faire appeler von Einzig par le personnel de la CPV. D’Einzig Koller savait extrêmement peu de chose et Einzig avait aussi toujours tout fait pour qu’on voie le moins possible à l’intérieur de son existence, même s’il avait toujours été très généreux précisément en déclarations qui concernaient son origine, où tout était cependant toujours si contradictoire qu’il y avait toujours toute apparence qu’Einzig avait inventé de fond en comble, selon l’expression qu’avait employée Koller, tout ce qui concernait son origine. Ce qui assurément reposait sur une vérité, c’était qu’Einzig venait de Carinthie, le pays où les fantaisies autrichiennes fleurissent avec le plus de luxuriance, et probablement ne fallait-il pas douter non plus du fait qu’il était, lui Einzig, venu de la vallée de la Gail à Vienne, pour, selon l’expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l’université et finalement pouvoir revendiquer un poste d’enseignant à la même université, qui n’a jamais été désignée par Koller que comme le premier établissement de destruction de l’esprit en Autriche, d’où d’après Koller n’étaient d’ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d’esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule. Mais Koller avait toujours pu élever un doute quant à savoir s’il était vrai, comme Einzig l’affirmait continuellement et obstinément, qu’il descendait d’une lignée aristocratique ancienne et pour ainsi dire très anciennement installée et qu’en fait il était d’une origine bien plus haute, la plus haute même, que ne pouvait l’exprimer le von placé devant son nom. Lui, Einzig, n’était cependant pas parmi les Mange-pas-cher, comme il est naturel, allé bien loin avec ses fantaisies généalogiques, eux, les Mange-pas cher, avaient très vite percé à jour ces fantaisies comme les fantaisies effectivement superflues qu’elles étaient et n’avaient plus laissé Einzig se manifester en ce qui concernait ces fantaisies, de sorte que lui qui, sans doute jusqu’au moment où il était tombé à la CPV de la Döblinger Hauptstrasse et donc sur les Mange-pas-cher, n’avait tiré sa subsistance que de ces fantaisies, avait dû tout à coup mettre un terme à ces fantaisies en fin de compte peu ragoûtantes, dit Koller, et se limiter à sa situation effective à Vienne, donc à son existence plus ou moins insignifiante d’enseignant d’université. Le vantard Einzig avait été, comme il est naturel, tout de suite retaillé par les Mange-pas-cher à la dimension des faits démontrables qui le concernaient, dit Koller, et par là privé de ce qui avait été jusque-là son instrument de pouvoir le plus influent, lequel n’avait pas été souffert par les Mange-pas-cher un instant de plus qu’il n’était nécessaire et de fait, selon Koller, dès le premier moment, dès qu’Einzig avait surgi pour la première fois à la CPV, avait été aboli. Les Mange-pas-cher avaient aussitôt, dès qu’avait surgi Einzig, aboli la monarchie, dit Koller. Ils avaient accordé à Einzig une mise à l’épreuve, qu’il avait finalement passée avec succès, il avait, probablement parce que sa place aux côtés des Mange-pas-cher était plus importante qu’une autre pour lui, renoncé à ses privilèges nobiliaires, il avait, parmi les Mange-pas-cher qui, pour quelque raison que ce fût, l’attiraient, commencé par renoncer à soi-même, ce qui ne veut rien dire d’autre que commencer par renoncer à son esprit. Mais Koller se souvenait très bien qu’Einzig avait commencé par vouloir en remontrer aux Mange-pas-cher avec sa noblesse et n’avait pas trouvé trop ignoble d’abattre l’atout de son origine inventée de fond en comble. Les Mange-pas-cher cependant n’étaient pas un instant tombés dans le piège de sa tactique, mais avaient, aussitôt et à vrai dire sans méprise possible, opposé à Einzig une fin de non-recevoir, et une fin de non-recevoir si claire qu’il n’avait là-dessus plus fait la moindre tentative de vouloir, comme c’est le cas chez ces caractères, tout payer avec sa noblesse, et donc avec une monnaie qui n’avait plus cours depuis bien longtemps et à vrai dire depuis un demi-siècle déjà, qui n’avait toujours été désignée par Koller que comme une abjecte fausse monnaie salie par l’histoire. Einzig était, selon Koller, le provincial faible de caractère, d’extraction qu’on appelle misérable, qui avait revêtu le costume généalogique nobiliaire pour faire son entrée dans ce qu’il est convenu d’appeler le grand monde, pour pouvoir faire bonne figure. Les Mange-pas cher n’avaient pas eu pour cela la moindre compréhension et avaient mis Einzig devant le choix, ou bien d’enlever aussitôt, au moins en leur présence, ce costume généalogique nobiliaire qui était le sien, ou bien de disparaître de leur table. Einzig avait contre toute attente et effectivement sans hésiter enlevé son costume généalogique nobiliaire et de cette manière avait été conservé aux Mange-pas-cher. À partir de ce geste d’abnégation littéralement surhumain pour lui, Einzig, dit Koller, n’avait plus parlé, s’il parlait de la Carinthie, que du climat en Carinthie et des célèbres merveilles naturellesqu’on pouvait y admirer, plus un mot sur la noblesse de là-bas, mais en fait, et cela va de soi, il n’avait naturellement plus eu à partir de là le moindre besoin de parler de la Carinthie, au moins en présence des Mange-pas-cher, qui ne s’intéressaient nullement à la Carinthie, bien plutôt déjà à la Haute Autriche ou au Tyrol, et qui de fait avaient très peu d’intérêt pour la province en général, parce que tout ce qui a un rapport avec la province n’avait fait que les ennuyer. Einzig avait, selon Koller, tout simplement voulu manger pour pas cher et il n’avait pu exaucer ce désir qu’à la CPV, et puisque à la CPV, c’était ce qu’il avait, Einzig, probablement pensé, il n’avait trouvé d’intérêt à s’asseoir qu’à la table qui était la table dominante à la CPV, à savoir la table des Mange-pas-cher, ainsi ne lui était-il, à lui Einzig, rien resté d’autre à faire que de se plier aux exigences qui étaient édictées à la table des Mange-pas-cher, de se soumettre aux lois de la table des Mange-pas-cher. Ce qui avait été tout à fait caractéristique d’Einzig, selon Koller, c’était qu’il n’avait porté que son premier jour à la CPV une lourde chevalière en or avec ses armoiries, selon Koller, dès le lendemain Einzig avait, selon Koller, enlevé cette chevalière de son doigt avant de pénétrer à la CPV et l’avait fourrée dans la poche de sa veste. À ce que lui, Koller, savait, Einzig continuait à porter comme devant cette chevalière, mais il l’enlevait chaque fois qu’il entrait à la CPV et la fourrait dans la poche de sa veste.

Mode : Lu

Il est clair que Koller n’avait pas pu faire autrement que de se sentir attiré surtout par Goldschmidt, qui, tout bien considéré en soi et pour soi, était au premier chef exactement comme lui, Koller, pour l’abolition de la société de classes et un être de l’esprit. À propos de la langue il aurait dit qu’elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif. La langue pesait de la manière la plus malheureuse sur la pensée qu’il fallait retenir et la réduisait dans tous les cas à un état constant de faiblesse de l’esprit, dont celui qui pense devait cependant s’accommoder. Penser n’avait encore jamais été rendu dans sa perfection et son infini, avait dit Goldschmidt à Koller. Rien de cela, aussi longtemps que rendre la pensée devrait passer par la langue, ne changerait.

Mode : Lu

Il avait, dit-il maintenant, aménagé depuis le tout début sa Physiognomonie de manière qu’elle lui apparût aujourd’hui dans toutes ses parties comme entièrement relative aux Mange-pas-cher, de fait qu’elle soit relative aux Mange-pas-cher, donc à Einzig, Grill, Goldschmidt et Weninger, dont il devait donner, l’un après l’autre, un bref curriculum vitae, avant qu’il ne dût approfondir leurs autres points de référence particuliers. Il m’avait, toujours à partir d’une marque existentielle caractéristique de chacun des Mange-pas-cher, selon l’expression qu’il avait, lui Koller, employée, solide et probante, pour ainsi dire déchiffré les Mange-pas-cher l’un après l’autre. Pourquoi a-t-il précisément commencé par le commerçant Weninger, je ne le sais pas, mais ce fait a assurément la signification qui lui revient, car après coup il avait été clair pour moi qu’il n’avait pas pu commencer par Grill ou Goldschmidt, ni non plus par Einzig, s’il ne voulait pas d’entrée de jeu échouer dans ses efforts pour tout au moins m’indiquer, sinon m’expliquer, les Mange-pas-cher.

Mode : Lu

Nous ne devons pas nous livrer totalement à l’infirme, capituler devant l’infirme, nous devons nous affirmer face à lui, même si nous devons nous réfugier dans l’abjection. Il avait ainsi, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma brutalité impitoyable, à savoir que je n’avais pas craint de me retourner vers lui, manifesté tout à fait clairement le fait que sa pensée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait naturellement pas été permis d’espérer un équilibre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seulement la fraction d’une seule seconde, et la juste répartition du poids était rétablie, lui, Koller, était simplement le supérieur. L’espace d’un instant il m’était apparu comme l’être le plus solitaire de tous et je lui avais au moins souhaité un chien, qui aurait bien convenu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pensé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été possible, pour de nombreuses raisons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-dessus de mes moyens, une autre fois.

Mode : Lu

Il aurait naturellement, dit-il, pu aller aussi avec moi au Wertheimsteinpark et m’expliquer là-bas les Mange-pas-cher, mais sur le chemin du Wertheimsteinpark déjà l’intensité nécessaire à son exposé se serait probablement perdue, rien n’était, comme je le savais, plus fragile qu’un sujet scientifique complexe comme les Mange-pas-cher, il était déjà de la plus grande difficulté de retenir assez longtemps pour soi dans sa tête un pareil sujet, à plus forte raison un pareil sujet pour quelqu’un d’autre encore, et ainsi, comme il était naturel, il avait été obligé de se décider à me prier d’aller à l’Œil de Dieu, de fait il avait dit et pas seulement une fois, mais plusieurs fois prier d’aller à l’Œil de Dieu, il avait été obligé de s’abaisser jusqu’à une telle déclaration, effectivement pour lui, je le sais, indigne, pour m’expliquer les Mange-pas-cher, car pour aller au Wertheimsteinpark il nous aurait fallu deux fois plus de chemin que pour aller à l’Œil de Dieu, un instant l’idée lui était passée par la tête d’aller au Casino Zögernitz qui nous était bien connu et familier à tous les deux, mais il avait peur, au Casino Zögernitz, dont moi surtout j’avais été l’hôte tous les jours pendant de nombreuses années, toujours avec une tasse de café et avec les tout derniers journaux, plus ou moins heureux dans la société de ceux que j’appelais les Zögernitziens, qui étaient eux aussi un groupe humain en soi et, comme les gens de la CPV et les gens de l’Œil de Dieu, le sont encore aujourd’hui, c’était par lui d’abord qu’avait été faite la proposition d’aller au Zögernitz, où j’ai toujours eu plus d’avantages que dans tous les autres établissements du dix-neuvième arrondissement et où, quand j’y vais, je les ai encore, pour ne rien dire du magnifique jardin et de l’air de la Forêt Viennoise toujours frais dans ce jardin du Zögernitz, mais lui, Koller, avait eu soudain peur alors de rencontrer au Zögernitz précisément les gens qui avaient été les plus répugnants pour lui les derniers temps, à savoir ceux qu’il appelait les vieux du Zögernitz, lesquels sont assis jour après jour au Zögernitz depuis des dizaines d’années et étaient devenus avec le temps une catégorie humaine en soi qui lui répugnait plus encore que les gens de l’Œil de Dieu, parce que, comme il l’avait exprimé plusieurs fois, d’abord à cause de ses opinions politiques, mais ensuite au fil du temps à cause de son travail scientifique où il avançait avec cohérence, que les gens du Zögernitz, selon lui, avaient pris l’habitude de ne désigner toujours face à lui que comme une lubie de fou, il éprouvait depuis des années contre les gens du Zögernitz précisément la haine la plus grande, une haine ininterrompue née pendant les trois, quatre dernières années d’une aversion, croyait-il, ignoble à son endroit, une haine qu’il appelait une haine ininterrompue de l’esprit, parce qu’ils lui enviaient, ne cessait-il de dire, son existence, à savoir le fait qu’il possédait une pension qui lui était effectivement assurée à perpétuité et devait être au surplus tous les mois exactement ajustée à ce qu’on appelle le coût de la vie et donc toujours d’une valeur de la plus grande stabilité permanente, et aussi en raison du fait que c’était précisément, de fait, directement et non pas indirectement, une pension de l’industriel verrier Weller, et même les gens du Zögernitz étaient allés, selon lui, jusqu’à lui envier la morsure du chien de Weller, car eux, lui avaient-ils prétendument représenté à chaque instant, avaient toujours été obligés dans leur vie de travailler dur et maintenant encore, dans leur âge avancé, travaillaient dur, étaient donc obligés jusqu’à aujourd’hui de gagner leur pain par plus ou moins de dur travail, quel qu’il soit, tandis que lui pour ainsi dire grâce au hasard de la morsure du chien de Weller était dispensé de tout travail alimentaire et pour ainsi dire grâce à la circonstance que le jour en question il était allé au Türkenschanzpark et non au Wertheimsteinpark, était tombé sur ce qu’on appelle le côté beurré de la vie et pouvait s’adonner à sa folie, sans souci aucun.

Mode : Lu

La ligne qui m’était tracée par nature, il l’avait toujours qualifiée de ligne simple, la sienne, qu’il s’était tracée lui-même, contre la et en fin de compte sa nature, comme il l’avait déclaré une fois, de compliquée. D’entrée de jeu le patrimoine de son esprit, hérité ou non, disait il, avait été plus important que le mien et il avait pu au fil du temps faire fructifier ce patrimoine de l’esprit d’une manière correspondante, en ne travaillant jamais à autre chose qu’à augmenter ce patrimoine de l’esprit qui était le sien, en s’appropriant peu à peu l’art d’augmenter le patrimoine de l’esprit et en s’étant à la fin perfectionné dans cet art, et de fait il avait une fois fait la remarque, face à moi, que pour prévenir ce qu’il appelait les dévaluations de l’esprit et donc les époques de pénurie de l’esprit, toutes, il avait placé son patrimoine de l’esprit à tous les points possibles (de sa tête), qu’il avait effectivement très tôt déjà tout fait pour prévenir une indigence intellectuelle involontaire, qu’il pouvait à tout instant recourir à ce patrimoine intellectuel bien placé et donc était dans une parfaite indépendance d’esprit. Il avait toujours été effrayé par le fait, disait-il, que la plupart des gens ont très tôt déjà consumé le patrimoine de leur esprit et tout à coup et le plus soudainement du monde se retrouvent devant le néant et végètent ensuite pour le restant de leur vie avec ce qu’il appelait le minimum vital de l’esprit. Comme les marchands pour l’argent, l’être de l’esprit devait suivre le cours de la pensée, le marchand suivait la Bourse des actions, disait Koller, l’être de l’esprit la Bourse des pensées. Le penseur devait agir à cet égard comme le marchand, et plus il était habile, mieux c’était naturellement, et ni le marchand, ni le penseur ne devaient avoir honte de cette manière d’agir qui était la leur. Mais de même, comme on sait, qu’il y a peu de marchands de premier rang, il y a aussi peu de penseurs de premier rang.